Chaka (roman)

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Chaka. Une épopée bantoue est le roman le plus connu de l'écrivain de langue souto Thomas Mofolo. Relatant, sur le mode de l'épopée, le destin de Chaka, fondateur de l'Empire zoulou, ce livre rapidement traduit en Occident où il rencontra un succès inattendu, est considéré comme l'un des jalons de la littérature africaine, à la fois allégorie de l'Afrique précoloniale et réflexion pessimiste sur l'ambition et le pouvoir. Un jury initié par Ali Mazrui et présidé par Njabulo Ndebele a sélectionné Chaka parmi les douze ouvrages les plus importants de la littérature africaine du XXe siècle[1].

Résumé[modifier | modifier le code]

Chef des Ifénilénjas, petite tribu du pays Cafre, Senza'ngakona désespère de voir naître un héritier jusqu'à ce que sa concubine Nandi le lui donne : Chaka est né. D'autres garçons lui naissent de ses femmes et, sous la pression de celles-ci, Senza'ngakona chasse Nandi et Chaka du territoire, mais il omet de prévenir son suzerain, Ding'iswayo, de ce changement. Chaka grandit au milieu des brimades mais les médecines de la femme-féticheur y remédient en révélant son courage. Chaka se révèle pour son courage, tuant un lion, puis sauvant une jeune fille de la gueule d'une hyène. Surtout, il reçoit dans la rivière, pendant ses ablutions, la visite du seigneur des eaux profondes, le serpent monstrueux qui lui prédit la gloire. Mais ses exploits attirent la jalousie des fils de Senza'ngakona : Chaka s'enfuit et rencontre Issanoussi, le féticheur et devin qui achève ses médecines et sa formation. Il promet à Chaka la gloire et le pouvoir, mais sa sagaie ne devra jamais cesser d'être trempée de sang frais.

Accompagné des deux envoyés d'Issanoussi, Ndèlèbè l'espion rusé et le fort et courageux Malounga, Chaka devient le lieutenant de Ding'iswayo, le suzerain de la région. À la mort de Senza'ngakona son père, Chaka lui succède ; puis lorsque Ding'iswayo est tué par l'ennemi Zwidé, Chaka le venge et devient roi d'un peuple qu'il nomme Zoulou (céleste). Ses armées partent à la conquête d'un empire qui ne cesse de s'étendre.

Mais le pacte passé avec Issanoussi ne cesse pas et Chaka accepte d'aller toujours plus loin dans la violence pour étendre son pouvoir. Régnant par la terreur, massacrant ses opposants et ceux qui lui désobéissent, il tue également sa promise Noliwè dont Issanoussi réclame le sang pour ses médecines. Ses plus vaillants guerriers, Oum'sélékatsi et Manoukoudza, l'abandonnent, tandis que Chaka ne combat plus et laisse sa sagaie sécher. Le sang qu'il verse n'est plus d'un autre peuple que le sien, Chaka tue ses propres enfants, et jusqu'à sa mère Nandi. Sombrant dans la folie, gagné par des visions, il est assassiné par ses deux frères cadets, Di'ngana et Mahla'ngana, prédisant avant de rendre l'âme leur défaite face à Oum'loungou, l'homme blanc.

Analyse[modifier | modifier le code]

Chaka demeure l'un des premiers jalons de la littérature en souto, après le premier roman de Mofolo et premier roman publié dans la langue vernaculaire du Basoutoland, Moeti oa bochabela[2], paru en feuilleton en 1906 et en livre en 1907[3]. Le roman de Mofolo sur le père du peuple zoulou est également la principale création littéraire consacrée à ce dernier, avec le grand poème épique de Mazisi Kunene, Emperor Shaka the Great (1979), écrit en anglais à partir de sources orales traditionnelles. À ce titre l'œuvre de Thomas Mofolo a fait l'objet de nombreux commentaires et interprétations.

