Caractère liturgique du chant grégorien

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Le chant grégorien est un chant monodique qui se caractérise fortement de sa composition liturgique. En dépit de son ancienneté, le répertoire de celui-ci aussi adapte rigoureusement au rite romain.

Chant grégorien en tant que sommet de la musique liturgique[modifier | modifier le code]

Dans cette notation sangalienne du cantatorium de Saint-Gall (vers 922 - 925), il existe une immense précision de l'expression et du raffinement du chant, grâce aux neumes enrichis et très variés. Il s'agit d'un chant pour le soliste, exécutant distingué. Cette finesse de l'expression fut perdue, à la suite de l'invention de la notation à gros carrés, et le chant grégorien devint plain-chant après la Renaissance. Si aucune notation sans ligne n'était restée dans les archives, la restauration correcte du chant grégorien ne se serait pas achevée.

Traditionnellement, on considérait que l'histoire du chant liturgique de l'Église est celle de progrès, à partir du plain-chant primitif jusqu'à la polyphonie sophistiquée. Une fois que Dom Eugène Cardine de Solesmes avait constaté au milieu du XXe siècle que les neumes anciens du chant grégorien cachent énormes renseignements en tant qu'enregistrement écrit, la sémiologie grégorienne, nouvelle science, bouleversa ce point de vue. En revanche, il s'agit d'un chant vraiment développé :

« L'Église romaine a maintenu, et recommande encore aujourd'hui, a pratique du répertoire connu sous le nom de « chant grégorien. » Ce terme, riche de multiples connotations, demanderait bien des précisions. D'un point de vue historique et scientifique — aujourd'hui bien documenté — on peut toutefois entendre par « chant grégorien », au sens strict, le résultat global d'un sommet dans la création du chant liturgique, fixé vers la fin du premier millénaire. Les documents liturgiques et musicaux des IX - Xe siècles révèlent un tempérament spirituel et une culture musicale qui parviennent à conjuguer une haute pertinence de célébration et un extraordinaire raffinement esthétique. ......... Ce répertoire, fidèle aux manuscrits anciens, conserve donc non seulement le droit de continuer à retentir dans les rites sacrés, mais bien plus, il possède le statut d'une référence pour le discernement et la critique de la beauté des formes musicales. Par sa capacité à assumer les textes sacrés, il joue un rôle spécifique de modèle, face à toutes les expériences stylistiques et esthétiques qui continuent à se développer au cours de l'histoire. »

— Luigi Agustoni et Johannes Berchmans Göschl, Introduction à l'interprétation du chant grégorien, p. 7

Caractère liturgique I : chant toujours sous le contrôle du texte sacré[modifier | modifier le code]

Caractéristique selon Jean XXII[modifier | modifier le code]

Le , le cardinal ainsi que patriarcat de Venise Giuseppe Melchiorre Sarto déclara sa lettre pastorale sur le chant de l'Église :

« La musique sacrée, par son étroite union avec la liturgie et avec le texte liturgique, doit posséder au plus haut degré ces vertus : sainteté, vérite de l'art et universalité. ......... Appuyée sur ces règles solides, l'Église a créé la double forme de son chant : la grégorienne, qui a duré environ un millénaire, et la classique polyphonie romaine, dont Palestrina fut l'initiateur au XVIe siècle. »

Pape Jean XXII et évêque de Lodève.

Huit ans plus tard, devenu le pape Pie X, il confirma et officialisa ces disciplines avec le motu proprio Inter pastoralis officii sollicitudes. Pourtant, lors de la naissance de la polyphonie, cette dernière n'était autre qu'un grave conflit avec le chant grégorien. Dans la neuvième année du pontificat du pape Jean XXII soit en 1323 ou 1324, le mouvement de l'Ars Nova fut formellement condamné et interdit par la décrétale Docta Sanctorum Patrum. Car, les exécutants de celui-ci « chantent les mélodies de l'Église avec des semi-brèves et des minimes, et brisent ces mélodies à coup de notes courtes[1]. »

Au regard du chant grégorien, le pape français déterminait sa caractéristique en citant le livre de Siracide 47,9 :

« Dans leur bouche résonnait un son plein de douceur. Ce son plein de douceur résonne dans la bouche de ceux qui psalmodient, lorsqu'en même temps qu'ils parlent de Dieu ; ils reçoivent dans leur cœur et allument, par le chant même, leur dévotion envers lui[2]. »

