Œil Oudjat

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Pendentif gravé d'un Oudjat (Louvre).
D10

Dans l'imagerie de l'Égypte antique, l'Œil Oudjat est un symbole protecteur représentant l'Œil du dieu faucon Horus.

Origine[modifier | modifier le code]

En translittération de l'écriture hiéroglyphique, irt signifie « œil » et wḏȝ, le verbe signifiant « se préserver[1] » ou le mot « protection[2] ». Irt oudjat, ou plus communément oudjat, en transcription signifient donc « œil préservé », l'Œil d'Horus en l'occurrence.

Les égyptologues considèrent généralement que la figuration de l'Œil Oudjat est un hybride d'œil humain et d'œil de faucon : elle combine des parties de l'œil humain, conjonctive, pupille et sourcil, avec vraisemblablement les taches en dessous de l'œil du faucon.

Symbolique[modifier | modifier le code]

D'après le mythe, Horus, fils d'Isis et d'Osiris, aurait perdu un œil dans le combat mené contre son oncle Seth pour venger l'assassinat de son père. Au cours du combat, Seth lui arracha l'œil gauche, le découpa (en six morceaux, d'après une version de la légende) et jeta les morceaux dans le Nil. À l'aide d'un filet, Thot repêcha tous les morceaux sauf un. Il suppléa miraculeusement le 6e fragment manquant pour permettre à l'œil de fonctionner de nouveau, rendant ainsi à Horus son intégrité physique.

L'Œil Oudjat avait une fonction magique liée à la prophylaxie, à la restauration de la complétude et à la vision de « l'invisible ». Il fut représenté sur les sarcophages et sur les pectoraux. Les innombrables amulettes en forme d'Oudjat protégeaient leurs porteurs. Lors de la momification, les embaumeurs le plaçaient sur les incisions qu'ils avaient pratiquées. L'Œil Oudjat était aussi peint sur les proues des bateaux, leur permettant de « voir » et de tenir leur cap.

Interprétation métrologique[modifier | modifier le code]

En 1911, à partir de documents du Nouvel Empire, l'égyptologue Georg Möller fit l'hypothèse qu'on pouvait identifier certains signes hiéroglyphiques utilisés pour mesurer des capacités de grain[3] à des parties du signe représentant l'Oudjat. Il en déduisait que l'Oudjat (signe religieux) était à l'origine de ce système particulier de mesure[4].

Plus précisément, dans cette conjecture, les parties constituantes de l'Oudjat serviraient à écrire les fractions ayant 64 comme dénominateur commun[5] et servant à mesurer les capacités de grain :

L'Oudjat (vue de droite à gauche)
Hiéroglyphe Signification Valeur
D11
partie de la conjonctive 1/2 (soit 32/64)
D12
pupille 1/4 (soit 16/64)
D13
sourcil 1/8 (soit 8/64)
D14
partie de la conjonctive 1/16 (soit 4/64)
D15
larme (?) 1/32 (soit 2/64)
D16
tache du faucon (?) 1/64

L'addition des six fractions, 32/64 + 16/64 + 8/64 + 4/64 + 2/64 + 1/64, donne 63/64, la fraction manquante étant sans doute retrouvée par Thot.

Cette notation était employée pour indiquer les fractions du boisseau, le heqat, mesure de capacité des céréales, valant environ 4,785 litres.

Exemple:

M34 M33 S38 N29
t
U9 D11 D12 D15

orge heqat : 1/2 + 1/4 + 1/32 ( i. e. 25/32 boisseaux d'orge).

En 1927, cette identification et la thèse associée furent reprises à deux endroits importants :

  • dans une des deux éditions du Papyrus Rhind, celle due à Arnold Chace, Henry Manning et Raymond Archibald et destinée aux enseignants de mathématiques[6]
  • avec quelques modifications, dans l'Egyptian Grammar de Alan Gardiner[7], ouvrage très important pour la langue égyptienne.

L'identification de l'œil Oudjat avec des fractions continua donc à être répétée pendant plusieurs décennies, à partir de ces deux sources, l'une reprise par les mathématiciens et historiens des mathématiques non spécialistes de l'Égypte antique, l'autre par les égyptologues reproduisant les indications de la grammaire de Gardiner[8]. Dès cette période, pourtant, les rares spécialistes des mathématiques de l'Antiquité critiquèrent cette thèse, en particulier Thomas Eric Peet, éditeur de la première édition du Papyrus Rhind (qui fait autorité), ou Otto Neugebauer. La découverte de nouvelles sources, dans les années 1960 et 1970, et le renouveau des études sur les mathématiques égyptiennes dans les années 1980, ont permis à Jim Ritter en 2003 d'invalider la thèse[9]. Plus précisément, on a maintenant accès à l'évolution des signes utilisés pour désigner les capacités de grain sur une longue période, et on peut donc montrer qu'ils ne proviennent pas des sous-parties de l'Oudjat, et n'y sont pas associés en général.

Que certains Égyptiens aient ou non imaginé d'identifier des signes numériques à des morceaux de l'Oudjat, dans un contexte religieux, par exemple, reste en débat ; le texte connu suggérant cette possibilité[10] est très tardif, postérieur à l'ère chrétienne, une période de grande floraison de textes de spéculations mystico-religieux.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Papyrus de Kahun, 29, 41-42 : Griffith, The Petrie Papyri, Hieratic Papyrus from Kahun and Gurob, Londres, 1897-1898
  2. Coffin Texts IV, 246/247a-250/251b, B9Cb
  3. L'unité de base pour mesurer le grain ou les produits de consistance analogue est une mesure de capacité nommée ẖȝr (khar), « sac », valant quatre quadruples-heqat.
  4. Georg Möller, Die Zeichen für die Bruchteile des Hohlmasses und das Uzatauge, Zeitschrift für Ägyptische Sprache und Altertumskunde 48 (1911), 99-101.
  5. Voir par exemple, James P. Allen, Middle Egyptian, Cambridge University Press (2004), p. 102.
  6. Arnold Chace, Henry Manning, Raymond Archibald, The Rhind Mathematical Papyrus, vol. 1: Free translation and commentary, Oberlin:MAA, 1927.
  7. Alan Gardiner, Egyptian Grammar, Oxford:Clarendon Press, 1927.
  8. Voir par exemple, James P. Allen, Middle Egyptian, Cambridge University Press (2004)
  9. Jim Ritter, « Closing the Eye of Horus: the Rise and Fall of 'Horus-Eye Fractions' », in Under One Sky: Astronomy and Mathematics in the ancient Near East, ed. J. Steele and A. Imhausen, Münster: Ugarit-Verlag, 2002, p. 297-323. Voir aussi V. Katz (ed.), The Mathematics of Egypt, Mesopotamia, China, India, and Islam: A Sourcebook, Princeton: Princeton University Press, 2007 et E. Robson & J. Stedall (eds.), The Oxford Handbook of the History of Mathematics, Oxford: Oxford University Press, 2009.
  10. T. Pommerening, Die altägyptische Hohlmasse, Hamburg:Buske, 2005, p. 165.

Articles connexes[modifier | modifier le code]