Wulfila

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Wulfila
Wulfila bibel.jpg
Un exemplaire de la Bible de Wulfila, premier livre en langue gotique dont une copie se trouve à la bibliothèque d'Uppsala (Suède) : le Codex Argenteus.
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Wulfila, Ulfila ou Ulfilas (en gotique 𐍅𐌿𐌻𐍆𐌹𐌻𐌰 / Wulfila), né vers 311 et mort à Constantinople en 383, est une personnalité du christianisme ancien.

Consacré « évêque de Gothie » par l'arien modéré Eusèbe de Nicomédie, Wulfila est un tenant de l'homéisme, puis d'un subordinationisme trinitaire. On lui attribue l'évangélisation des Goths et la traduction de la Bible dans leur langue à l'aide d'un alphabet conçu par ses soins, un événement aux répercussions religieuses et culturelles importantes.

Biographie[modifier | modifier le code]

Wulfila nait en territoire goth, sur les rives de la mer Noire. Si l'on en croit les sources chrétiennes, il appartient à une famille chrétienne hellénisée de Cappadoce, capturée par des Goths lors d'une de leurs incursions en Asie mineure à la fin du IIIe siècle[1]. Il est cependant possible que cette tradition témoigne simplement d'une volonté de constituer un passé orthodoxe à celui qui propagera le christianisme chez les Goths[2].

Son nom est d'origine gotique (𐍅𐌿𐌻𐍆𐌹𐌻𐌰 / wulfila signifie « louveteau ») et témoigne peut-être du degré d'intégration de ces familles de prisonniers chrétiennes chez les Goths, que semblent attester plusieurs auteurs anciens[3]. En tout état de cause, il est vraisemblable que les captifs chrétiens aient été les premiers vecteurs de la pénétration du christianisme chez les Goths et les Alamans. Outre la langue des Goths, Ulfila maîtrise le grec et le latin[4] qu'il a appris à écrire ; il se destine probablement à une carrière de clerc.

Selon les auteurs anciens, ses talents lui valent d'être ambassadeur pour son peuple d'adoption auprès de l'Empire romain d'Orient[5]. Cependant, l'historiographie actuelle suggère également la possibilité d'une persécution en territoire des Goths Tervinges dès 340, qui oblige les chrétiens à une migration dans l'Empire[6]. En effet, il semble qu'une certaine christianisation des Goths avait commencé auparavant par des contacts avec le monde romain, peut-être par les prisonniers ou des marchands. La mention parmi d'autres de Nicétas le Goth, disciple d'un évêque du nom de Théophile présent au concile de Nicée, atteste d'une évangélisation d'un christianisme nicéen dont il reste quelques traces après Ulfila[7].

À Antioche, où l'empereur Constance II est présent pour un concile connu sous le nom de synode de la Dédicace, Wulfila entre en contact avec l'évêque arien Eusèbe de Nicomédie[8], qui le consacre évêque du pays goth en 341, dans un contexte où l'arianisme est favorisé par les empereurs Constance II puis Valens[4].

Suivant les récits anciens, pendant plusieurs années encore, Wulfila se consacre au prosélytisme dans les terres au-delà du Danube, mais le succès de la propagande chrétienne effraie le roi des Goths et une persécution a lieu entre 347 et 350, faisant se réfugier Wulfila dans l'Empire où l'accueille Constance II. En tout état de cause, c'est ce dernier qui installe Wulfila et ses ouailles à Nicopolis, dans la province frontalière de Mésie Seconde. Après son immigration dans l'empire, ce dernier n'est plus l'« évêque de la Gothie », mais l'évêque de ce groupe ethnique que l'on appelle par la suite les « Goths mineurs » (Gothi minores), établis durablement dans la région[6]. Wulfila ne semble plus avoir dès lors de responsabilité sur les Goths d'outre-Danube, et la tradition rapportée par Socrate le Scolastique qui lui attribue la christianisation de la tribu du souverain Fritigern, occasionnant une guerre civile vers 370 avec un autre chef goth, Athanaric, est probablement inexacte[9].