Cette splendeur que l'Église apprécie jusqu'ici est de nos jours effectivement expliquée :

« Le chant grégorien est une musique vocale, essentiellement liée à un texte. C'est le texte qui est premier ; la mélodie a pour but de l'orner, de l'interpréter, d'en faciliter l'assimilation. Car ce chant est un acte liturgique, une prière et une louange à Dieu. Ses mots sont sacrés : ils sont extraits presque tous de la Bible et très spécialement du Psautier. .........

il s'agit alors d'une exploitation artistique du texte sous son double aspect matériel et spirituel : l'agencement des mots et leur signification. Dans bien des cas, en effet, on saisit clairement l'interprétation faite d'un texte par le relief donné à tel ou tel mot. »

— Dom Eugène Cardine, Vue d'ensemble sur le chant grégorien, p. 4 et 5

Redécouverte aux XIXe et XXe siècles[modifier | modifier le code]

À peine s'était commencée au XIXe siècle la restauration du chant grégorien vers la version authentique, on constata qu'il s'agit d'un véritable texte sacré et chanté. Joris-Karl Huysmans écrivit :

« ... les textes bénédictins s'appuient sur la copie, conservé au monastère de Saint-Gall, de l'antiphonaire de saint Grégoire, ... et il devrait être, s'il m'est permis de parler la sorte, la bible neumatique des maîtrises[3]. »

— Charles-Marie-Georges (Joris-Karl) Huysmans, En Route, tome II, p. 310 (1895)

C'était surtout les moines restaurant scientifiquement ce chant auprès de l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes qui distinguaient cette qualité. Dom Joseph Gajard y fut le maître de chœur entre 1914 et 1971. Il précisait cette valeur exceptionnelle, en citant ce qu'un musicien, chef d'orchestre, lui déclara :

« « Cela dépasse infiniment la musique », me disait, il y a quelques années, à Solesmes même, au sortir de la messe conventuelle à laquelle il assistait pour la première fois, un chef d'orchestre éminent de Paris. Cela dépasse infiniment la musique ! On ne saurait mieux dire. C'est qu'en effet, si beau, si artistique qu'il soit, le chant grégorien n'est pas de l'art pour l'art ; il est tout entier ordonné à Dieu, tout entier prière. On l'a défini très justement : la prière chantée de l'Église[4]. »

Et il redécouvrit ceux que le pape Jean XXII soulignait :

« Dans le chant grégorien, art et prière sont inséparables ; ils sont tellement noués qu'on ne peut les dissocier ; impossible de bien chanter sans prier ; impossible également de bien prier sans chanter bien[5]. »

Enfin, Johannes Overath, musicologue grégorien, résumait théologiquement ainsi que théoriquement ce sujet. Il était chargé de défendre le chant grégorien, par le pape Paul VI durant le concile Vatican II, en qualité de premier président de la Consociatio internationalis musicæ sacræ. Puis il fut nommé directeur de l'Institut pontifical de musique sacrée.

« On ne chante pas dans la liturgie, on chante la liturgie[6]. »

À savoir, il s'agit d'un rite romain entièrement chanté, et complété merveilleusement auparavant grâce à la Renaissance carolingienne.

Caractère liturgique II : répertoire grégorien aisément adapté au rite romain[modifier | modifier le code]

Avec le motu proprio Inter pastoralis officii sollicitudes (1903), le pape Pie X soulignait que dans la liturgie de l'Église, il faut que chaque élément musical du chant respecte le modère, plus précisément celui-du chant grégorien. Ainsi, il ne faut pas que le célébrant attente à l'autel la fin de l'exécution trop longue de la musique (article 22). Quant au chant grégorien évitant la répétition inutile telle l'aria da capo, cette difficulté n'existe jamais. Lorsque l'on apprend 2000 ans d'histoire de la liturgie de l'Église, il est évident que ce chant conserve toujours et exceptionnellement ceux que la liturgie demande et que son répertoire obéit constamment au rite romain. En résumé, c'est ce que saint Pie X déterminait dans le motu proprio : quoique la célébration romaine ait absolument besoin de sa musicalité, la liturgie est toujours principale, et la musique secondaire.

