France dans l'indépendance des États-Unis

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La France dans l'indépendance des États-Unis fait suite au traité d'alliance offensive et défensive conclu avec Franklin le . Le roi de France Louis XVI a envoyé une escadre de sept vaisseaux de ligne pour agir sur les côtes, un corps de troupes qui devait être de 10 000 ou 12 000 hommes et une somme de six millions de livres. Rochambeau fut nommé commandant en chef du corps expéditionnaire, et le chevalier de Ternay fut mis à la tête de l'escadre. La campagne commence en mars 1781 par l'envoi de renforts aux États-Unis et se termine en octobre 1782 lorsque les Britanniques évacuent Charleston.

Sommaire

L'escadre britannique sort de New York[modifier | modifier le code]

Le 16 mai 1781, le comte de Rochambeau apprit que l'escadre britannique commandée par Arbuthnot était sortie de New York. Le 17, elle parut devant la passe à six lieues au large et y mouilla. Elle y resta jusqu'au 26 et laissa passer, le 23, six bâtiments de transport venant de Boston.

Dans la nuit du 28 au 29 mai 1781, le capitaine d'artillerie, La Barollière, faillit être assassiné par un sergent de sa compagnie, sans qu'on pût savoir la raison de cet attentat[1].

Rochambeau reçut confidentiellement de son fils l'avis que le comte de Grasse avait ordre de venir dans les mers d'Amérique en juillet ou août pour dégager l'escadre de de Barras[2].

De Rochambeau n'eut en conséquence rien de plus pressé que de demander au général Washington une entrevue qui eut lieu le 20 mai à Wethersfield, près de Hartford. Le chevalier de Chastellux accompagnait de Rochambeau. Washington avait avec lui le général Knox et le brigadier Du Portail. De Barras ne put y venir à cause du blocus de Newport par l'escadre britannique.

Plan de campagne[modifier | modifier le code]

Le général américain pensait qu'il fallait attaquer immédiatement New York ; qu'on porterait ainsi un coup plus décisif à la domination britannique[3].

De Rochambeau était d'avis, au contraire, qu'il valait mieux opérer dans la baie de Chesapeake, où la flotte française aborderait plus promptement et plus facilement. Aucune des deux opinions ne fut exclue, et l'on décida d'abord de réunir les deux armées sur la rive gauche de l'Hudson, de menacer New York, et de se tenir prêt, en attendant l'arrivée du comte de Grasse, à qui on expédierait une frégate, soit à pousser sérieusement les attaques contre cette place, soit à marcher vers la baie de Chesapeake.

Lettres interceptées[modifier | modifier le code]

Après cette conférence, une dépêche du général Washington au général Sullivan, député du Congrès, et une autre lettre de de Chastellux au consul de France à Philadelphie, de La Luzerne, furent interceptées par des coureurs britanniques et remises au général Clinton, tandis qu'une dépêche de Lord Germain à Lord Clinton était portée à Washington par un corsaire américain.

Elles servirent mieux la cause des alliés que la plus habile diplomatie.

Washington disait en effet dans sa lettre que l'on allait pousser activement le siège de New York et que l'on allait écrire à de Grasse de venir forcer la barre de Sandy Hook, tandis que le ministre britannique annonçait la résolution de pousser la guerre dans le Sud[4].

L'officier britannique chargé du service des espions envoya une copie de cette lettre au général français, qui, pour toute punition, fit venir de Chastellux, lui montra cette copie et la jeta au feu. Il se garda bien de le détromper et de lui confier ses véritables desseins.

Retour de Rochambeau à New-Port[modifier | modifier le code]

De retour à Newport, de Rochambeau trouva que l'escadre se disposait, suivant les instructions données à de Barras, à se retirer à Boston pendant que l'armée irait rejoindre le général Washington[5].

Dispositions prises avec Barras[modifier | modifier le code]

Il fallait en outre confier à l'escadre toute l'artillerie de siège, que l'armée, déjà chargée de son artillerie de campagne, n'aurait pas pu emmener. La jonction des deux escadres devenait ainsi plus difficile. De Rochambeau proposa à de Barras de tenir un conseil de guerre pour décider sur cette difficulté.

Réunion d'un conseil de guerre[modifier | modifier le code]

C'est le 26 que ce conseil se réunit, Lauzun était d'avis que la flotte se retirât à Boston ; Chastellux voulait qu'on la laissât à Rhode Island[6]. La Villebrune déclara que si de Grasse devait venir, il fallait rester à Rhode Island pour faire avec lui une prompte jonction[7].

