Cycle Juglar

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Un cycle Juglar (ou un cycle de Juglar, ou cycle majeur[1]) est un cycle économique d'entre 5 et 11 ans. On l'appelle aussi cycle des affaires. Il est découvert en 1862 par Clément Juglar[2]. L'analyse des cycles Juglar montre des oscillations dans les flux d'investissements dans le capital fixe des entreprises[3].

Histoire[modifier | modifier le code]

La cyclicité comme objet d'études antérieures[modifier | modifier le code]

La cyclicité de l'économie fait l'objet de spéculations et de débats dans le monde académique au XIXe siècle. Karl Marx fait partie des premiers penseurs du cycle : dans son Manifeste du parti communiste, il évoque un retour périodique des crises commerciales, qui, à chaque fois, met en cause de manière plus menaçant l'ensemble de la société bourgeoise. La périodicité des crises, d'environ dix ans, correspond au cycle de renouvellement du capital fixe. John Stuart Mill dans ses Principes d'économie politique de 1848 parle aussi des « crises commerciales » et leur caractère « presque périodique ».

Les découvertes de Juglar[modifier | modifier le code]

Clément Juglar découvre le premier l'existence d'un cycle court dans son ouvrage Les crises commerciales et leur retour périodique en France en Angleterre et aux États-Unis, sortie en 1862[4]. Il y a étudie en détail les premières crises du XIXe siècle et notamment celles de 1810, 1818, 1825, 1830, 1837, 1847, 1857, 1867, 1882, 1891[5]. En exploitant les courbes des prix et l'évolution du crédit, l'auteur montre que la crise décennale est due principalement aux dérèglements périodiques du crédit. Il met les banques au centre de l'explication des crises dites alors « commerciales »[6].

Le cycle qu'il remarque est en trois phases asymétriques : la prospérité, la crise, la liquidation. Les moteurs sont le crédit et la spéculation, qui tendent les ressorts de l'économie d'un extrême à l'autre[7] :

  • La phase de prospérité (entre 3 et 7 ans) voit l'augmentation des prix et de la quantité d'escompte, parallèlement à une décroissance des réserves métalliques. Cette phase est marquée par une euphorie et une confiance élevée, qui provoque des anticipations excessives sur les futurs gains.
  • La crise (quelques semaines) survient par surprise. Les anticipations excessives de la phase précédente ne trouvent pas de débouchés réels. Le renversement commence : les emprunteurs emprunts essaient d'escompter leurs créances afin de tenir leurs engagements, les portefeuilles des banques augmentent dramatiquement, les réserves métalliques s'effondrent, donc les banques augmentent leur taux d'intérêt et coupent le robinet du crédit, et donc font chuter les investissements.
  • La liquidation (entre 18 mois et 2 ans) est déclenchée par la nécessité des investisseurs de se résoudre à vendre, même à perte. Les entreprises se retrouvent avec des capitaux sans rentabilité et des excès de stocks. L'économie entame une période de déflation marquée par les faillites à la chaîne ; la confiance disparaît, les affaires s'effondrent. Le ralentissement engendré par la liquidation est la conséquence directe de la période de la spéculation issue de la phase de prospérité. Les prix et les taux d'intérêt faibles provoquent une reprise de l'investissement et de l'activité, qui assainit l'économie à nouveau.

Recherches ultérieures[modifier | modifier le code]

Observations postérieures de cycles Juglar[modifier | modifier le code]

Les recherches récentes employant l'analyse spectrale ont confirmé la présence de cycles Juglar dans la dynamique du PIB mondial[8].

L'économiste Alvin Hansen a observé douze cycles de type Juglar entre 1837 et 1937 aux États-Unis. Ils ont duré en moyenne 8,33 années, cependant entre 1857 et 1937, leur durée moyenne baisse à 8 ans[9].

Joseph Schumpeter sera un lecteur de Juglar et écrira des années plus tard, dans Le Cycle des affaires (1939), que Juglar « a préparé le terrain pour bâtir l’analyse moderne du cycle économique », en développant une approche au sein de laquelle « le ‘cycle’ a définitivement supplanté la ‘crise’ ». Il critique cependant le « retard terminologique de Juglar »[10].

Explications alternatives[modifier | modifier le code]

Par la suite, d'autres économistes ont tenté d'expliquer la dynamique des cycles Juglar. William Nordhaus, prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel 2018, décrit dans son cycle politico-économique[11] que le cycle Juglar reflète l'intervention, expansionniste ou rigoriste de l'État. En voulant se faire réélire, l'État fait preuve de volontarisme monétaire et budgétaire se traduisant par des baisses d'impôts ou des subventions, engendrant ainsi une phase d'expansion. Après l'élection, l'État devant retrouver un niveau de dépense public pour le moins décent instaure une rigueur monétaire, engendrant ainsi la phase de récession du cycle Juglar.