Le Chaka de Mofolo[modifier | modifier le code]

Thomas Mofolo écrit sa biographie romancée de Chaka quelques années seulement après l'annexion du Zoulouland et moins d'un siècle après la mort du personnage historique. Il est essentiel de saisir que cette œuvre en souto n'est pas un roman zoulou : Mofolo s'adresse aux siens, aux Bassoutos, hors de l'ancien royaume zoulou et dans ce qui deviendra le Lesotho. Voilà qui explique en grande partie la charge négative de la figure du Chaka de Mofolo. Pour les Bassoutos, Chaka est un tyran sanguinaire, semant la terreur : pour Albert Gérard, « Mofolo est donc à Chaka ce que Tolstoï est à Bonaparte[3] ».

D'autres facteurs ont également été soulignés. Bien que son avis soit relativement isolé, Karl Heinz Jansen y voit une véritable « littérature de tutelle » illustrant le message des missionnaires, soulignant la sauvagerie des « ténèbres païennes » ayant précédé les blancs et mettant en valeur l'apport de la « civilisation »[4]. Erreur selon Albert Gérard, pour qui Mofolo donne une image négative de Chaka mais pas de son époque. Mais vérité peut-être de l'interprétation occidentale : là réside en effet peut-être l'explication des possibilités de diffusion rapidement offertes à Chaka, d'abord sous la bienveillance du colonisateur, puis à l'étranger dans diverses traductions[5].

L'influence de la religion chrétienne est en revanche admise et a fait l'objet d'études poussées montrant notamment les parallèles bibliques qui sous-tendent certaines scènes ; ceux-ci ne devant toutefois pas faire oublier un autre parallèle évident : celui du docteur Faust et de son pacte avec le diable[6].

Chaka et l'épopée[modifier | modifier le code]

« Voici une épopée. Peut-être l'une des dernières épopées que ce monde peut connaître. » Ainsi J. M. G. Le Clézio introduit-il Chaka[7], suivant en cela le sous-titre Une épopée bantoue choisi par Victor Ellenberger, et rejoignant aussi l'opinion d'Édouard Glissant[8]. Aussi Le Clézio évoque-t-il comme points de référence le mythe d'Orphée, l'aventure des Argonautes, le voyage d'Ulysse, la légende d'Arthur.

Ces comparaisons ne résolvent pas les problèmes posés par ce rapprochement avec le genre épique et avec l'oralité traditionnelle. Pour Jean Sérvry, le Chaka de Mofolo est éloignée de celle-ci, malgré le rôle central de la figure ancestrale du serpent monstrueux, le Seigneur des eaux[9]. Or ce lien à l'oralité est un critère essentiel de la définition de l'épopée[10] : Chaka n'est pas la transcription d'un récit traditionnel mais bien une création littéraire personnelle sur le mode épique, ne relevant ni de la culture zouloue, ni même d'une quelconque culture africaine. C'est pourquoi, pour Albert Gérard, Mofolo « écrit en Sotho et en moraliste. Son œuvre exploite une expérience singulière pour en dégager la signification universelle. Mais la vision qu'elle formule n'est nullement épique : elle n'exalte ni un héros, ni un peuple[3]. »

Écriture, parution et succès[modifier | modifier le code]

Écrit en souto en 1909-1910, le brouillon de Chaka ne paraît qu'en 1925 sur les presses de la Société des missions évangéliques de Paris, dans la mission de Morija pour laquelle travaille Mofolo. Des réticences de la part des missionnaires semblent la cause de ce retard, certains voyant en Chaka une apologie de l'époque préchrétienne et de ses pratiques païennes. Ceci pourrait également expliquer le départ de Mofolo de la mission en 1910 et sa reconversion dans le commerce[3]. Une fois paru, le livre connaît cependant un très grand succès, qui se traduit par neuf éditions successives jusqu'en 1962[3].

Le roman est traduit en anglais en 1931, sous-titré A historical romance[11]. Suivent la traduction allemande[12] et la traduction française du révérend Victor Ellenberger, puis d'autres encore (afrikaans, italien)[3]. Le succès des traductions est également remarquable : en France, alors que la presse ignore la parution, le sixième tirage est effectué quelques semaines après la sortie, dès avril 1940. Et le roman rencontre un écho certain chez les passionnés de l'Afrique. Michel Leiris le fait figurer parmi les deux-cents livres de sa « bibliothèque idéale », Léopold Sédar Senghor admire le livre qui lui inspire un poème des Éthiopiques[3]. Édouard Glissant reconnaît quant à lui en Chaka le chef d'œuvre du roman nègre[8],[réf. à confirmer]. La grande quantité d'œuvres nouvelles inspirées de la figure de Chaka, sont un autre signe de ce succès[13].