Barras fit cette déclaration remarquable : personne ne s'intéresse plus que moi à l'arrivée de Grasse dans ces mers. Il était mon cadet ; il vient d'être fait lieutenant général. Dès que je le saurai à portée d'ici, je mettrai à la voile pour servir sous ses ordres ; je ferai encore cette campagne; mais je n'en ferai pas une seconde. Il opina du reste pour rester à Rhode Island, et son sentiment prévalut. Lauzun fut chargé de porter la nouvelle de cette décision au général Washington, et il prétend dans ses mémoires que le général fut très irrité que l'on prît une mesure si contraire à ce qui avait été convenu à Westerfield[8].

Positions de La Fayette et de Washington[modifier | modifier le code]

Rochambeau s'empressa alors d'écrire à Grasse pour lui exposer la situation de La Fayette en Virginie et de Washington devant York. Il présenta comme son projet personnel une entreprise contre lord Cornwallis dans la baie de Chesapeake ; il la croyait plus praticable et plus inattendue de l'ennemi. Pour atteindre ce but, il lui demanda de requérir avec instance le gouverneur de Saint-Domingue, de Bouillé, de lui accorder pour trois mois le corps de troupes qui était aux ordres de Claude-Anne de Rouvroy de Saint Simon et destiné à agir de concert avec les Espagnols.

Il le priait aussi de lui expédier aussi vite que possible, sur la même frégate, avec sa réponse, une somme de 1 200 000 livres qu'il emprunterait aux colonies. Cette lettre partit avec la Concorde dans les premiers jours de juin.

Le 9 de ce mois, le vicomte de Noailles, qui était allé par curiosité à Boston, en était revenu ce même jour pour annoncer au général l'arrivée en cette ville du Sagittaire escortant un convoi de 633 recrues et de quatre compagnies d'artillerie, et portant 1 200 000 livres[9].

Détails sur le parcours de l'armée[modifier | modifier le code]

L'aide de camp de Rochambeau, venu sur la Concorde, qui avait laissé ses effets sur le Louis-Auguste, de ce convoi, obtint la permission d'aller à Boston prendre ce qui lui était indispensable pour la campagne. Son manuscrit donne d'intéressants détails sur le pays que l'armée dut parcourir[10].

Vioménil arrive à Providence[modifier | modifier le code]

Cependant, le 10, les régiments de Bourbonnais et de Royal-Deux-Ponts partirent de Newport pour se rendre à Providence, où ils arrivèrent à dix heures du soir[11]. Le lendemain matin, le régiment de Deux-Ponts alla camper sur la hauteur qui domine Providence, et les brigades de Soissonnais et de Saintonge, qui arrivèrent ce même jour, s'installèrent à sa gauche.

L'escadre restée à Newport n'avait plus pour la protéger que quatre cents hommes des recrues arrivées par le Sagittaire, trente hommes de l'artillerie et mille hommes des milices américaines, le tout sous le commandement de de Choisy[12].

Mouvement des troupes alliées[modifier | modifier le code]

Le 16 juin, le baron de Vioménil passa une revue d'entrée en campagne et l'armée se mit en marche dans l'ordre suivant:

Le 18 juin, le régiment de Bourbonnais (Rochambeau et Chastellux); le 19, celui de Royal-Deux-Ponts (baron de Vioménil); le 20, le régiment de Soissonnais (comte de Vioménil); le 21, le régiment de Saintonge (Custine) ont successivement quitté le camp de Providence et, en conservant toujours entre eux la distance d'une journée de marche, ils ont campé, le premier jour à Waterman's Tavern, le second à Plainfield, le troisième à Windham, le quatrième à Bolton et le cinquième à Hartford[13].

Le 20, il déserta neuf hommes du régiment de Soissonnais et un de Royal-Deux-Ponts[14].

Arrivé le 22 juin à Hartford, le régiment de Bourbonnais leva son camp le 25, celui de Deux-Ponts le 26, le régiment de Soissonnais le 27, et celui de Saintonge le 28[15].

Pendant que ces mouvements s'opéraient, Lauzun, parti de Lebanon, couvrait la marche de l'armée, qui était à quinze milles environ sur sa droite[16].

Rochambeau projette de rester à New-Town[modifier | modifier le code]

De Rochambeau voulait masser ses forces à Newtown pour se diriger vers l'Hudson en colonnes plus, serrées; mais le 30 au soir, il reçut un courrier du général Washington qui le priait de ne pas séjourner à Newtown comme il en avait l'intention, et de hâter la marche de sa première division et de la légion de Lauzun.

Arrivée et prise de position à Bedford[modifier | modifier le code]

La première division, formée de Bourbonnais et de Deux-Ponts, partit en effet de grand matin de Newtown, le 1er juillet, pour se rendre à Ridgebury (en); elle ne formait qu'une brigade. La seconde brigade, formée des régiments de Soissonnais et de Saintonge, partit le lendemain pour la même destination[17].