La zone d'influence de Wulfila couvre la majeure partie des territoires du Nord de l'Empire à la frontière danubienne. Les peuples nouvellement fédérés par le Sénat romain y étant installés en priorité, leur perméabilité à l'homéisme a pu s'en trouver renforcée. De plus, à la suite de la guerre civile entre tribus goths et des invasions des Huns, les Tervinges qui se sont convertis à la suite de leur chef Fritigern se réfugient à leur tour en 376 en Mésie, rejoignant et grossissant l'Église arienne des Goths mineurs. Ces migrants, sous la juridiction de l'évêque arien de Constantinople Démophile[10], forment le noyau à partir duquel se reconstituera le peuple gothique de l'Ouest (les Wisigoths) en terre romaine qui, resté attaché à l'arianisme, constituera l'Église wisigothique qui s'autonomisera avec la migration des Wisigoths vers l'Occident[11]. Le christianisme wisigothique se propage ensuite à d'autres peuples germaniques, comme les Ostrogoths, les Vandales ou les Burgondes[12]. C'est donc en partie (bien qu'indirectement) à Ulfila qu'est due la résurgence de l'arianisme, et plus précisément de l'homéisme, en Occident du Ve au VIIe siècle.

Wulfila meurt à Constantinople, à la veille du synode convoqué au printemps 383 par l'empereur Théodose qui marquera la fin de la domination des théologies arianisantes[2]. Mis à part le nom de son successeur, Selena, on ne sait plus grand-chose de l'arianisme chez les Goths dans la partie orientale de l'Empire[12].

Théologie[modifier | modifier le code]

Wulfila participe au grand débat trinitaire qui marque l'époque et se rend à Constantinople à plusieurs reprises où il adhère au groupe homéen en 357, une position qu'il défend lors du Concile de Constantinople (en) de 360. Celle-ci adhère à la formule théologique que Constance a imposé aux synodes de Rimini et Séleucie dès 359 et qui devient la norme doctrinale de l'arianisme gothique[6]. Ulfila radicalise progressivement ses positions vers le subordinationisme trinitaire[4] et devient, ainsi qu'en témoigne son disciple Auxence de Durostorum, un opposant ferme à ceux qui acceptent le symbole de Nicée[13]. Néanmoins, l'« arianisme » d'Ulfila n'a plus guère avoir avec les théories d'Arius condamnés au cours de ce même concile[6], et son homéisme se considère naturellement comme un christianisme orthodoxe et catholique, aux sens antiques de juste et universel[6].

Le credo de Wulfila a été conservé dans son testament spirituel transmis par son disciple Auxence dans Epistula de vita fide et obitu Ulfiae[4] :

« Moi, Wulfila, évêque et confesseur, j'ai toujours cru ainsi[14] et c'est dans cette seule vrai foi que j'irai vers le Seigneur : Je crois en un seul Dieu le Père, seul inengendré et invisible, et en son Fils unique, notre Seigneur et notre Dieu, artisan et auteur de toute créature, qui n'a pas son semblable. Par conséquent, il n'y a qu'un seul Dieu de tous, le Père, qui est aussi le Dieu de notre Dieu [Jésus Christ], et un seul Esprit saint, vertu illuminatrice et sanctrificatrice (...) qui n'est ni Dieu ni Seigneur, mais ministre fidèle du Christ, non égal, mais soumis et obéissant en tout au Fils ; et que le Fils est soumis et obéissant en toutes choses à son Dieu, toutefois semblable[15] à Dieu le Père ; Dieu a tout engendré par le Christ et organisé toutes choses par l'Esprit saint[16]. »

La doctrine que les Goths puis d'autres peuplades germaniques héritent de Wulfila devient la religion officielle des royaumes germaniques occidentaux dont un des fondements de l'idée nationale réside dans ce credo arianisant, moteur d'émancipation dans un processus de différenciation avec la catholicité de l'Empire Romain[17].

Œuvre[modifier | modifier le code]

Scène imaginaire de Wulfila évangélisant les Goths, tirée d'un ouvrage d'histoire allemand du début du XXe siècle.

L'influence culturelle de Wulfila est immense : en se consacrant à la traduction de la Bible en langue gotique, il crée à cette occasion l'alphabet gotique à partir des majuscules bibliques grecques, les augmentant de quelques onciales latines et de signes runiques. Cela permet le passage à l'écrit de la langue gotique qui était jusqu'alors uniquement orale, lui conférant une « dignité littéraire[4] ».

