Johan Sebastian Welhaven

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Johan Sebastian Cammermeyer Welhaven est un poète et écrivain norvégien, né en 1807 à Bergen et mort à Christiana en 1873. Fils d'un pasteur norvégien et d'une mère danoise, le jeune étudiant en théologie est d'abord un bon camarade de Henrik Wergeland. Lorsque ce dernier se lance en littérature avec son opus programme La Création, l'Homme et le Messie et suscite un émoi de société par son ardeur tonitruante, le jeune homme réfléchi et prudent prend parti pour l'école danoise, fidèle à son maître en écriture, l'écrivain et professeur de logique Johann Ludwig Heiberg.

Avec une intelligence remarquée, il se porte à la tête des défenseurs de la langue et de la haute culture danoise, face aux sauvages patriotes emportés par les excès de l'auteur Wergeland. Ce défenseur de la beauté formelle et de l'harmonie a laissé des poèmes subtils pour traduire le sentiment amoureux. Ancien lecteur, puis professeur de philosophie à l'Université de Christiana, ce grand bourgeois esthète et raffiné a laissé des écrits historiques de valeur ainsi que des poèmes revisitant le thème des mythes nordiques et gréco-romains.

Un long conflit littéraire[modifier | modifier le code]

L'opposition à Wergeland, d'abord encline au scepticisme face aux exaspérations patriotiques, est prudente. Welhaven par la mort de son père, pasteur ruiné, est devenu un jeune homme pauvre. L'engagement est progressif d'autant plus qu'il est d'essence politique[1]. Ce styliste accompli, formé et adepte de l'école danoise, sait très tôt qu'il peut être un redoutable contradicteur du fougueux Welhaven. Attiré par l'étude de l'harmonie et la beauté formelle, ce conservateur prudent qui a horreur de la démesure, du picaresque et du grotesque, assuré par ses soutiens politiques, se laisse emporter dans une violente querelle avec les patriotes vantards et leur chef de file illuminé, qui veulent éradiquer l'hégémonie culturelle danoise, garante de la bonne civilisation. La longue et dure controverse finit par brouiller définitivement les deux anciens étudiants en théologie. Si Wellhaven apparaît comme une figure politico-littéraire, habile à emporter la mise visée, Henrik Wergeland pris au jeu du monde des Lettres à la façon d'un Victor Hugo montre une immense générosité et prend tous les risques, dévoilant les injustices et dénonçant le monopole de formation danois de la haute administration, fustigeant son incompétence ainsi que celle de l'administration suédoise lorsqu'elle est avérée.

Conscient de l'excellente notoriété que lui apportent ses critiques du brouillon et bouillant apôtre de la sauvagerie, Welhaven songe à présenter ses œuvres, longuement mûries. Il livre des poèmes décrivant la Norvège en 1834 sous le titre L'Aube de la Norvège. Curieusement, la perfection de style accentue une vision de poète censeur sans compassion, le tableau est triste et exprimé sans compassion : la médiocrité des villes et des petits pays, la pauvreté, la faiblesse de la culture et la vigueur de l'éthique apparaissent. Les sonnets de ce poète raffiné, dont on perçoit déjà l'attrait vers le rêve et la mélancolie, ont but de ridiculiser l'idéal d'une civilisation purement norvégienne. Mais les lecteurs perplexes s'interrogent aussi sur le rôle prégnant et englobant depuis trois siècles de la culture danoise.

Les bandes patriotiques de différentes villes saisissent en trophée le recueil de sonnets, qui annonce le crépuscule de la Norvège. Le livre est brûlé et l'auteur voué aux gémonies, le chef de file des Danomanes est même menacé physiquement à Christiana et la litanie des protestations qui affluent le force à un bref exil à l'étranger.

Welhaven qui s'est imposé comme un agent incontournable pour discréditer la ligne patriotique fonde avec quelques amis dont Andreas Munch et Schweigard et de solides protections politiques et religieuses une revue pour défendre les opinions du parti de l'intelligence, Vidar. La Norvège ne doit tirer en aucun cas un trait sur l'héritage danois. Revenu de son exil volontaire, Welhaven est nommé lecteur puis professeur de philosophie et de littérature nordique à l'université de Christiana.

Un poète de l'amour et de la nature[modifier | modifier le code]

Les poèmes de 1838 explorent le sentiment de la nature tout en affichant, par leur langue classique, une sympathie pour la littérature danoise selon les détracteurs patriotes. Wellhaven est ainsi le premier auteur norvégien à décrire le singulier rapport à la nature de ses compatriotes, communion et esprit du bygd qu'il perçoit simplement en s'analysant lui-même. Les nouveaux poèmes, publiés en 1844, dévoilent avec sincérité la perte de l'être aimé. Les romances et les ballades de Heine présentent d'ailleurs une étrange similitude avec les poésies de Welhaven : humour, sentiments envers les choses et discordances de la vie dévoilées.