Le 2 au matin, les grenadiers et les chasseurs de Bourbonnais partirent de Ridgebury pour Bedford, où ils arrivèrent après une marche assez pénible à travers un terrain accidenté[18].

Washington ouvre la campagne le 26 juin[modifier | modifier le code]

Le général américain avait ouvert la campagne le 26 juin. Combinant ses mouvements avec ceux de l'armée française, il quitta, à cette date, son quartier d'hiver de New Windsor et se porta sur Peekskill, où il devait opérer sa jonction avec de Rochambeau. Il apprit alors que le général Clinton avait divisé son armée en plusieurs corps et qu'il la dispersait autour de New York. Il y avait en particulier un corps britannique qui s'était porté sur Westchester[19].

Le général Washington résolut de le faire attaquer; il forma en conséquence une avant-garde de douze cents hommes aux ordres du général Lincoln, et il envoya à de Rochambeau le courrier que celui-ci avait reçu le 30 juin et qui avait fait hâter le départ des troupes de Newtown pour Bedford et de Bedford pour Northcastle (en), où elles devaient être prêtes à marcher au premier ordre. La dernière étape n'était que de cinq milles ; mais la seconde brigade vint sans s'arrêter de Newtown à Northcastle et fit ainsi, dans la journée du 3 juillet, une marche de vingt milles. Les régiments de Soissonnais et de Saintonge n'avaient donc pas eu un seul jour de repos depuis leur départ de Providence[20].

Le duc de Lauzun raconte comme il suit la tentative qu'il fit, de concert avec le général Lincoln, pour surprendre le corps britannique qui était le plus voisin[21]: le 30 juin, après avoir reçu la lettre du général Washington, qui n'entrait dans aucun détail, de Rochambeau m'envoya chercher au milieu de la nuit, à quinze milles de Newtown, où il se trouvait[22]. Je me trouvai exactement au lieu prescrit, quoique l'excessive chaleur et de très mauvais chemins rendissent cette marche très difficile. Le général Washington s'y trouva fort en avant des deux armées et me dit qu'il me destinait à surprendre un corps de troupes britanniques campées en avant de New-York pour soutenir le fort de Knyphausen, que l'on regardait comme la clé des fortifications de New-York[23]. Je devais marcher toute la nuit pour les attaquer avant le point du jour. Il joignit à mon régiment un régiment de dragons américains (Sheldon), quelques compagnies de chevau-légers et quelques bataillons d'infanterie légère américaine. Il avait envoyé par un autre chemin, à environ six milles sur la droite, le général Lincoln avec un corps de trois mille hommes pour surprendre le fort Knyphausen, que je devais empêcher d'être secouru. Il ne devait se montrer que lorsque mon attaque serait commencée, quand je lui ferais dire de commencer la sienne. Il s'amusa à tirailler avec un petit poste qui ne l'avait pas vu et donna l'éveil au corps que je devais surprendre. Ce corps rentra dans le fort, fit une sortie sur le général Lincoln, qui fut battu et qui allait être perdu et coupé de l'armée si je ne m'étais pas promptement porté à son secours.

Quoique mes troupes fussent harassées de fatigue, je marchai sur les Britanniques; je chargeai leur cavalerie et mon infanterie tirailla avec la leur. Le général Lincoln en profita pour faire sa retraite en assez mauvais ordre. Il avait deux ou trois cents hommes tués ou pris et beaucoup de blessés[24]. Quand je le vis en sûreté, je commençai la mienne, qui se fit très heureusement, car je ne perdis presque personne.

Jonction avec Rochambeau[modifier | modifier le code]

Le duc de Lauzun ajoute : je rejoignis le général Washington, qui marchait avec un détachement très considérable de son armée au secours du général Benjamin Lincoln, dont il était très inquiet; mais ses troupes étaient tellement fatiguées qu'elles ne pouvaient aller plus loin. Il montra la plus grande joie de me revoir et voulut profiter de l'occasion pour faire une reconnaissance de très près sur New-York. Je l'accompagnai avec une centaine de hussards; nous essuyâmes beaucoup de coups de fusil et de coups de canon, mais nous vîmes tout ce que nous voulions voir. Cette reconnaissance dura trois jours et trois nuits et fut excessivement fatigante, car nous fûmes jour et nuit sur pied et nous n'eûmes rien à manger que les fruits que nous rencontrâmes le long du chemin[25].

Mouvements et attaques diverses du 5 juillet au 14 août[modifier | modifier le code]

Le 5 juillet, le général Washington, de retour de sa reconnaissance sur New-York, vint voir les troupes françaises au camp de North-Castle (en) ; il conféra avec de Rochambeau et dîna avec lui et son état-major. Il repartit le soir même.