La traduction du message chrétien dans cette langue conduit à l’introduction de nombreux hellénismes et latinismes pour désigner des personnes, des objets ou des institutions chrétiennes (par exemple 𐌰𐌹𐌺𐌺𐌻𐌴𐍃𐌾𐍉 / Aíkklēsjō pour « Église » et 𐌺𐌴𐌹𐍂𐌹𐌺𐍉 / keirikō pour « église » ou encore 𐌰𐍀𐌰𐌿𐍃𐍄𐌰𐌿𐌻𐌿𐍃 / apaústaúlus pour « apôtre »), qui s'additionnent au latin profane déjà présent depuis l'installation des Goths dans la région de la Vistule. Mais l’essentiel des concepts théologiques (inintelligibles pour des gens ne parlant ni grec ni latin) est rendu par des mots gotiques correspondants qui, enrichis sémantiquement, reflètent bientôt des termes et concepts purement chrétiens. Ainsi, par exemple, pour traduire « foi » (πίστις / pístis en grec et fides en latin), Wulfila choisit le mot gotique 𐌲𐌰𐌻𐌰𐌿𐌱𐌴𐌹𐌽𐍃 / galáubeins, et, de là, le terme 𐌲𐌰𐌻𐌰𐌿𐌱𐌾𐌰𐌽 / galáubjan va signifier l'acte de foi salvifique[18]. La langue voit même l'apparition de formes lexicales nouvelles et ces différents changements laissent à penser que le gotique chrétien est devenu une langue spécifique à l'intérieur du gotique même, à l'instar de ce qui s'est passé en latin[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Suivant Philostorge, Histoire Ecclésiastique, II, 5, cité par Luiselli 2010, p. 258.
  2. a et b Zeiller 1967, p. 443.
  3. Notamment Sozomène, dans son Histoire ecclésiastique.
  4. a b c d et e Luiselli 2010, p. 263.
  5. Zeiller 1967, p. 444.
  6. a b c d et e Knut Schäferdieck, « L'arianisme germanique et ses conséquences », in Michel Larouche (dir.), Clovis : Le Baptême de Clovis, son écho à travers l'histoire, éd. Presses Paris Sorbonne, 1997, p. 185
  7. Luiselli 2010, p. 261-262.
  8. Zeiller 1967, p. 445.
  9. Philippe Régerat, « La conversion d'un prince germanique au IVe siècle », in Michel Larouche (dir.), Clovis : Le Baptême de Clovis, son écho à travers l'histoire, éd. Presses Paris Sorbonne, 1997, p. 185
  10. Celui-ci, déposé par Théodose en 380, refuse cette décision et continue de siéger comme évêque en dehors de la ville. Les Goths mineurs restent fidèle à cet anti-évêché.
  11. Knut Schäferdieck, « L'arianisme germanique et ses conséquences », in Michel Larouche (dir.), Clovis : Le Baptême de Clovis, son écho à travers l'histoire, éd. Presses Paris Sorbonne, 1997, pp. 186-187
  12. a b et c Luiselli 2010, p. 266.
  13. Zeiller 1967, p. 450.
  14. semper sic credidi
  15. similem, mais le mot n'est pas certain
  16. Jacques Rossel, Aux racines de l'Europe occidentale, L'Âge d'Homme, (ISBN 9782825111499), p. 465
  17. Luiselli 2010, p. 277.
  18. Luiselli 2010, p. 264-265.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bruno Luiselli, « Le défi barbare », dans Jean-Robert Armogathe, Pascal Montaubin et Michel-Yves Perrin, Histoire générale du christianisme, vol. I, PUF / Quadrige, (ISBN 978-2-13-052292-8)
  • (en) Michael Kulikowski, Rome's Gothic Wars: From the Third Century to Alaric, Cambridge University Press, 2007
  • (en) Herwig Wolfram, History of the Goths, éd. University of California Press, 1990
  • (en) E. A. Thompson, The Visigoths in the Time of Ulfila, introduction par Michael Kulikowski, éd. Duckworth Publishing, 2009 (1re éd. 1966)
  • Jacques Zeiller, Les Origines chrétiennes dans les provinces danubiennes de l'empire romain, L'Erma di Bretschneider, (ISBN 8870624811)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]