Louons maintenant les grands hommes

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Louons maintenant les grands hommes : Alabama : trois familles de métayers en 1936
Photographie de 3 métayers, Frank Tengle, Bud Fields et Floyd Burroughs en Alabama, été 1936, par Walker Evans.
Photographie de 3 métayers, Frank Tengle, Bud Fields et Floyd Burroughs en Alabama, été 1936, par Walker Evans.

Auteur Textes deJames Agee
Photographies de Walker Evans
Version originale
Titre original Let Us Now Praise Famous Men : Three Tenant Families
Éditeur original Houghton Mifflin Harcourt
Langue originale anglais
Pays d'origine États-Unis
Lieu de parution original Boston
Date de parution originale 1941
ISBN original 0-395-95771-0
Version française
Traducteur Jean Queval
Lieu de parution Paris
Éditeur Plon
Date de parution 1993 (1re en 1972)
Nombre de pages 473
ISBN 2-259-00169-6

Louons maintenant les grands hommes (titre original en anglais : Let Us Now Praise Famous Men) est un livre comprenant des textes de l'écrivain américain James Agee et des photographies du photographe Walker Evans publié en 1941 aux États-Unis. Le titre fait référence à un passage du Siracide (44:1) qui commence par « Faisons l'éloge de ces personnages glorieux qui sont nos ancêtres. »[1], soit en anglais : « Let us now praise famous men, and our fathers that begat us. » Le livre a par la suite inspiré Aaron Copland pour son opéra The Tender Land (en) et surtout poussé William Christenberry à se consacrer à la photographie.

Renowned for its fusion of social conscience and artistic radicality and for the way Evans's spare, tautly composed images and Agee's more extravagant prose complement and enhance each other.

— Roberta Smith dans The New York Times[2]

« Reconnu pour sa fusion de la conscience sociale avec la radicalité artistique et pour la manière avec laquelle les images libres et de composition tendue d'Evans et la prose plus extravagante encore d'Agee se complémentent et se mettent en valeur mutuellement. »

Analyse[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

Let Us Now Praise Famous Men est le fruit d'une commande de Fortune que les deux hommes acceptent en 1936 pour produire un article de magazine sur les conditions des familles de métayers dans le Sud des États-Unis pendant le Dust Bowl suivant la Grande Dépression[3]. À cette époque, Franklin Roosevelt crée le New Deal afin de venir en aide aux plus pauvres segments de la société. Plusieurs journalistes et photographes sont également envoyés pour traiter le sujet, mais seuls Agee et Evans reviennent avec une œuvre artistique notable[3].

Ils passent huit semaines en juillet et août de cette année-là pour faire des recherches pour cette commande, mais au lieu de se concentrer sur le sujet initial, ils finissent par vivre aux côtés de trois familles blanches de métayers, les « Rickettses », « Woods » et « Gudgers », embourbés dans la pauvreté[3]. Ils rentrent avec des notes d'Agee et un portfolio d'Evans plein d'images sans concession de familles au visage décharné, d'adultes et d'enfants agglutinés dans des cabanes dépouillées devant des champs poussiéreux dans des lieux perdus du Sud américain profond frappés par la Grande dépression. Comme notifié dans la préface du livre, la commande originale était de produire un « reportage photographique et verbal de la vie et de l'environnement de tous les jours d'une famille blanche moyenne de fermiers ». Cependant, ainsi que le fait remarquer la Literary Encyclopedia, Agee avait conçu un projet de plusieurs volumes intitulé Three Tenant Families (en français : « Trois familles de métayers »), mais seul le premier volume, Let Us Now Praise Famous Men a finalement été écrit. Agee considère qu'une œuvre plus grande, bien que basée sur du journalisme, « serait une investigation indépendante dans certains malheurs normaux de la divinité humaine ».

Pourtant, Fortune ne les publiera pas et ils ont du mal à trouver un éditeur, jusqu'en 1941, la dernière année du New Deal ainsi que celle où les États-Unis prennent part à la Seconde Guerre mondiale, enrichissant le Sud[3].