Le 6 juillet, l'armée française quitta North-Castle pour aller à dix-sept milles de là se joindre à l'armée américaine, campée à Philipsburg. La route était assez belle, mais la chaleur était si excessive qu'elle se fit très péniblement ; plus de quatre cents soldats tombèrent de fatigue, mais à force de haltes et de soins on arriva à bon port. Deux hommes du régiment de Deux-Ponts désertèrent[26].

Le 8, le général Washington passa en revue les deux armées. L'armée américaine, qu'il visita la première, était composée de 4 500 hommes au plus, parmi lesquels on comptait de très jeunes gens et beaucoup de nègres[27]. Le général américain voulut visiter la tente que Dumas, Charles de Lameth et les deux Berthier avaient installée près du quartier général de de Béville, dans une position très agréable, entre des rochers et sous de magnifiques tulipiers. Ils avaient aussi organisé un joli jardin autour de leur habitation provisoire. Washington trouva sur la table des jeunes officiers le plan de Trenton, celui de Westpoint et quelques autres des principales actions de cette guerre où Washington s'était signalé.

Le 10 juillet au soir, le Romulus et trois frégates, aux ordres de La Villebrune, partis de Newport, avancèrent dans le Sund jusqu'à la baie de Huntington[28].

Le 11, le général Washington visita la légion de Lauzun, campée à Chatterton-Hill, à deux milles sur la gauche. Les Américains furent très satisfaits de sa tenue.

Le 12, de Rochambeau, suivi d'un aide de camp[29], voulut voir les ouvrages que les Américains construisaient à Dobbs Ferry pour défendre le passage de la rivière du Nord. Il trouva une redoute et deux batteries en très bonne voie, sous la direction de Du Portail. Puis, en s'en retournant, il parcourut les postes des deux armées.

Le 14, de Rochambeau, à l'issue d'un dîner chez le général Lincoln auquel assistaient le général Washington, M de Vioménil, de Chastellux, de Lauzun et Cromot du Bourg, donna à ses troupes l'ordre de se mettre en marche. La 1re brigade (Bourbonnais et Deux-Ponts), la grosse artillerie et la légion de Lauzun se disposèrent à partir[30].

Le 15, à neuf heures du soir, on entendit du côté de Tarrytown quelques coups de canon suivis d'une vive fusillade. Aussitôt le marquis de Laval fit battre la générale et tirer deux coups de canon d'alarme. En un instant l'armée fut sur pied; mais de Rochambeau fit rentrer les soldats au camp. Washington lui demanda, une heure après, deux cents hommes avec six canons et six obusiers; mais au moment où cette artillerie allait partir elle reçut encore contre-ordre. Le lendemain matin, à cinq heures, même alerte suivie d'une nouvelle demande de deux canons de douze et de deux obusiers[31]. de Rochambeau avait chargé pendant ce temps M de Neuris et de Verton, officiers d'artillerie, d'établir une petite batterie de deux pièces de canons et deux obusiers à Dobbs Ferry, sur le point le plus étroit de la rivière. Les frégates durent passer devant ce poste, le 19, pour retourner à King's Bridge. Elles furent énergiquement reçues[32].

Dans la nuit du 17 au 18, un officier de la légion de Lauzun, Hartman, en faisant une patrouille avec six hussards, fut tué dans une rencontre avec quelques dragons de Delancey[33].

Le 18, de Rochambeau employa Dumas son aide de camp à faire des reconnaissances du terrain et des débouchés en avant du camp vers New York; il lui ordonna de les pousser aussi loin que possible, jusqu'à la vue des premières redoutes de l'ennemi. Il lui donna, dans ce but, un détachement de lanciers de la légion de Lauzun à la tête duquel était le lieutenant Kilmaine[34]. Grâce au courage et à l'intelligence de ce jeune officier, Dumas put s'acquitter parfaitement de sa mission. Après avoir fait replier quelques petits postes de chasseurs hessois, ils arrivèrent jusqu'à une portée de carabine des ouvrages ennemis, et ils rejoignirent en ce point un détachement d'infanterie légère américaine qui avait de même exploré le terrain sur la droite[35].

C'est le 21, à huit heures du soir, que l'on partit pour cette opération[36]. La retraite servit de générale et l'on se mit en marche dans l'ordre qu'on avait pris le 14. La première brigade, les grenadiers et les chasseurs des quatre régiments, deux pièces de douze et deux de quatre marchaient au centre sous la conduite de de Chastellux[37]. Pendant ce temps de Rochambeau et le général Washington s'avançaient pour reconnaître les forts. Ils traversèrent ensuite le creek d'Harlem et continuèrent leurs explorations toujours sous le feu des postes ennemis et des forts. Puis, ils repassèrent la rivière, revinrent sur leur route du matin et poussèrent en avant, le long de l'île, jusqu'à la hauteur de New-York[38].