Inspiré par l'aria da capo de l'opéra, Jean-Sébastian Bach écrivit de nombreuses aria da capo très longues, donc moins liturgiques, pour ses cantates. L'alléluia en grégorien aussi possède certes sa forme A - B - A (alléluia - verset - alléluia). Cependant, la théologie explique cette composition : le verset présente le message du jour ; le deuxième alléluia est la conclusion, car la dernière syllabe du terme alléluia n'est autre que le diminutif de Yahvé[7]. Et parfois le deuxième jubilus ou mélisme de l'alléluia, c'est-à-dire louange à Yahvé, est plus développé que le premier. Le deuxième est immédiatement suivi de la lecture de l'Évangile.

Structure traditionnelle depuis le IVe siècle[modifier | modifier le code]

Durant les premiers trois siècles, la célébration de l'Église d'Occident fut effectuée sous influence de celle du judaïsme[ds 1]. C'était le soliste qui chantait le psaume à la suite de la lecture[8]. Donc, la musique exécutée lors des offices était très limitée :

  1. soliste

À partir du IVe siècle, l'Église conservait une structure hiérarchique, selon la connaissance de la musique :

  1. soliste
  2. schola
  3. fidèles

Les documents établirent avec certitude cet événement. Il s'agissait de saint ambroise de Milan († 397) qui introduisit cette hiérarchie, donc dans le rite ambrosien. D'une part, il importa la schola de l'Église en Orient, aux églises de Milan[9]. D'autre part, non seulement il modifia et transforma le texte du psaume en refrain mais également composa un certain nombre d'hymnes de sorte que les fidèles puissent chanter lors de la célébration[10]. Si l'on ignore quand ce système fut adopté à Rome, c'est-à-dire dans le rite romain, faute de document sûr, il est possible que l'animateur fût futur pape Célestin Ier († 432). Car il est certain qu'avant son élection, celui-ci avait séjourné à Milan, chez saint Ambroise, et qu'il s'était aperçu que cet évêque de Milan fit chanter l'hymne Veni redemptor gentium[ds 2].

Certes, le pape saint Grégoire n'est plus le créateur du chant grégorien ni le fondateur de la schola. Néanmoins, il est vrai qu'il fit améliorer considérablement ceux qui concernaient la liturgie y compris la musique liturgique.

Sous le pontificat de saint Grégoire Ier († 604), ce système était effectivement établi. Il est certain que ce pape réorganisa la schola papale déjà existante, notamment celle de Latran[11]. Toutefois, à force du scandale des solistes, il lui fallut en 595 interdire aux diacres de chanter le morceau très orné du chant papal, chant vieux-romain, avec un décret. En effet, ces solistes avaient tendance à oublier leur autre devoir important, distribution pour les pauvres[12].

Puis, la composition du chant grégorien fut effectuée, bien entendu afin de satisfaire au maximum cette hiérarchie (voir ci-dessous).

Cette structure ou hiérarchie d'après la connaissance musicale subit, à partir de la Renaissance jusqu'ici, plusieurs bouleversements. La décadence s'était déjà commencée au Moyen Âge :

« On se souviendra d'ailleurs que les pièces du répertoire n'ont pas été conçues dans une telle variété pour être chantées par n'importe quel exécutant. Ce serait une erreur de céder au désir excessif de participation qui pousse trop de chanteurs à accaparer un rôle qui ne leur est point dévolu : la schola voudrait chanter les pièces composées pour le soliste et le peuple celles pour la schola. Cette anomalie a dû contribuer, dès le moyen âge, à la détérioration du chant grégorien. En effet le répertoire de la schola contient souvent des neumes spéciaux, des notes répercutées par exemple, qu'une foule ne peut exécuter ; et les chants notés au début dans le Cantatorium fourmillent d'ornementations qu'un groupe nombreux est incapable de bien interpréter. De toute manière il ne peut être question de travestir les mélodies grégoriennes par un accompagnement soit vocal soit instrumental ; le chant grégorien est essentiellement homophone[ve 1]. »

— Dom Eugène Cardine, Vue d'ensemble sur le chant grégorien, p. 30

Cérémonial de Clément VIII[modifier | modifier le code]

Le premier cérémonial de l'Église fut publié en 1600 sous le pontificat de Clément VIII, après plus de 30 ans de rédaction.

