Manuscrit Junius

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Une illustration du manuscrit : Dieu contemplant sa création (page 11).

Le manuscrit Junius, anciennement appelé manuscrit de Cædmon, est un codex médiéval du XIe siècle réunissant quatre textes en vieil anglais. Il s'agit d'un des quatre manuscrits majeurs de la littérature poétique anglo-saxonne encore en existence, avec le Livre d'Exeter, le Livre de Verceil et le Codex Nowell. Redécouvert au XVIIe siècle par l'érudit Franciscus Junius, il est conservé à la bibliothèque bodléienne de l'université d'Oxford sous la cote « Junius 11 ».

Les quatre poèmes du manuscrit sont d'inspiration biblique. Il s'agit de paraphrases du Livre de la Genèse, du Livre de l'Exode, du Livre de Daniel et d'un épisode de la vie de Jésus de Nazareth. Le premier est partiellement enluminé, tandis que les autres sont écrits de manière à laisser des blancs pour des illustrations qui n'ont jamais été réalisées.

Noms[modifier | modifier le code]

Le nom d'usage du manuscrit et sa cote à la bibliothèque bodléienne font référence à son premier éditeur, François du Jon, qui signait Franciscus Junius en latin. Il est encore appelé « manuscrit de Cædmon », d'après une théorie aujourd'hui obsolète selon laquelle son contenu serait l'œuvre du poète Cædmon.

Les poèmes qui figurent dans le manuscrit n'ont pas de titres. C'est par souci de commodité que les éditeurs modernes les ont appelés Genesis (« Genèse »), Exodus (« Exode »), Daniel et Christ and Satan (« Le Christ et Satan »).

Description[modifier | modifier le code]

Le manuscrit Junius comprend 116 folios de parchemin mesurant environ 321 × 195 mm. Les 212 premières pages, qui correspondent aux poèmes Genèse (pages 1 à 142), Exode (pages 143 à 171) et Daniel (pages 173 à 212), sont de la même main. Les vingt dernières pages, qui correspondent au poème Le Christ et Satan, sont l'œuvre d'au moins trois scribes différents, dont aucun n'est celui responsable de la première partie du codex.

La mise en page des trois premiers poèmes ménage des espaces vierges pour accueillir des illustrations, mais dans les faits, seul le premier poème, Genèse, est partiellement illustré. Ces enluminures à l'encre brune, dont la taille varie entre la demi-page et la pleine page, sont l'œuvre de deux artistes différents : le premier est responsable des illustrations entre les pages 1 et 71, tandis que le second, auteur des enluminures situées entre les pages 73 et 88, se distingue par l'utilisation d'encres de couleur (rouge, vert). L'illustration de la page 88 est la dernière du recueil, si l'on excepte un dessin inachevé du XIIe siècle en page 96, une lettrine au début de l'Exode en page 143, attribuable au premier artiste, et les motifs abstraits, œuvre d'un autre artiste, qui apparaissent aux pages 225 et 230.

Contenu[modifier | modifier le code]

Le manuscrit contient quatre poèmes — anonymes, comme une majorité des écrits anglo-saxons. Les trois premiers sont l’œuvre d’un seul scribe ; le dernier est un ajout postérieur. La compilation du manuscrit a été datée paléographiquement d’autour de l’an mil. Les travaux récents suggèrent la fenêtre 930–960, d’après le style des illustrations.

La Genèse[modifier | modifier le code]

Illustration d’un ange gardant les portes du paradis, page 46 du manuscrit Junius 11

Le premier texte du recueil compte 2 936 lignes. Il s'agit en fait de deux poèmes différents, désignés comme la Genèse A et la Genèse B.

La Genèse A (lignes 1 à 234 et 852 à 2936) est une paraphrase de la première partie du livre biblique de la Genèse, de la Création au test de la foi d’Abraham par le sacrifice d’Isaac (Gen. 22).