Pendant ce temps, les aides de camp faisaient chacun de leur côté leurs reconnaissances particulières[39]. La légion de Lauzun forçait à se replier les postes ennemis et leur enlevait un assez grand nombre de prisonniers.

Le 23, on remonta à cheval à cinq heures du matin pour continuer ce travail. On reconnut d'abord la partie de Long Island qui est séparée du continent par le Sound ; on retourna à Morrisania revoir une partie de l'île d'York qui n'avait point été suffisamment examinée la veille ; puis les généraux revinrent vers leurs troupes[40].

L'armée rentra dans son camp à Philipsburg le 23, à onze heures du soir.

Cette reconnaissance[41] fui faite avec tout le soin imaginable, nous avons essuyé six, ou sept cents coups de canon qui ont coûté deux hommes aux Américains. Nous avons fait aux Britanniques vingt ou trente prisonniers et tué quatre ou cinq hommes[42].

Du 23 juillet au 14 août l'armée resta paisible dans son camp de Philipsburg. La légion de Lauzun avait seule un service très actif et très pénible.

La célérité de la marche des troupes françaises et leur discipline eurent un grand succès auprès des Américains. La jonction des armées alliées eut tout l'effet qu'on pouvait en attendre. Elle retint à New York le général Clinton, qui avait l'ordre de s'embarquer avec un corps de troupes pour séparer Washington de La Fayette et réduire le premier à la rive gauche de l'Hudson. Elle contribua à faire rétrograder Lord Cornwallis de la pointe qu'il avait faite dans l'intérieur de la Virginie, pour aller à la baie de Chesapeak fixer et fortifier, suivant les mêmes instructions, un poste permanent. C'est peu de jours après la jonction des troupes devant Philipsburg que les généraux français et américains apprirent que Cornwallis se repliait par la rivière James sur Richmond, où La Fayette vint l'assiéger[43].

Arrivée de Grasse dans la baie de Chesapeak[modifier | modifier le code]

Le 14 août, de Rochambeau reçut de Newport une lettre par laquelle on lui annonçait que la Concorde était de retour depuis le 5 de son voyage auprès de l'amiral de Grasse. Elle l'avait rejoint à Saint-Domingue après la prise de Tabago, lui avait communiqué les instructions de de Rochambeau et était repartie le 26 juillet. Grasse faisait savoir à de Rochambeau qu'il partirait le 3 août avec toute sa flotte, forte de vingt-six vaisseaux, pour se rendre dans la baie de Chesapeak[44].

On apprit aussi que les troupes britanniques qui étaient entrées quelques jours avant dans New York n'étaient pas celles de Cornwallis, comme de La Fayette l'avait écrit lui-même, mais la garnison de Pensacola dans la Floride que le général espagnol, Don Galvez, avait laissée sortir sans conditions après la prise de cette ville. Le général Clinton avait aussi reçu du Royaume-Uni un convoi portant trois mille recrues, ce qui montait en tout ses forces à douze mille hommes. Les alliés ne pouvaient lui en opposer que neuf mille.

De Williamsbourg, Lord Cornwallis se retira sur Portsmouth, près de l'embouchure de la James River et par conséquent de la baie Chesapeak. La mer était libre pour lui et cette suite de mouvements rétrogrades semblait indiquer le projet d'évacuer la Virginie. La Fayette avait montré la plus grande habileté dans cette campagne, où, avec quinze cents miliciens seulement, il sut forcer à battre en retraite le général Cornwallis qui était à la tête de plus de quatre mille hommes[45].

Les Britanniques s'embarquèrent à Portsmouth et La Fayette crut un instant qu'ils abandonnaient complètement la Virginie pour aller renforcer la garnison de New York. Il l'écrivit même à Washington. Mais il apprit bientôt que leur seul but était de prendre une forte position à York et à Gloucester pour attendre des renforts qui devaient leur arriver. C'est là que La Fayette voulait les amener[46].

Aussitôt que de Rochambeau eut reçu les dépêches apportées par la Concorde, il se concerta avec le général Washington, qui renonça définitivement au projet qu'il avait toujours formé de faire une attaque générale contre New-York. Les généraux alliés furent d'accord qu'ils devaient diriger leurs forces sur la Virginie, et il ne restait plus qu'à organiser les moyens d'exécution du nouveau plan de campagne. Pendant que de Rochambeau envoyait, le 15 août, Fersen auprès du comte de Barras pour lui donner avis de l'expédition projetée, Washington écrivait à La Fayette de garder ses positions devant York et d'attendre l'arrivée de la flotte de Grasse, des troupes qu'il amènerait aux ordres de Claude-Anne de Rouvroy de Saint Simon et des armées coalisées.

