Violence symbolique
Introduction
[modifier | modifier le code]La violence symbolique est un concept sociologique élaboré dans les années 1960 par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, popularisé avec la parution de La Reproduction en 1970, pour qualifier une forme de violence non physique et a priori invisible, historiquement construites par des institutions. De manière simple, on peut dire qu'il y a violence symbolique lorsqu'une personne parvient à faire accepter à une autre personne comme une évidence une manière de voir le monde (dimension du "symbolique") qui place cette dernière en situation d'infériorité sociale (dimension de la "violence"), faute d'outils intellectuels dotés d'une reconnaissance sociale au moins égale pour la critiquer. De manière savante, la violence symbolique désigne un processus d'intériorisation de catégories de perception socialement classantes (c'est-à-dire l'ensemble des manières de voir, de sentir et de penser qui permettent de situer les individus dans un espace social[1]), qui s'imposent comme évidentes en l'absence de dispositions critiques investies du même niveau de capital symbolique. Il en résulte que les dominés en viennent à percevoir les rapports de domination entretenus avec les dominants comme étant légitimes[2].
La violence symbolique a pour spécificité d'expliquer la manière dont les personnes occupant une position dominée parviennent à adhérer d'eux-même à la culture dominante, les conduisant à percevoir les hiérarchies sociales comme légitimes. Elle fait partie des mécanismes au fondement de la reproduction sociale et constitue un phénomène multidimensionnel (genre, classe, santé, race, âge, etc)[2].
Le concept apparaît d'abord dans le cadre de la sociologie de l'éducation afin de concevoir l'action pédagogique comme étant une « imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel » mais elle a pris au fil du temps une place centrale dans l’œuvre de Bourdieu, et constitue l'élément central de sa sociologie[2].
Contextualisation
[modifier | modifier le code]Il s'agit d'un outil utilisé pour expliquer un paradoxe fondamental de la sociologie de la domination : si les inégalités sociales peuvent sembler scandaleuses, alors pourquoi les personnes qui les subissent quotidiennement n'entrent pas dans un état de révolte permanent ? Autrement dit, comment se fait-il que puissent coexister un ordre social inégalitaire et une relative paix sociale ?
Un premier élément explicatif consiste à avancer que l'égalité serait une valeur socialement située, c'est-à-dire qu'il n'y aurait qu'un groupe très restreint d’individus qui la soutiendrait, de sorte que les inégalités ne seraient un problème que pour peu de personnes. Mais cette première tentative se heurte à un constat empirique, à savoir l'omniprésence de l'égalité dans les discours institutionnels (par exemple à l'École), notamment en matière électorale (par exemple, le principe « un homme, une voix » du suffrage universel). On peut donc en conclure que ce n'est pas un élément explicatif suffisant.
Un deuxième élément serait d'affirmer que la peur de subir une violence physique permettrait de dissuader les individus d'opposer quelque forme de résistance. Mais cette interprétation conduit à plusieurs implications, qui se révèlent être tout autant d'impasses pour expliquer pleinement le paradoxe. D'abord, il existe des formes de résistance suffisamment discrètes pour contourner le risque de répression, comme le sabotage par exemple. On pourrait également souligner le coût financier démesuré du maintien d'un ordre politique totalement fondé sur la répression, comme dans le cas de certaines colonies par exemple. Finalement, la violence physique ne suffirait pas à maintenir à elle seule un ordre social inégalitaire, bien qu'elle demeure nécessaire afin de contenir temporairement une opposition politique frontale (une manifestation par exemple).
Un troisième élément consisterait à recourir à la thèse de la « servitude volontaire » d'Étienne de La Boétie, selon laquelle les dominés accepteraient délibérément leur propre soumission, préférant le confort de l'obéissance aux risques de la révolte. Néanmoins, cette explication se heurte à diverses limites. La plus importante d'entre elles consiste à affirmer que cette conception reposerait sur un contrat social originel, auquel les individus pourraient pleinement refuser d'adhérer de manière libre et éclairée, occultant le fait que la société préexiste aux individus, c'est-à-dire qu'elle n'est jamais choisie.
Face à ces difficultés, le concept de violence symbolique se révèle être utile pour les sociologues, car il parvient à démontrer qu'un ordre social inégalitaire peut parvenir à se reproduire socialement à la fois 1) en valorisant l'égalité comme un principe central de l'organisation de la société, 2) en limitant l'usage de la violence physique et 3) sans même que l'individu l'accepte de manière délibérée. Le tour de force de Pierre Bourdieu consiste en effet à affirmer que le dominé participe à sa domination, mais avec la particularité qu'il ne la vit pas comme telle.
Définition
[modifier | modifier le code]Le concept de violence symbolique propose une explication du maintien de l'ordre social inégalitaire. Voici comment P. Bourdieu pouvait la définir : « La violence symbolique est cette coercition qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments qu’il a en commun avec lui[3][4] ». Cette définition peut être explicité en la décomposant comme suit :
1. Une « coercition » : une contrainte sans force physique
[modifier | modifier le code]Contrairement à la violence physique ou à la contrainte policière/étatique, la violence symbolique est une forme de pouvoir a priori invisible. Elle ne s'exerce pas par les armes ou la menace frontale ; nul policier n'est mobilisé pour faire advenir cette violence. Pourtant, elle s'impose avec la même efficacité, car elle parvient à contraindre les sujets dans leurs comportements, leurs choix et leurs aspirations sans qu'il y ait besoin d'employer la force matérielle.
