Opium du peuple (philosophie politique)

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L'opium du peuple est un concept marxiste. Il désigne chez Karl Marx la religion, qui permet au peuple de se réconforter.

Concept[modifier | modifier le code]

Religion comme opium avant Marx[modifier | modifier le code]

Avant Marx, Emmanuel Kant décrit déjà, dans une note de La Religion dans les limites de la simple raison, la religion comme un opium : selon le résumé de Serge Margel, il le fait « à travers la figure du prêtre, consolateur d’une fin de vie, qui, au lieu « d’aiguiser » la conscience d’un sujet, lui raconte des histoires sur l’au-delà pour l’apaiser »[1]. Rappelant la paternité de cette métaphore, Alain Houziaux souligne que Kant « valorisait la religion d'abord et avant tout comme éthique et pratique intra-mondaine »[2].

Hegel utilise quant à lui l'expression d'« opium du peuple » pour désigner le seul hindouisme[3].

Religion comme opium chez Marx[modifier | modifier le code]

Dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel, Marx écrit que la religion permet de justifier les inégalités sociales, et permet au prolétariat de mieux les supporter. Elle laisse le peuple dans l'illusion que sa condition n'est pas si terrible, en lui donnant des exemples de morales religieuses, des bienfaits de la souffrance, etc. Elle permet de surmonter les conditions d'une vie privée d'esprit, qui est par nature pénible[4].

Toutefois, la religion, parce qu'elle conforte le pauvre dans sa pauvreté, bloque le passage à l'action. Elle est le garant du statu quo[4]. Le terme d'opium est utilisé à l'époque dans le sens d'analgésique[2]. Ainsi, Marx dénonce l'effet anesthésiant de la religion, qui est une force de l'aliénation. La nécessité de la religion chez les opprimés serait la conséquence de l'oppression elle-même : « La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple. » Marx pense que la racine de la croyance religieuse se trouve dans les conditions de vie misérables de la plus grande partie de la population. C'est la raison pour laquelle il ne pense pas que la lutte contre la religion doit se trouver au centre du militantisme communiste[5].

Postérité[modifier | modifier le code]

L'expression est l'une des plus fréquemment citées de Karl Marx et elle a servi, dans les pays communistes, à légitimer l'athéisme d'État et les persécutions anti-religieuses[6],[5] (qu'il ne faut pas confondre avec la laïcité[7]). L'expression « opium du peuple » a été discutée, exploitée, galvaudée, et reprise dans le champ social, politique, culturel et économique (sport, télévision, loisirs, écologie, consumérisme, réseaux sociaux, etc. seraient le « nouvel opium du peuple »)[8].

Elle est réutilisée par Raymond Aron, qui parle du communisme comme de l'opium des intellectuels[9].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Serge Margel, « Philosophie de la religion », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], no 169,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  2. a et b Alain Houziaux, « La religion, une fuite ou un engagement ? », dans Alain Houziaux (dir.), Marcel Gauchet, Olivier Roy et Paul Thibaud, La religion est-elle encore l'opium du peuple ?, Editions de l'Atelier, (ISBN 978-2-7082-4020-9, lire en ligne), p. 34
  3. (en) Rudolf J. Siebert, « The Future of Religion: Toward the City of Being », dans Michael R. Ott (dir.), The Dialectics of the Religious and the Secular: Studies on the Future of Religion, BRILL, (ISBN 978-90-04-26314-7, lire en ligne), p. 30
  4. a et b Roberto Cipriani, Manuel de sociologie de la religion, L'Harmattan, (ISBN 978-2-7475-7612-3, lire en ligne)
  5. a et b (en) Mark Kirby, Sociology in Perspective, Heinemann, (ISBN 978-0-435-33160-3, lire en ligne)
  6. (en) Robert Wuthnow, The encyclopedia of politics and religion, Congressional Quarterly, 1998, (ISBN 156802164X et 9781568021645), pages 173-174.
  7. Contrairement à l'athéisme d'État, la laïcité n'interdit pas les pratiques religieuses et le prosélytisme, mais sépare l'État des religions, qu'elle laisse libres : elle ne promeut ni l'athéisme, ni l'incroyance, ni la croyance, et assure la liberté de conscience dans le respect de la loi ; en revanche (selon Igor Chafarevitch, La Législation sur la religion en URSS : rapport au Comité des droits de l'homme, Seuil, Paris 1974 - trad. Michel Fedorov), les pays communistes n'ont pas été laïcs car, après la consolidation du pouvoir communiste et la mort en détention des hiérarques et des clercs insoumis ou réfractaires au communisme, le pouvoir ne chercha plus à interdire la pratique religieuse, mais à la contrôler, notamment en rémunérant les clercs. Certains des lieux de formation théologique fermés dans la période initiale (jusqu'en 1941 en URSS, jusqu'en 1960 dans les autres pays communistes) furent remis en fonction, sous étroite surveillance de la police politique communiste ; les lieux de culte encore debout furent progressivement rouverts (d'abord seulement pour les fêtes majeures) et les nouveaux clercs tolérés par le régime devinrent, bon gré mal gré, des collaborateurs des autorités : une « blague dissidente » affirmait : « Si tu veux dénoncer quelque chose ou quelqu'un à la police politique sans te dévoiler comme délateur, va te confesser à l'église ! » (en) Victor A. Pogadaev, « The origin and classification of Russian anecdotes as a folklore genre », Folklore and Folkloristics, Université de Malaya, vol. 5, no 2,‎ , p. 9-17 (lire en ligne [PDF]), ce qui généra l'apparition d'églises clandestines (William C. Fletcher, L'Église clandestine en union soviétique, A. Moreau, Paris 1971).
  8. André Piettre, Marx et marxisme, Presses Universitaires de France, , p. 25.
  9. Jean-Claude Milner, La puissance du détail: Phrases célèbres et fragments en philosophie, Grasset, (ISBN 978-2-246-85481-4, lire en ligne)