Tous les efforts de La Fayette eurent alors pour but d'empêcher que Cornwallis ne gagnât la Caroline et ne fît ainsi échouer la campagne des alliés[47].

Sitôt le projet de la campagne arrêté, les généraux alliés le mirent à exécution. De la célérité de leur marche dépendait en grande partie le succès, qui était certain s'ils pouvaient rejoindre La Fayette avant le départ de Grasse[48]. De son côté, le général Washington déterminait 2 000 hommes des États du Nord à le suivre en Virginie pour rejoindre La Fayette. Enfin 100 000 écus qui restaient dans la caisse du corps français furent partagés entre les deux armées.

Les alliés passent l'Hudson[modifier | modifier le code]

Les troupes se mirent en mouvement le 19 août pour aller passer l'Hudson à Kingsferry. Les Américains suivirent la route le long du fleuve, tandis que les Français rétrogradaient sur leurs marches précédentes.

La première journée, de Philipsburg à Northcastle (18 milles), fut très pénible[49].

Dans ces conditions, qui auraient été désastreuses pour l'armée si la garnison de New York eût fait une sortie, l'arrière-garde ne pouvait ni ne devait avancer beaucoup[50].

Le gros de l'armée avait quitté Northcastle le 21, de grand matin. À deux milles de là elle passa la petite rivière qui porte ce nom ; puis, deux milles plus loin, le Croton-river à Pensbridge, où il y avait un pont de bois[51].

Le 22 août, l'armée quitta Hun's Tavern et passa, après une marche de neuf milles, à Peekskill, village qui comptait à peine une vingtaine de maisons et qui est situé sur la rivière du Nord. Enfin elle arriva, quatre milles plus loin, à King's Ferry, et prit position sur le rideau qui domine la rivière du Nord[52].

Pendant cette même journée les équipages et la légion de Lauzun traversèrent l'Hudson et vinrent s'établir à Haverstraw, près de la maison de Thomas Smith, dans laquelle Arnold avait eu sa dernière conférence avec l'espion John André. D'un autre côté, Guillaule de Deux-Ponts protégeait l'embarquement avec la brigade de Bourbonnais qu'il avait fait avancer jusqu'à Verplank's-Point. Cette brigade passa à son tour le 24, et le reste de l'armée le 25.

Tous les officiers supérieurs de l'armée s'accordent à dire que le général britannique fit preuve, pendant tous ces mouvements, d'une maladresse singulière, et ils ne peuvent s'expliquer son inaction[53].

L'Hudson étant traversé, Washington organise la marche de ses troupes[modifier | modifier le code]

Lorsque toute l'armée eut franchi l'Hudson, le général Washington organisa comme il suit la marche de ses troupes. Il se tenait en avant à une journée de distance, à la tête de trois mille hommes; la légion de Lauzun et la brigade de Bourbonnais suivaient le lendemain; enfin, le troisième jour, la brigade de Soissonnais venait occuper les campements abandonnés par la précédente. Avant de partir, le général Washington laissa au camp de Verplanck's-Point un corps de trois mille miliciens, sous le commandement du général Heath Page d'aide sur l'homonymie, pour défendre l'État de New-York et le cours de la rivière du Nord.

Récit des mouvements du 25 août au 3 septembre[modifier | modifier le code]

Le 25, la première brigade (Deux-Ponts et Bourbonnais) se rendit à Suffren's en passant par Hackensack, au milieu d'une magnifique vallée. La route fut de quinze milles.

Le 26 on alla de Suffren's à Pompton[54].

À Pompton, le corps du général Washington se dirigea vers Staten Island. En même temps de Rochambeau envoyait en avant de Chatham le commissaire des guerres, de Villemanzy, pour établir des fours et faire des démonstrations d'approvisionnements qui devaient entretenir les ennemis dans l'idée qu'on allait faire une attaque de ce côté. M de Villemanzy s'acquitta heureusement de cette commission[55].

Le 27, après seize milles de marche, l'armée vint camper à Hanover ou Vibani, entre Wipanny et Morristown. La première division séjourna à ce camp le 28, pendant que la seconde la rejoignait.

C'est à ce moment que les généraux alliés cessèrent toute feinte vis-à-vis de leurs aides de camp et de leurs officiers généraux[56].

Le 29, la première brigade, aux ordres du baron de Vioménil, se rendit, après seize milles de marche, à Bullion's Tavern[57].

Le 30, on fut à Sommerset Court-House, après douze milles de marche; le 31, à Princeton (dix milles), le 1er septembre à Trenton sur la Delaware (douze milles)[58].