2. L'« adhésion » du dominé : un assentiment sans conscience
[modifier | modifier le code]La spécificité de cette violence réside dans le fait qu'elle nécessite l'accord implicite de celui qui la subit, sans quoi elle échoue. Le dominé « adhère » à sa propre domination, mais il ne s'agit pas d'un consentement, car ce n'est pas le fruit d'un raisonnement libre et éclairé. Le dominé accepte comme « allant de soi » la situation de domination parce qu'il n'a pas les moyens conceptuels de la remettre en question (par exemple, la parole d'un professeur est très difficilement remise en question de manière spontanée). Autrement dit, la violence symbolique échouerait si la personne sur qui s'exerce cette violence était capable de remettre en question la validité des présupposés sur lesquels repose le discours imposé.
3. L'incapacité de « manquer d'accorder » : une évidence imposée en l'absence de critique
[modifier | modifier le code]Bourdieu souligne la dimension à la fois quasi-inéluctable et insidieuse de cette adhésion (« ne peut manquer d'accorder »). Il n'utilise pas la formulation : « le dominé est contraint d'accorder » ou encore « le dominé est obligé d'accorder », tout simplement car le processus est réalisé en creux par le dominé lui-même. Il ne s'agit pas d'un lavage de cerveau, car c'est le dominé lui-même qui admet le discours « allant de soi », ne disposant d'aucun autre outil de compréhension du réel investi du même degré de légitimité. Ce processus parvient même à se maintenir dans la durée car la domination est dite « intériorisée » ou encore « incorporée » sous forme de dispositions dès l'enfance. Les structures de domination sont inscrites dans le corps, rendant la contestation spontanée extrêmement difficile.
4. Les « instruments de connaissance » partagés : l'efficacité des catégories communes
[modifier | modifier le code]Le mécanisme central repose sur le fait que dominants et dominés partagent les mêmes grilles de lecture du monde (orthographier le mot « nénuphar », apprendre à lire un planisphère avec le nord orienté vers le haut, etc.). Mais ces instruments de connaissance ne sont ni neutres ni évidents, car ils ont une histoire que l'on oublie. En utilisant ces catégories communes pour analyser la réalité, le dominé applique à la société des critères qui légitiment la position supérieure du dominant. Ainsi, le fait d'écrire « nénufard » sera considéré comme une erreur qui mérite d'être sanctionnée, alors même que l'interlocuteur parvient à en comprendre le sens, justement parce qu'il est parvenu à identifier qu'il s'agissait d'une « faute ». Dans notre cas, l'orthographe n'a pas seulement une fonction sémantique, mais une fonction sociale, car il s'agit d'un marqueur social d'appartenance de classe, utile pour distinguer ceux qui ne cochent pas les cases des catégories dominantes. Ce mécanisme illustre bien le principe d'un assentiment s'opérant sans réelle prise de conscience.
5. Penser la relation à travers les catégories du dominant : l'invisibilisation des causes réelles
[modifier | modifier le code]Parce qu'il ne dispose que de ces instruments partagés pour analyser sa propre condition, le dominé interprète sa position sociale à travers les critères imposés par le dominant (« pour le penser et pour se penser »). Ainsi, il est toujours disposé à appliquer à lui-même un jugement qui le disqualifie. Par exemple, lorsqu'un élève issu des classes populaires échoue à l'école, il interprète son échec en utilisant les catégories scolaires de « don », d'« intelligence » ou de « mérite ». Il attribue son infériorité à une faiblesse personnelle ou biologique, méconnaissant totalement le rôle du capital culturel transmis par la famille.
6. La légitimation de l'ordre social : un mécanisme de naturalisation
[modifier | modifier le code]Le résultat ultime de ce mécanisme est la transformation d'un rapport de force historique, et considéré comme « arbitraire » par Bourdieu, en une réalité perçue comme naturelle et juste (« sa relation avec lui »). C'est ce que Bourdieu nomme la « méconnaissance » : l'incapacité de reconnaître la violence sociale là où elle s'exerce, alors même qu'elle se manifeste sous les yeux de celui qui la regarde. La hiérarchie n'apparaît plus comme le produit d'une domination de classe, mais comme le résultat logique des qualités individuelles de chacun. L'ordre social inégalitaire se trouve ainsi pérennisé sans qu'il soit nécessaire d'employer la force pour le maintenir. Finalement, cette légitimité pourra elle-même être reproduite par ce même mécanisme.
Conditions d'effectivité
[modifier | modifier le code]La violence symbolique est un pouvoir exercé par le dominant dans le cadre d'une relation de domination. Tout le monde ne peut pas prétendre à en revendiquer l'exercice avec succès. Il faut donc détailler les conditions qui président au succès d'un tel discours.
[partie à compléter]
[modifier | modifier le code]Références et notes
[modifier | modifier le code]- ↑ Alain Accardo, « Perception (sociologie) », Encyclopædia Universalis en ligne
- 1 2 3 Ugo Palheta, « Violence symbolique et résistances populaires: Retour sur les fondements théoriques d’une recherche », Éducation et socialisation , vol.37 2015, mis en ligne le 01 mars 2015, consulté le 15 janvier 2020. En ligne DOI: 10.4000/edso.1117
- ↑ Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Liber », 1997.
- ↑ Bernard Landry, « La violence symbolique : une coercition sans force physique », Aspects sociologiques, vol. 13, n° 1, 2006, p. 77-88 lire en ligne.