En 1960, ils reprennent l'édition du livre avec plus de liberté[3]. La réédition de 1988 offre une nouvelle introduction, tandis que celle de 1960 se différenciait de la première essentiellement dans le choix des photos[4].

Style[modifier | modifier le code]

Avec ce livre, Agee et Evans outrepassent les limitations et formes traditionnelles du journalisme de leur époque. En combinant un reportage factuel avec des passages de littérature travaillée, Agee présente une vision complète, précise et minutieusement détaillée de tout ce qu'il voit, tout en offrant un aperçu de ses préoccupations pour faire parvenir tout cela au large public. Il crée ainsi un portrait durable d'un segment oublié de la population américaine[3]. Bien que le travail de Agee et Evans n'ait pas été publié dans Fortune, comme c'était initialement prévu, il a conservé sa forme : un long livre sans concession. Toute l'œuvre est un mélange entre études ethnographique et anthropologique, et fiction.

La nuit est souvent présente dans le texte de Agee, mais il ne s'agit pour autant pas d'un livre calme ; Evans explique dans une préface publiée dans une édition ultérieure qu'il n'a pas vu de « signe extérieur de paralysie ou de colère auto-lacérante ». Mais cela se sent dans l'écriture, et la puissante métaphore du New Deal est représentée par la grande dynamo : un système qui laisse les métayers tellement sans protection ni moyens, que toute action de leur part comprend son lot de risques. Cette colère est également exprimée étant dirigée vers les magazines et journalistes, qui ne font aucun effort pour transmettre cette réalité[3].

Agee va au-delà de la simple description en essayant de retranscrire la condition humaine. Il utilise pour cela des phrases intenses, rappelant celles des prêtres du Sud ; la négritude n'est pas très présente dans son livre, mais la cadence de ses phrases montre qu'il partage les rythmes d'espoirs avec la tradition incantatoire noire[3].

Il regrette souvent ne pas trouver les mots aussi directement que le fait l'appareil photographique d'Evans : certaines photos de celui-ci « embellissent voire béatifient » les enfants déroutés et pauvres beaucoup plus facilement qu'un quelconque adjectif ou adverbe. Par exemple, on ne peut pas sentir l'odeur nauséabonde ou combien grattent les lits de ces gens : ce faux apparat leur permet de conserver une certaine dignité ; une pompe à essence devant un bureau de poste peut devenir une sculpture au travers de la focale fixe de l'objectif de Evans. Ainsi, les talents combinés de Agee et Evans compilent des choses ordinaires pour les sublimer[3].

Agee en tant que personnage[modifier | modifier le code]

Agee apparaît lui-même comme un personnage dans la narration, comme lorsqu'il retourne son rôle d'« espion » et d'intrus dans ces humbles vies dans tous les sens. À d'autres moments, comme lorsqu'il fait la liste du contenu d'une cabane de métayer ou des maigres articles de vêtement qu'ils doivent porter le dimanche, il est totalement absent. L'agencement surprenant des livres et des chapitres, les titres qui vont des mondains Clothes (en français : « vêtements ») à l'« artistique radical » (tel que le définit le New York Times), les appels directs faits aux lecteurs pour voir l'humanité et la grandeur de ces vies horribles, et sa souffrance à la pensée qu'il ne pourra pas accomplir sa tâche — tout cela fait partie du personnage du livre.

Impact[modifier | modifier le code]

La portée ambitieuse et le rejet d'un reportage traditionnel du livre sont à mettre en parallèle avec les programmes créatifs et non traditionnels du gouvernement américain sous Roosevelt. Agees traite des traditions littéraires, politiques et morales qui ne signifient probablement rien pour ses sujets, mais qui sont important pour le plus grand public et dans un plus grand contexte d'examiner la vie des autres.

Bien que le livre est présenté comme un documentaire authentique, les images sont quelque peu posées, pour des raisons techniques et esthétiques, ce qui a amené une polémique sur l'authenticité du rapport historique[5], quoique ce procédé soit assez commun pour la photographie de l'époque.