La légion de Lauzun veillait toujours avec un zèle infatigable au salut de l'armée, soit pour éclairer la route, soit pour protéger les flancs, soit à l'arrière-garde[59].

L'armée marcha, le 3 septembre, de Red-Lion's Tavern à Philadelphie, où la première division pénétra en grande tenue à onze heures du matin.

L'armée défile le 4 septembre à Philadelphie, devant le Congrès[modifier | modifier le code]

Le 4, la seconde brigade arriva à peu près à la même heure que la première la veille, et elle ne produisit pas moins d'effet[60]. de Rochambeau alla au-devant avec son état-major; et cette brigade défila devant le Congrès aux acclamations de la population, qui était charmée de sa belle tenue.

Au moment où les troupes défilèrent devant le Congrès, ayant à leur tête leurs officiers généraux respectifs, le président demanda à de Rochambeau s'il devait saluer ou non; le général lui répondit que quand les troupes défilaient devant le Roi, Sa Majesté daignait les saluer avec bonté[61].

Jonction des amiraux britannique Hood et Graves[modifier | modifier le code]

Ce fut à Philadelphie que les généraux alliés apprirent que l'amiral britannique Hood était arrivé devant New York, où il s'était réuni à l'amiral Graves, et que leurs flottes combinées faisaient force de voiles vers la baie de Chesapeak. Cette nouvelle les inquiéta pendant deux jours, car ils n'avaient encore rien appris des mouvements du comte de Grasse[62].

Les troupes n'en continuaient pas moins leur marche. Du camp, sur les bords de la Schuylkill, à un mille de Philadelphie, qu'elles avaient occupé le 3 et le 4, elles se portèrent le 5 sur Chester, à seize milles de là. La seconde division ne quitta pourtant Philadelphie que le 6[63].

Arrivée de Grasse dans la baie de Chesapeak avec 28 vaisseaux et 3 000 hommes[modifier | modifier le code]

En arrivant à Chester, de Rochambeau aperçut sur le rivage le général Washington qui agitait son chapeau avec des démonstrations de la joie la plus vive. Il dit qu'il venait d'apprendre de Baltimore que Grasse était arrivé à la baie de Chesapeak avec vingt-huit vaisseaux de ligne et trois mille hommes qu'il avait déjà mis à terre et qui étaient allés joindre de La Fayette[64].

La joie ne fut pas moindre à Philadelphie quand on apprit cette nouvelle. De Damas, qui y était resté après le départ des troupes, raconta à son retour qu'il était difficile d'imaginer l'effet qu'elle y avait produit. L'enthousiasme était tel que la population s'était portée à l'hôtel du ministre de France et que de la Luzerne avait été obligé de se montrer à son balcon aux acclamations de la foule.

La Fayette marche sur Williamsburg, où il se fait joindre par Saint-Simon[modifier | modifier le code]

Au moment où le comte de Grasse arriva dans la baie de Chesapeak La Fayette marcha rapidement sur Williamsburg, se fit joindre par le corps du marquis de Saint-Simon, fort de trois mille deux cents hommes et d'un corps de hussards d'environ trois cents hommes. Dès qu'il fut débarqué à Jamestown, il fit repasser la rivière au corps du général Wayne et le réunit au sien; puis il plaça un corps de milices de l'autre côté de York River, en face de Glocester.

Cornwallis se trouve serré de toutes parts[modifier | modifier le code]

L'armée britannique se trouva ainsi serrée à la fois de tous les côtés, et lord Cornwallis n'eut plus de salut possible que dans une entreprise très hasardeuse. Il reconnut cependant la position de Williamsburg avec dessein de l'attaquer; mais cette position était solidement établie[65]. Lord Cornwallis ne crut pas devoir risquer l'attaque. Il aurait pu passer à Gloucester ou remonter York-River, le comte de Grasse ayant négligé d'envoyer des vaisseaux au-dessus; mais il eût fallu abandonner artillerie, magasins et malades.

La Fayette coupe la retraite de Cornwallis[modifier | modifier le code]

La Fayette avait du reste pris des mesures pour lui couper la retraite en quelques marches. Il se décida donc à attendre l'attaque. Il aurait pu trouver encore une chance de salut dans une attaque précipitée, si La Fayette eût cédé à une sollicitation bien tentante.

Le comte de Grasse était pressé de s'en retourner; l'idée d'attendre les généraux et les troupes du Nord le contrariait beaucoup. Il pressait vivement La Fayette d'attaquer l'armée britannique avec les troupes américaines et françaises à ses ordres, lui offrant pour ce coup de main non seulement les détachements qui formaient la garnison des vaisseaux, mais autant de matelots qu'il en demanderait[66].

Mouvements du 6 au 13 septembre[modifier | modifier le code]

De leur côté, les généraux Washington et Rochambeau hâtèrent la marche de leurs troupes.