La sincérité du jeune poète Welhaven, qui a un visage fin de séducteur, des cheveux noirs et des yeux d'un éclat rayonnant, peut être mise en doute : l'amour de Camilla Wergeland au début des années 1830 lui sert à peaufiner un portrait de jeune femme éprise et succombant à la passion amoureuse. Cette instrumentalisation de la splendide Camilla, qui est la jeune sœur de Henrik revenue d'une institution de jeunes filles allemandes à l'âge de dix-sept ans n'est pas peut-être pas malveillante. Mais elle fait souffrir la jeune fille qui tombe ensuite en langoureuse dépression lorsqu'elle se rend compte de l'impossibilité de l'union rêvée. Les parents Wergeland, d'abord hostile à un mariage mais tolérant envers une bonne amitié, ont mis en garde le jeune homme, d'ailleurs conscient de sa pauvreté et surtout de l'éloignement considérable qui s'opérait à la suite de la profonde querelle littéraire et politique. Le pasteur Wergeland, fin observateur du jeu d'attraction/ répulsion du poète observateur, invite sa fille devenue tantôt morbide tantôt exaltée à voyager en Europe.

Au cours des années 1840, Welhaven fréquente assidument une jeune fille d'excellente famille et prévoit de l'épouser. Elle tombe malade et le fiancé maintient l'assiduité de ses visites malgré les étapes terribles de la maladie invalidante. La disparition de sa promise marque l'homme adulte et fidèle, ce qui explique les accents poignants des poèmes publiés en 1844.

Les poèmes des années suivant 1850, d'une grande qualité musicale, explorent des thèmes romantiques dans la lignée du romantisme national en vigueur en Norvège. Welhaven puise expressément dans la mythologie populaire et les premières études folkloriques qu'il décrypte avec méticulosité. Ainsi La chevauchée des Walkyries et Le pouvoir de la Houldre et les ruses de l'amour marquent un tournant dans son œuvre. Il se livre à une véritable réinvention de personnages à partir des légendes populaires. En particulier, il façonne un exigeant portrait littéraire de la fée, image de beauté et de grâce, qui n'existe nullement dans la tradition des conteurs rapportée par les savants folkloristes. Il contribue ainsi à apporter à la littérature bourgeoise scandinave des personnifications mythiques recomposées, ce qui, par de multiples relais simplificateurs, bien après sa disparition, sera accepté par les lettres européennes et américaines.

Retrouvant une approche classique qui aura le même succès, il se plaît à redécouvrir, et au-delà des faits bruts, à interpréter, concevoir et imaginer, un fonds antique gréco-romain, aux légendes des peuples du Nord. En découlent des recherches et ses poèmes qui traitent des mythes : Tantale, Orphée, Protésilas... Par le biais des mythes plus encore que par des archétypes de pensée, le poète cumulant les pouvoirs des Nornes se veut visionnaire du passé, du présent et de l'avenir. Suivant la fascination de l'écrivain danois Grundvigt, Welhaven croit que les mythes ouvrent à la vision prophétique de l'avenir.

Qu'il reprenne une démarche classicisante, Welhaven exigeant ne valorise qu'une pensée solide et rigoureuse. Y-t-il une autre culture que la haute culture des cénacles savants, des facultés et des universités du Nord de l'Europe ? Sa réponse semble négative. Les autres hommes, parfois fort nombreux, aux prises tout comme les élites, avec les réalités de l'existence, ont aussi des croyances et des rituels, des cultures traditionnelles, des techniques et manières de penser paysannes, artisanales ou partagent une diversité de savoirs ou conceptions populaires, recomposés à partir de multiples origines. Peu importe au poète qui doit faire surgir beauté et harmonie, d'un chaos souvent infâme et terre-à-terre [2].