À la suite du concile de Trente, le premier cérémonial de l'Église fut édité et publié en 1600[dl 1]. Il s'agit du dit cérémonial de Clément VIII dans lequel le chant grégorien était identifié en tant que chant liturgique par excellence[dl 1]. Toutefois, ce cérémonial se caractérisait notamment de l'alternation admise entre le chant et l'orgue. Aussi était-il possible que presque la moitié de texte ne soit pas chantée d'après ce guide liturgique, en dépit de la gravité amplifiée de la célébration. Le livre Fiori musicali de Girolamo Frescobaldi est un témoignage de la manière de liturgie romaine, selon la réforme après le concile. Des organistes français tel Guillaume-Gabriel Nivers suivaient cette nouvelle façon[dl 2].

Exemple :

Kyrie eleison (orgue I)
Kyrie eleison (chant grégorien ou parfois plain-chant composé I)
Kyrie eleison (orgue II)
Christe eleison (chant (grégorien) II)
Christe eleison (orgue III)
Christe eleison (chant (grégorien) III)
Kyrie eleison (orgue IV)
Kyrie eleison (chant (grégorien) : IV)
Kyrie eleison (orgue : V)
— dans certaines œuvres autorisées
de Girolamo Frescobaldi [écouter en ligne (Fiori musicali, 1635)], d'André Raison, de François Couperin[dl 3]


— au lieu du chant grégorien
Kyrie eleison (trois fois : évêque et ses ministres / chœur / évêque et ses ministres)
Christe eleison (trois fois : chœur / évêque et ses ministres / chœur)
Kyrie eleison (trois fois : évêque et ses ministres / chœur / évêque et ses ministres)[dl 4]

Ce document pontifical fut publié après plus de 30 ans de préparation, en respectant les vœux du concile. Ainsi, ce dernier demandait que le credo soit entièrement chanté, sans aucun accompagnement de l'orgue. C'est exactement ce que le cérémonial conservait[dl 5]. Le livre poursuivait le double objectif du concile : la Contre-Réforme ainsi que la Réforme catholique[dl 6]. Avec l'accompagnement de l'orgue et l'usage du faux-bourdon, le cérémonial soulignait la musicalité exceptionnelle de la liturgie romaine alors que le calvinisme interdisait toutes les formes de musique.

Donc la structure devint :

  1. soliste et organiste
  2. schola et organiste en alternance
  3. fidèles

Par ailleurs, le document n'était autre qu'un grand guide liturgique qui laissait aux églises nationales et locales la liberté permettant de compléter les règles et de garder les coutumes régionales[dl 1].

Polyphonie[modifier | modifier le code]

Après la publication du dit cérémonial de Clément VIII, la polyphonie connut son immense évolution. Il est normal que le pape Pie X distinguât et appréciât cette musique liturgique tout comme le chant grégorien dans son motu proprio Inter pastoralis officii sollicitudes en 1903[13].

En admettant qu'il s'agisse de l'un des sommets de la musique liturgique, il demeure un problème : il faut apprendre particulièrement ce type de musique avant de chanter la polyphonie.

Kyrie elei - - - son à 4 voix (chœur) dans K 427 de Mozart (1782). [écouter en ligne, avec notation]

Il s'agit du meilleur kyrie que Mozart ait écrit, au début de la messe en ut mineur. On ne peut pas chanter cette messe polyphonique tardive sans connaissance essentielle de la musique classique. Par conséquent, les fidèles sont évidemment privés de pratique en polyphonie. C'était exactement une musique pour les solistes et la schola, et non pour le célébrant et les fidèles.

La structure se composait dorénavant de :

  1. soliste
  2. schola

puis

  1. solistes
  2. chœur et ensemble instrumental (= musiciens)

Notamment, le roi de France Louis XIV préférait assister à la messe quotidienne (messe basse) en cette manière, principalement accompagnée des motets de Michel-Richard de Lalande.

Enfin, François-Joseph Gossec ainsi que François-André Danican Philidor composèrent leurs Te Deum en 1779 et 1786 pour le Concert Spirituel à Paris, et non pour la liturgie[dl 7].

En autorisant les messes en polyphonie, le pape saint Pie X rétablit la hiérarchie en trois niveaux. Toutefois, cette réforme en grégorien ne dura que soixante ans.