Éditions et traduction[modifier | modifier le code]

  • Chaka, 1925
  • Chaka. Une épopée bantoue, traduction du souto au français par Victor Ellenberger, Paris, Gallimard, 1940 (préface de Zakea D. Mangoalea)
    • Rééd. augmentée d'une préface de J. M. G. Le Clézio, Paris, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 1981

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le premier de la liste étant Le Monde s'effondre, de Chinua Achebe. Voir Chido Nwangwu, « Choosing Achebe's novel as Africa's book of the century », USAfrica,
  2. Traduction française : L'homme qui marchait vers le soleil levant
  3. a, b, c, d, e, f et g Albert Gérard, op. cit.
  4. Karl Heinz Jansen, Literatur une Geschichte in Afrika, Berlin, Dietrich Reimer, 1981, p. 72. Cette vision est reprise par certaines analyses un peu rapides, comme par Josias Semujanga dans Christiane Ndiaye (dir.), Introduction aux littératures francophones. Afrique, Caraïbe, Maghreb, Presses de l'Université de Montréal, coll. « Paramètres », 2004.
  5. H. Afan, op. cit., p. 52-53
  6. Voir sur ces parallèles Afan, op. cit., p. 154-176
  7. J. M. G. Le Clézio, préface à Chaka. Une épopée bantoue, 1981
  8. a et b Édouard Glissant, « Le romancier noir et son peuple. Notes pour une conférence », Présence africaine, n° 16, octobre-novembre 1957
  9. Jean Sévry, « Des frontières mouvantes : oralités et littératures en Afrique australe », Cahiers d'études africaines, 1995, 35, n° 140, pp. 839-871 (consulté en )
  10. Jean Derive, L'épopée. Unité et diversité d'un genre, Karthala, 2002, p. 87-88
  11. Trad. Frederick Hugh Dutton, Londres, International African Institute / Oxford University Press, 1931. Après cette parution nettement édulcorée, une nouvelle traduction, plus fidèle, est due au spécialiste de Mofolo, Daniel P. Kunene (Londres, Heinemann, 1981)
  12. Une première traduction, sans doute abrégée, est mentionnée par le traducteur français V. Ellenberger dans son avant-propos, en 1939. Une traduction allemande complète basée sur la traduction anglaise paraît plus tard : trad. Peter Sulzer, Zürich, Manesse, 1953
  13. Notons en français les œuvres de Seydou Badian (La mort de Chaka, 1961), Condetto Nénékhaly-Camara (Amazoulou, 1970), Djibril Tamsir Niane (Chaka, 1971), Abdou Anta Kâ (Les Amazoulous, 1972), Tchicaya U Tam'si (Le Zulu, 1977).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Luc Decaunes, « Une épopée bantoue », Présence africaine, 5, 1945, pp. 883-886
  • Tshikumambila Nyembwe, « Le personnage de Chaka : du portrait épique de Thomas Mofolo au mythe poétique de L. S. Senghor », Zaïre-Afrique (Kinshasa), n° 87, août - septembre 1974, pp. 405 - 420
  • Albert Gérard, « Relire Chaka. Thomas Mofolo, ou les oublis de la mémoire française » », Politique Africaine (Paris), 1984, n° 13, pp. 8-20 (consulté en ) archive
  • Carl F. Hallencreutz, « Tradition and Theology in Mofolo's Chaka », Journal of Religion in Africa (Leyde), 1989, 19, n° 1, pp. 71-86
  • Jean Sévry, « Registres, niveaux de langue et manipulations idéologiques : à propos de traductions de Chaka, une épopée bantoue de Thomas Mofolo », in Paul Bensimon, Didier Coupaye (éd.), Centre de recherches en traduction et stylistique comparée de l'anglais et du français, Niveaux de langue et registres de la traduction, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle,‎
  • Huenumadji Afan, L'évangile Chaka, Paris, L'Harmattan,‎ (lire en ligne)