Les lignes 235 à 851 du texte proviennent d'un autre poème, que l'on appelle Genèse B, et qui semble avoir été introduit dans le premier pour combler une lacune. Les deux poèmes sont traités par le compilateur du manuscrit comme s'il s'agissait d'un seul et même texte, mais des différences importantes entre les deux poèmes permettent de les distinguer.

La Genèse B n'est pas une paraphrase fidèle du texte biblique comme la Genèse A, mais un récit assez libre de la chute de Satan, puis d'Adam et Eve. Par ailleurs, son style est très différent. Dès 1875, Eduard Sievers a émis l'hypothèse qu'il s'agissait de la traduction d'un original en vieux-saxon[Note 1], hypothèse confirmée en 1894 par la découverte par Karl Zangemeister d'un fragment de ce poème vieux-saxon dans un manuscrit de la bibliothèque vaticane (Palatinus Latinus 1447)[Note 2].

L’Exode[modifier | modifier le code]

L’Exode (Exodus) ne paraphrase pas le livre biblique de l’Exode, mais reprend l’histoire de la fuite hors d’Égypte et le passage de la mer Rouge d’une manière « épique » proche d’autres poèmes religieux en vieil anglais, voire du non religieux Beowulf. L’imagerie militaire imprègne les scènes de bataille : Moïse apparait comme un général.

Il pourrait être la reprise d’un poème plus ancien, du VIIIe siècle. Il compte 590 vers, mais est peut-être incomplet.

Le récit principal est suspendu pour raconter les histoires de Noé, et du sacrifice d’Isaac par Abraham. Certains chercheurs rapprochent cela des digressions similaires que l’on trouve dans des poèmes épiques comme Beowulf, d’autres considèrent qu’il s’agit d’un ajout postérieur[Note 3]. Dans les sermons de cette époque, on retrouve cependant des connexions entre la traversée de la mer Rouge et ses deux sujets.

Daniel[modifier | modifier le code]

Daniel compte 764 vers. Il se base sur les cinq premiers chapitres du Livre de Daniel, et particulièrement sur l’épisode des trois enfants de la fournaise (chapitre 3).

Livre de Daniel Daniel (lignes) Daniel (partie) Azarias (lignes)
1:1—3:24 1—278 Daniel A
3:25—3:50 279—361 Daniel B 1-71
3:52—3:90 362—408 Daniel B 72-161a
3:81—Chapter 5 409—764 Daniel A

De nombreux chercheurs structurent le poème en deux parties, Daniel A et Daniel B ; d’autres ont également annoncé qu’il serait incomplet.

La première partie, Daniel A, reformule le début du Livre de Daniel. Daniel B est considéré par certains chercheurs[évasif] comme une version du poème en vieil anglais Azarias du Livre d’Exeter, duquel il se rapproche des lignes 1 à 71, mais moins par la suite. Par son contenu, Daniel B est lue comme une prière pour la délivrance, alors que celle-ci est apportée par Daniel A ; cela explique que de nombreux universitaires considèrent qu’il s’agit d’un ajout. D’autres éléments concordent avec cette analyse, comme l’usage du vocabulaire et des métriques ; également, le fait que Daniel B semble mettre l’accent sur le sens allégorique du Livre de Daniel, comportement différent de la majorité des poèmes chrétiens en vieil anglais de cette période.

Le Christ et Satan[modifier | modifier le code]

Le Christ et Satan (Christ and Satan) compte 729 vers. Contrairement aux trois poèmes de la première partie du manuscrit, qui s’appuient sur les histoires de l’Ancien Testament, Le Christ et Satan englobe toute l’histoire biblique, autant l’Ancien que le Nouveau Testament ; il expose un certain nombre de conflits entre le Christ et Satan. On sépare habituellement[Note 4] le poème en trois sections.