Après le concile Vatican II[modifier | modifier le code]

La principale discipline du concile Vatican II était la participation active des fidèles[sc 1]. C'est un développement de l'idée de saint Ambroise de Milan ainsi que de saint Thomas d'Aquin[hc 1] alors que ces saints ne supprimèrent pas de rôle de la schola ni du soliste. Le concile soulignait l'avantage des hymnes versifiées, à savoir pièces composées notamment par ces deux saints. Souvent, les hymnes sont si simples que l'on peut les chanter très facilement. De plus, la répetition d'une même mélodie pour toutes les strophes contribue à mémoriser la mélodie et encore le texte. Dorénavant, tous les offices peuvent se commencer avec une hymne[ds 2].

  1. fidèles

Il est certain que le concile voulait conserver la dignité de l'art sacré[sc 2]. Toutefois, en supprimant la hiérarchie de trois niveaux, la pratique musicale de l'Église devint en fait assez simple. Une fois que le média musical s'était énormément développé, cela provoqua une difficulté considérable. Les jeunes fidèles connaissant l'évolution de la musique pop ne peuvent pas trouver la musicalité équivalente dans la musique liturgique actuelle de l'Église[14]. Les musicologues non plus. En qualité de président de la Consociatio internationalis musicæ sacræ créée en 1963 par le pape Paul VI, Dr Louis Hage précisait :

« À notre époque précisément, où la musique de tout genre est omniprésente, on n'a jamais fini de mettre suffisamment en valeur la grande importance psychologique et pastorale de la musique sacrée authentique. Le temps est venu d'arrêter l'iconoclasme musical. La jeune génération, à laquelle on a arraché la grande musique liturgique de l'histoire de l'Église, a le droit de connaître et de vivre cette forme hautement authentique et élévée de la liturgie. Bannir le « thesaurus musicæ sacræ » (Concile Vatican II) de la liturgie pour le réserver à des concerts équivaut à transformer les cathédrales en salles de concert[15]. »

— Louis Hage, Cent ans du Motu Proprio de SS. Le Pape S. Pie X dans ses rapports avec le culte et la culture (2003)

Cohérence dans la célébration en grégorien[modifier | modifier le code]

Début de Gloria in excelsis Deo VIII en mode V. Certes, il s'agit d'une hymne en prose, à savoir sans refrain. Cependant, les Gloria du chant grégorien furent conçus et composés de sorte que tous les fidèles puissent les chanter[ve 2], sans perdre leurs caractéristiques liturgique et artistique.
Alléluia avec Jubilus dans le cantatorium de Saint-Gall (vers 922 - 925), chant très fleuri et réservé au chantre (soliste). On y trouve des morceaux les plus beaux du chant grégorien.

Il est étonnant que le chant grégorien, musique ancienne et médiévale, ait aisément transformé le répertoire romain importé et implanté en liturgie entièrement chanté. Rappelons les mots de Johannes Overath : « On ne chante pas dans la liturgie, on chante la liturgie. » Il est vrai que, dans le répertoire grégorien, tous les éléments avaient été soigneusement composés. C'était Dom Paolo Ferretti (it) (1866 - † 1938), abbé du monastère Saint-Jean-l'Évangéliste de Parme ainsi que spécialiste du chant grégorien, qui analysait en détail la richesse de la structure liturgique en grégorien.

Celui-ci fut nommé président de la deuxième commission de l'Édition Vaticane vers 1914. Puis, il fut chargé en 1922 par le nouveau pape Pie XI de diriger pareillement l'École supérieure de chant grégorien à Rome, érigée en 1931 par le même pape en Institut pontifical de musique sacrée, afin de former proprement les maîtres de chapelle pour l'exécution de ce chant. En suivant ces fonctions, Dom Ferretti put constater une cohérence entre la liturgie romaine et le répertoire grégorien. Dans son livre, il en expliquait avec le triple style mélodique du chant grégorien :

« Il suffit d'assister à une Messe ou à des Vêpres chantées ou même de parcourir le Graduel et l'Antiphonaire Vaticans, pour constater une grande différence entre les mélodies grégoriennes. Les unes sont très simples ; la mélodie va du même pas que le texte ; chaque syllabe a une note, ou bien chacune d'elles a un neume de deux notes ou tout au plus de trois. C'est le style syllabique. D'autres mélodies au contraire s'avancent par groupes plus ou moins riches de notes ; certaines syllabes peuvent avoir, et ont de fait, une seule note, mais sur la majeure partie d'entre elles il y a un ou deux, parfois même trois groupes. C'est le style neumatique. Enfin on rencontre des mélodeis où telles et telles syllabes d'un ou de plusieurs mots sont chargées de nombreux groupes, diversement entrelacés, comme des guirlandes de fleurs. C'est le style fleuri, mélismatique.