Les leçons d'exigences artistiques du maître[modifier | modifier le code]

Avec la maladie et la mort de Henrik Wergeland, devenue une personnalité référence soutenue par la maison royale, les activités de Wellhaven deviennent plus discrètes. Pour poursuivre sur sa lancée, il lui faudrait attaquer directement le pouvoir souverain, ce qui est dangereux pour ses soutiens politiques. L'intervention royale de Charles-Jean l'a d'ailleurs frustré d'une victoire personnel sur son rival, mais sa mission est accomplie : la division s'est installée dans le camp des Patriotes. Pourtant, Welhaven mis à part sa notoriété et la reconnaissance de sa plume est incapable de contrôler l'embryon d'un champ littéraire, né aux confins du théâtre et d'une littérature aux préoccupations concrètes, à la fois scientifiques et sociales, folkloriques et locales, dont les jeunes pousses prometteuses n'appartiennent plus à la haute bourgeoisie danophile. Il ne peut partager avec Bjørnstjerne Bjørnson, Henrik Ibsen, tous deux très attirés par Wergeland qu'une conception de base moraliste de la littérature. De 1849 à 1869, le champ naissant échappe tant bien que mal au contrôle politique[3]. Welhaven devient une figure plus tourmentée, en quête de réconciliation avec son passé.

Scandinaviste convaincu, attaché à la nature norvégienne, défenseur de valeurs morales et puisant aux mêmes sources populaires ou folkloriques même s'il entend parfois les cacher et surtout les reconstituer ou les redresser, le poète Welhaven ne se distingue à la fin de sa vie de son farouche adversaire Wergeland que par la pureté de sa langue dano-norvégienne, l'affirmation formelle d'un style conservateur et d'une démarche rigoureuse, véritable éthique de l'écriture-composition. Formé à la rigueur dialectique par l'école hégélienne du critique de Copenhague, J.-L. Heiberg, un des maîtres à penser du monde scandinave de son temps, le mélancolique Wellhaven n'aura de cesse de rappeler les exigences de l'art, les nécessités du labeur pour parvenir à la forme souhaitable, sinon maîtrisée et harmonieuse.

Welhaven éprouve un profond trouble devant l'évolution du fait religieux, assailli et mis à mal par la vie quotidienne et par la technique, la science, les théories darwiniennes, les croyances des foules piétistes comme celle des indifférents à la foi chrétienne. Cet introverti veut défendre les valeurs religieuses judéo-chrétiennes qui semblent choir. Il a l'impression de vivre au terme de sa vie dans un monde en déchéance.

Œuvres d'un poète et d'un écrivain critique[modifier | modifier le code]

Poésies :

  • L'aube de la Norvège ou Le Crépuscule de la Norvège, traduction de Norges Daemring, 1834.
  • Poèmes, 1838.
  • Poèmes récents, 1840.
  • Nouveaux Poèmes, 1844.
  • Cinquante poèmes, 1847.

Écrits mythologiques :

  • La chevauchée des Walkyries
  • Le pouvoir de la Houldre et les ruses de l'amour
  • Tantale
  • Orphée
  • Protésilas
  • Chalchas
  • Heraclès
  • Ganymede
  • Philoctète

Ouvrage critique :

  • Poésie et polémique de Henrik Wergeland, 1832.
  • Ewald, 1832.

Samlede Digker voerker, Kristiana, 1907.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Régis Boyer, Histoire des littératures scandinaves, Fayard, Paris, 1996, 562 p. (ISBN 2-213-59764-2)
  • Jean Lescoffier, Histoire de la littérature norvégienne, Société d'édition "Les Belles Lettres", Paris, 1952, 238 p.
  • A. Løchen, Welhaven, Liv og skrifter, Oslo, 1900.
  • Eric Eydoux, Histoire de la littérature norvégienne", Caen, Presses Universitaires de Caen, 2007, 527 p.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Les castes dirigeantes se déchirent à belles dents. Sous l'opposition littéraire ou d'étudiants qui distraient la bourgeoisie placide ou outrée, une lutte politique féroce s'installe. L'attaque du fils du pasteur Wergeland, de la sacro-sainte Eidsvoll, exprime une volonté d'affaiblir le parti constitutionnaliste. Cette rivalité touche d'autres secteurs et permet d'éclipser relativement l'action souveraine royale, souvent exaspérée devant les éternelles et incompréhensibles disputes norvégienne. Il est significatif que l'élite administrative et religieuse de la société norvégienne est alors toujours formée au Danemark, alors qu'elle est placée sous une mince suprématie royale suédoise, impérativement opérationnelle sur les secteurs stratégiques de défense, de sécurité, de relations et de commerce extérieures. Les décisions de la haute administration concernant les ports sont souvent l'objet de litiges et de sourdes contestations locales.
  2. Il semble révéler que la grande littérature élitiste n'est souvent le fruit de la déformation, de l'emprunt et souvent du pillage des multiples cultures authentiques. Les sources vivantes, humaines ayant disparu, le prestige de la première n'en est que plus sublime.
  3. Puis de 1870 à 1884, il entame même une longue et délicate lutte avec le pouvoir politique conservateur, qui valide son existence et sa vigueur.