  1. La Chute de Satan (lignes 1 à 365) : La section expose les griefs de Satan et des autres anges déchus. Satan et ses frères déchus adressent directement leurs plaintes au Christ le Fils. C’est une présentation d’un point de vue inhabituel et sans précédent de l’histoire, car les plaintes de Satan et des anges déchus sont généralement adressées à Dieu le Père, comme c’est le cas dans les deux parties du poème Genesis.
  2. La Descente aux Enfers (lignes 366 à 662) : Cette partie, basée sur l’Évangile de Nicodème, offre un compte rendu de la Résurrection, de l’Ascension et du Jugement dernier[Note 5], en mettant l’accent sur la descente aux Enfers et la victoire sur Satan dans son domaine.
  3. La Tentation du Christ (lignes 663 à 729) : Elle rappelle l’épisode de la tentation du Christ par Satan dans le désert.

Les sections sont entrecoupées de passages homilétiques invitant à une vie juste et à la préparation pour le Jour du Jugement et la vie dans l’au-delà. La nature composite et incohérente du texte est cependant à l’origine de nombreux débats[Note 6].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Der Heliand und die altsächsische Genesis (Halle : Niemeyer, 1875), p. 5-23.
  2. Voir Alger Nicolaus Doane, éd., The Saxon Genesis : An Edition of the West Saxon Genesis B and the Old Saxon Vatican Genesis (Madison, WI : University of Wisconsin Press, 1991), p. 7-8
  3. Anecdotiquement : Edward B. Irving a édité le poème à deux reprises, en 1955 et 1981 : dans la première édition, il présente les deux passages comme des poèmes séparés ; dans la seconde, il se rétracte, et publie le texte complet.
  4. Certains chercheurs, dont Donald Scragg, présentent Le Christ et Satan comme un ensemble de nombreux poèmes plus ou moins étroitement liés.
  5. Donald Scragg note (Scragg 1999) que la séquence de la Résurrection, l'Ascension et le jour du jugement, ne suit pas une chronologie.
  6. Par exemple, William Conybeare (1787 † 1857) commente la nature fragmentaire du poème en disant que celui-ci, « [c]ommencé par plusieurs longues harangues de Satan et ses anges […] si peu connectées avec le déroulement ou les unes avec les autres, et assemblées de manière si peu élaborée, ressemble plus à une accumulation de fragments qu’à une conception régulière. » (« [i]ntroduced by several long harangues of Satan and his angels … so little connected with the sequel or with each other, and so inartificially thrown together, as rather to resemble an accumulation of detached fragments than any regular design. », cité dans Clubb xlii, xliii)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Facsimilés[modifier | modifier le code]

  • (en) Isaac Gollancz (éd.), The 'Cædmon Manuscript' of Anglo-Saxon Biblical Poetry, Londres, .
  • (en) Bernard J. Muir (éd.), A Digital Facsimile of Oxford, Bodleian Library, MS. Junius 11, Oxford, Bodleian Library, University of Oxford, coll. « Bodleian Digital Texts » (no 1), (ISBN 9781851243303).
  • (en) « Bodleian Library: MS. Junius 11 », sur Early Manuscripts at Oxford University, Oxford Digital Library (consulté le 2 avril 2016).

Éditions[modifier | modifier le code]

  • (en) S. A. J. Bradley (trad.), Anglo-Saxon Poetry, Londres, David Campbell, .
    Cette édition n'inclut que la première moitié de la Genèse, jusqu'au vers 1542.
  • (en) G. Krapp (éd.), The Junius Manuscript, New York, coll. « The Anglo-Saxon Poetic Record » (no 1), .

Entrées d’encyclopédie[modifier | modifier le code]

  • Le « Caedmon manuscript » sur le site de l’Encyclopaedia Britannica
  • (en) Paul E. Szarmach, M. Teresa Tavormina et Joel T. Rosenthal, Medieval England : An Encyclopedia, New York, Garland Pub., (Alexander R. Rumble, « Junius Manuscript », p. 385–386 ; A. P. M. Orchard, « Christ and Satan », p. 181
  • (en) Michael Lapidge, The Blackwell Encyclopedia of Anglo-Saxon England, Oxford, Blackwell Pub., (Paul G. Remley, « Junius Manuscript », p. 264–266 ; Donald Scragg, « Christ and Satan », p. 105)