Liste des cycles Juglar[modifier | modifier le code]

Liste réalisée par Juglar[modifier | modifier le code]

Datation des crises, issue des Crises commerciales et leur retour périodique (Juglar, 1862)[12]
En France Phase Escompte Réserve métallique Circulation
1800 Liquidation 111 25 8
1804 Crise 630 1 79
1805 Liquidation 255 83 48
1810 Crise 715 32 117
1811 Liquidation 391 124 54
1813 Crise 640 133
1814 Liquidation 84 5 10
1818 Crise 615 34 126
1820 Liquidation 253 218 79
1826 Crise 688 86 251
1828 Liquidation 427 238 156
1830 Crise 617 104 238
1832 Liquidation 150 281 192
1836 Crise 760 89 241
1839 Crise 1047 249 234
1841 Liquidation 885 169 169
1847 Crise 1327 57 311
1849 Liquidation 256 629
1857 Crise 2085 72 649
1859 Liquidation 1414 287
En Angleterre Phase Escompte Réserve métallique Circulation
1800 Liquidation 6 6 15
1803 Crise 10 3 17
1804 Liquidation 9 7
1810 Crise 20 3 24
1812 Liquidation 12 23
1815 Crise 14 2 28
1817 Liquidation 3 11 29
1819 Crise 6 3
1821 Liquidation 2 11 23
1826 Crise 4 2 25
1827 Liquidation 1 10
1829 Crise 3 6 19
1830 Liquidation 1
1837 Crise 15 4 18
1839 Crise 12 2 17
1841 Liquidation 7 16 22
1847 Crise 38,3 8 17
1849 Liquidation 4 22 23
1857 Crise 49,1 6 22

En France[modifier | modifier le code]

La survenue régulière de crises générales tous les huit à dix ans est observé depuis environ 200 ans. Les auteurs de ces théories postulent qu'elles auraient été déjà présentes bien avant, mais le caractère presque totalement agricole des économies en rendait l'explication différente.

Pour la France la séquence suivante serait 1867, 1882, 1891, 1907, guerre de 1914, 1921, 1931-32, guerre de 1940, 1952, 1963, 1974, 1983, 1993, 2002, 2008.

À partir du début du XXe siècle, la périodicité est ajustée avec celle de l'Europe. En général la crise commence aux États-Unis et se propage dans les 18 mois suivants à l'Europe.

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Pour les États-Unis, Hansen, dans Business cycles and national income, évoque les pics de dépression suivants : 1876, 1885, 1896 1908, 1921, 1932, 1938.

Pour l'après-guerre les grands creux sont aux États-Unis : 1952, 1958, 1972, 1982, 1992, 2001, 2008-2010.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Marc Montoussé et Dominique Chamblay, 100 fiches pour comprendre les sciences économiques, Editions Bréal, (ISBN 978-2-7495-0499-5, lire en ligne)
  2. Encyclopédie de l'économie et de la gestion, sous la direction de A. Silem, Ed. Hachette p. 296
  3. Bertrand Affilé et Christian Gentil, Les grandes questions de l'économie contemporaine, Editions l'Etudiant, (ISBN 978-2-84624-767-2, lire en ligne)
  4. Marc Montoussé, Analyse économique et historique des sociétés contemporaines, Editions Bréal, (ISBN 978-2-7495-0658-6, lire en ligne)
  5. (en) Mary S. Morgan et Morgan Mary S, The History of Econometric Ideas, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-42465-3, lire en ligne)
  6. Mokhtar Lakehal, Le grand livre de l'économie contemporaine et des principaux faits de société: 11.500 entrées - 9.000 définitions, Eyrolles, (ISBN 978-2-212-17613-1, lire en ligne)
  7. Pascal Bridel et Muriel Dal-Pont Legrand, Clément Juglar (1819-1905) : les origines de la théorie des cycles, Librairie Droz, (ISBN 978-2-600-01275-1, lire en ligne)
  8. Voir, par exemple Korotayev, Andrey V., & Tsirel, Sergey V. A Spectral Analysis of World GDP Dynamics: Kondratieff Waves, Kuznets Swings, Juglar and Kitchin Cycles in Global Economic Development, and the 2008–2009 Economic Crisis. Structure and Dynamics. 2010. Vol.4. #1. P.3-57.
  9. Maurice Niveau, Histoire des faits économiques contemporains, Presses universitaires de France, (lire en ligne)
  10. Cécile Dangel-Hagnauer et Alain Raybaut, « Clément Juglar et la théorie des cycles en France au premier XXe siècle : quelques éléments d’analyse », Revue européenne des sciences sociales, no XLVII-143,‎ , p. 65–85 (ISSN 0048-8046 et 1663-4446, DOI 10.4000/ress.114, lire en ligne, consulté le 17 juin 2020)
  11. William D. Nordhaus, « The Political Business Cycle », The Review of Economic Studies, vol. 42, no 2,‎ , p. 169–190 (ISSN 0034-6527, DOI 10.2307/2296528, lire en ligne, consulté le 2 avril 2020)
  12. Vincent Barou et Benjamin Ting, Fluctuations et crises économiques, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-61291-7, lire en ligne)