.........

C) Par la diversité des acteurs du « drame liturgique. »

Dans l'assemblée liturgique chrétienne nous devons distinguer :

a) L'Évêque ou le Célébrant qui préside, entourné des Ministres (Diacre, Sous-Diacre, Lecteurs etc.).

b) La Schola ou corps des chantres, avec à sa tête le Maître (Primicier ou « Prior Scholæ ») et le Sous-maître (Secundus etc.). Ils se tiennent dans le chœur, près de l'autel.

c) La masse des fidèles réunis dans l'Église.

— L'Évêque ou le Célébrant dit les prières et les bénédictions et salue l'assemblée.

— Les Ministres lisent (Evangile, Epîtres, Prophéties etc.).

— La Schola chante (Introïts, Communions, Graduels, Alleluia etc.).

— Le peuple répond et acclame.

Comme on ne saurait supposer ou exiger une culture et une habileté artistique spéciale de la part du Célébrant et des Ministres, et encore moins du peuple, leurs chants sont nécessairement simples ; ils appartiennent donc au style syllabique. Les chantres, au contraire, ne pouvaient et ne devaient manquer d'avoir cette culture et cette habileté musicales ; aussi les chants à eux confiés sont-ils quelque peu plus ornés, sans être pourtant trop difficiles. Ce sont des chant de style neumatique, par exemple, l' Introït et la Communion de la Messe.

Les chants du type responsorial, c'est-à-dire ceux dont un soliste chante les premières parties, tandis que le chœur répond par un court refrain, étaient anciennement confiés au Maître ou à quelqu'un des Sous-maîtres de la Schola. Grâce à une culture musicale complète et à une habileté technique particulière, ceux-ci étaient en mesure d'exécuter des mélodies savantes, très compliquées, qui réclamaient un virtuose. Ce sont précisément les mélodies au style fleuri, propres au Graduel, à l'Alléluia et aux versets de l'Offertoire de la Messe. »

— Dom Paolo Ferretti, Esthétique grégorienne ou traité des formes musicales du chant grégorien (1938), p. 3 - 5 (extrait)

Il y a 1100 ans déjà, le chant grégorien paracheva sa variété de composition du répertoire, aisément et parfaitement adaptée à cette richesse de diversité de la liturgie romaine.

C'est pourquoi, à nouveau, le remplacement de l'ordinaire de messe (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus Dei) par celui du chant grégorien « qui garde une structure accessible à l'ensemble du peuple fidèle » est proposé, afin de rétablir la qualité de célébration, par Dom Hervé Courau, abbé et musicologue grégorien auprès de l'abbaye Notre-Dame de Triors[hc 2].

Par ailleurs, dans cette dernière, toutes les célébrations sont exécutées en manière des monastères médiévaux, totalement chantées, entièrement en latin, d'après la tradition grégorienne. Les traductions sont disponibles, en faveur des fidèles assistant aux offices, sans perturber la célébration soigneusement restaurée.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Références bibliographiques[modifier | modifier le code]