Let Us Now Praise Famous Men est de plus en plus reconnu et célébré et est régulièrement étudié aux États-Unis comme une source d'innovation journalistique et littéraire. Il a inspiré Aaron Copland pour son opéra The Tender Land (en), et surtout poussé William Christenberry à se consacrer à la photographie[6].

Pseudonymes[modifier | modifier le code]

Photo de Allie Mae Burroughs, par Walker Evans (1935-36).

Tout au long du livre, Agee et Evans utilisent des pseudonymes pour protéger l'identité des trois familles de métayers. Cette convention est conservée dans la séquelle And Their Children After Them (en). Cependant, les photographies d'Evans qui sont conservées à la Bibliothèque du Congrès dans le cadre de l'American Memory Project consèrvent les noms originaux des sujets photographiés :

Pseudonyme Nom réel
Personnages : famille « Gudger »
George Gudger Floyd Burroughs
Annie Mae (Woods) Gudger Allie Mae Burroughs
George Gudger Jr. Floyd Burroughs Jr.
Maggie Louise Gudger Lucille Burroughs
Burt Westly Gudger Charles Burroughs
Valley Few « Squinchy » Gudger Othel Lee « Squeaky » Burroughs
Personnages : famille « Ricketts »
Fred Garvrin Ricketts Frank Tengle[7]
Sadie (Woods) Ricketts Flora Bee Tengle
Margaret Ricketts Elizabeth Tengle
Paralee Ricketts Dora Mae Tengle
John Garvrin Ricketts ??? Tengle
Richard Ricketts William Tengle (non confirmé)
Flora Merry Lee Ricketts Laura Minnie Lee Tengle
Katy Ricketts Ida Ruth Tengle
Clair Bell Ricketts ??? Tengle
Personnages : famille « Woods »
Thomas Gallatin "Bud" Woods Bud Fields
Ivy Woods Lily Rogers Fields
Pearl Woods  ??? Fields
Thomas Woods William Fields
Ellen Woods  ??? Fields
Autre personnage
T. Hudson Margraves Watson Tidmore (non confirmé)
Lieux
Hobe's Hill Mills Hill
Cookstown Moundville, Alabama (en)
Centerboro, Alabama Greensboro (Alabama)
Cherokee City, Alabama Tuscaloosa, Alabama

Note et références[modifier | modifier le code]

  1. Ben Sirac le Sage, « Livre de Ben Sirac le Sage - Chapitre 44 », sur www.aelf.org (consulté le 19 novembre 2013)
  2. (en) Roberta Smith, « ART REVIEW; Walker Evans Found the Poetry in Life's Unvarnished Details », sur www.nytimes.com,‎ (consulté le 20 novembre 2013)
  3. a, b, c, d, e, f, g, h et i (en) Vera Rule, « Dispatches from the Dust Bowl », sur www.theguardian.com,‎ (consulté le 20 novembre 2013)
  4. Jean Kempf, « Dire le réel. Let Us Now Praise Famous Men de James Agee et Walker Evans (1941), comme expérience de la représentation », sur halshs.archives-ouvertes.fr,‎ (consulté le 21 novembre 2013), extrait de Jean Kempf, Le réel et la réalité, Lyon, GRIMH/GRIMIA,‎ , p. 59-76
  5. (en) Errol Morris, « The Case of the Inappropriate Alarm Clock (Part 3) », sur nytimes.com,‎ (consulté le 20 novembre 2013)
  6. (en) Ted Olson, Crossroads : A Southern Culture Annual, Mercer University Press,‎ , 320 p. (ISBN 9780881460377, lire en ligne), p. 271
  7. Il y a un désaccord concernant ce nom de famille : il peut être Tengle ou Tingle. Le nom utilisé ici est celui conservé dans la Bibliothèque du Congrès.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Images externes
Première couverture de Let Us Now Praise Famous Men (1941), image protégée par droit d'auteur
  • (en) James Agee et Walker Evans, Let Us Now Praise Famous Men : Three Tenant Families, Boston, Houghton Mifflin Harcourt,‎ , 416 p. (ISBN 9780618127498, lire en ligne)

Liens externes[modifier | modifier le code]