  • Eugène Cardine, Vue d'ensemble sur le chant grégorien, Abbaye Saint-Pierre, Solesmes 2002 (ISBN 978-2-85274-236-9) 31 p.
  1. p.  30
  2. p.  4 - 5 : « Ce répertoire immense est très varié dans ses formes musicales comme dans le style qui s'adapte à chacune d'elles. ......... Dans la messe, la variété des pièces chantées est nettement plus grande : en plus des antiennes d'introït et de communion et des formes responsoriales représentées par le graduel (responsorium graduale), l'alléluia avec son verset et l'offertoire avec ses versets (le plus souvent au nombre de deux ou trois), on trouve le trait, qui remplaçait l'alléluia à partir de la Septuagésime jusqu'à Pâques, et encore les chants de l''Ordinarium Missæ. Ces derniers comprennent les Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Agnus et forment une catégorie spéciale. En effet, trois de ces pièces au moins ont leur place dans chaque messe, et les manuscrits du Xe siècle montrent qu'il y eut très tôt sur ces textes plusieurs mélodies simples, du genre de celles qui sont notées dans le « Kyriale » vatican sous les numéros XV, XVI et XVIII. »
  • Hervé Courau, Chant Grégorien et participation active, Pierre Téqui, Paris 2004 (ISBN 978-2-7403-1136-3) 48 p.
  1. p.  12
  2. p.  21
  • Daniel Saulnier, Le chant grégorien, Abbaye Saint-Pierre, Solesmes 2003 (ISBN 978-2-85274-243-7) 129 p.
  1. p.  22
  2. a et b p.  108
  1. a b et c p.  66
  2. p.  77
  3. p.  75
  4. p.  70
  5. p.  76
  6. p.  63
  7. p.  443
  • Sacrosanctum concilium (Constitution sur la sainte liturgie), Vatican 1963 [lire en ligne]
  1. chapitres 30, 31, 48 et 100
  2. chapitre 122

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.musicologie.org/publirem/docta_sanctorum.html
  2. Traduction de Dom Prosper Guéranger (1840) https://books.google.fr/books?id=VV9MpxP3MI8C&pg=PA365
  3. http://www.cnrtl.fr/definition/antiphonaire
  4. Joseph Gajard, Les plus mélodies grégoriennes, p. 10, Abbaye Saint-Pierre, Solesmes 1985
  5. Joseph Gajard, Notions sur la rythmique grégorienne, p. 182
  6. Consociatio internationalis musicæ sacræ, Musicæ sacræ ministerium, Anno XXXVII - XXXVIII (2000 - 2001), Rome 2001, p. 84
  7. http://www.liturgiecatholique.fr/Alleluia.html
  8. http://palmus.free.fr/session_2005 Daniel Saulnier, Session de chant grégorien III, septembre 2005, p. 4 - 6
  9. L'établissement de la schola dans les cathédrales de Milan au IVe siècle fut scientifiquement confirmé d'après les études des bâtiments. Parfois, l'architecture suggère qu'il s'agissait du double chœur. Ce dernier était la tradition ancienne de l'église d'Orient. (Dom Jean Claire, Saint Ambroise et la psalmodie, Études grégoriennes, tome XXXIV 2007, p. 17))
  10. Même document
  11. http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/entretien_avec_un_moine_sur_le_chant_gregorien.asp
  12. « Depuis quelque temps, dans notre sainte Église de Rome à la tête de laquelle il a plu à la divine Providence de me placer, une habitude tout à fait condamnable a été prise qui consiste à choisir des chantres pour le service de l'autel. Mais ces chantres, promus diacres, n'accomplissent de service qu'en chantant, tandis que, dans le même temps, ils laissent à l'abandon le ministère de la Parole et la charge de la distribution des aumônes. Il en résulte, la plupart du temps, que, pour promouvoir aux ordres sacrés on recherchait les jolies voix, et on négligeait de rechercher des personnes menant une vie convenable à cet état. Le chantre, devenu diacre, charmait certes les fidèles par sa voix, mais irritait Dieu par sa conduite. C'est pourquoi j'ordonne par le présent décret que, dans l'Église romaine, il soit interdit aux ministres d'autel sacré de chanter, mais qu'ils se contentent de lire l'Évangile à la messe. J'ordonne que le chant des psaumes et la proclamation d'autres lectures soient accomplis par les sous-diacres à moins que l'on ne soit forcé de recourir à des clercs appartenant aux ordres mineurs. Que ce qui voudraient s'opposer à cette décision soient anathèmes. » http://palmus.free.fr/session_2004.pdf Daniel Saulnier, Session de chant grégorien II, p. 62, septepbre 2004
  13. Article 4
  14. (en)http://news.stanford.edu/news/2007/october3/mahrtsr-100307.html
  15. Consociatio internationalis musicæ sacræ, Musicæ sacræ ministerium, Anno XXXIX - XL (2002 - 2003), Rome 2003, p. 76