Le 6 elles partirent de Chester pour Wilmington Page d'aide sur l'homonymie (11 milles), où elles arrivèrent après avoir laissé à leur droite le champ de bataille de Brandywine. Le 7 au soir elles étaient à Elk-Town, où les attendait un officier porteur des dépêches de Grasse. Le 8 on s'occupait de trouver des bâtiments de transport pour en embarquer le plus possible[67].

Or, la plus courte voie en même temps que la moins fatigante pour les troupes était la mer. Mais les Britanniques dans leurs différentes incursions, avaient tellement détruit de barques américaines, qu'il fut impossible d'en rassembler assez pour embarquer plus de deux mille hommes. C'était à peine suffisant pour convoyer les deux avant-gardes des deux armées. On les fit monter sur toutes sortes de bateaux. de Custine eut le commandement de l'avant-garde française, qui se composait des grenadiers, des chasseurs et de l'infanterie de Lauzun, en tout douze cents hommes. Le général Lincoln suivait à petite distance avec les huit cents hommes de son avant-garde[68]. Le duc de Lauzun, qui était impatient d'arriver des premiers sur le champ de bataille, demanda à partir avec son infanterie, et il laissa sa cavalerie suivre la voie de terre avec l'artillerie et le gros de l'armée aux ordres des deux Vioménil. Le même jour les généraux Washington et Rochambeau prirent les devants pour rejoindre La Fayette par terre. Ils n'emmenèrent chacun que deux aides de camp. Ceux du général français étaient M de Damas et Fersen. de Rochambeau permit du reste aux autres de prendre la voie qu'ils voudraient. M de Vauban et Lauberdières s'embarquèrent avec de Custine, tandis que Closen et du Bourg prenaient des chemins de traverse avec la cavalerie de Lauzun et que Dumas continuait les fonctions d'aide-major auprès de l'armée.

Le 9, tandis que les avant-gardes embarquées quittaient par mer Head-of-Elk, les troupes restées à terre se remettaient en marche. La colonne des équipages dut être séparée de celle des troupes, à cause de la difficulté du passage du Ferry de la Susquehanna[69].

Le 10 septembre on campa à Burch Hartford ou Burch-Tavern et le 11 à Whitemarsh, où les chariots et les tentes rejoignirent l'armée. Le 12 on était à Baltimore.

Le baron de Vioménil chargea aussitôt le colonel de Deux-Ponts et le comte de Laval de vérifier et de faire l'estimation exacte des hommes que chacun des bateaux mis à sa disposition pouvait contenir[70]. Le baron de Vioménil se détermina donc à reprendre sa marche par terre.

Le 13 seulement, les équipages, partis avec Dumas au passage de la Schuylkill, rejoignirent cette division. Le 15 on apprit que les grenadiers et les chasseurs embarqués à Head-of-Elk avaient été forcés par le mauvais temps de relâcher à Annapolis après un voyage de trois jours[71]. Néanmoins tout ce convoi allait remettre à la voile lorsque de Lauzun reçut un courrier du général Washington qui lui recommandait de faire débarquer les troupes et de ne repartir que sur de nouveaux ordres. C'est que l'escadre britannique avait paru devant la baie de Chesapeak le 8 septembre et que le comte de Grasse, parti pour la combattre, n'était pas encore rentré.

Grasse attaque et rejette l'escadre britannique[modifier | modifier le code]

Bien que l'amiral français eût détaché à ce moment quinze cents de ses matelots pour le débarquement des troupes de de Saint-Simon dans la James River, il n'hésita pas à couper ses câbles et à s'avancer au-devant de la flotte britannique avec vingt-quatre vaisseaux. L'amiral britannique s'élevant au vent, l'avant-garde française, commandée par de Bougainville, atteignit l'ennemi, qui fut très mal traité. Grasse le poursuivit au large pendant trois jours sans l'atteindre et trouva, en rentrant dans la baie, l'escadre de de Barras qui, à la faveur de cet engagement, avait gagné le mouillage, après avoir habilement convoyé les dix bâtiments qui portaient l'artillerie de siège. de Barras avait même poursuivi et capturé, à l'entrée de la baie, deux frégates britanniques, l'Isis, et le Richmond, et quelques petits bâtiments qui furent immédiatement envoyés à Annapolis avec les transports venus de Rhode Island[72].

Les succès de Grasse permettent à Lauzun de rembarquer ses troupes[modifier | modifier le code]

Aussitôt après la réception de la nouvelle du succès de Grasse, Lauzun fit remonter ses troupes sur leurs bâtiments et continua sa route. Les vents lui furent peu favorables et il ne fut pas moins de dix jours à se rendre à l'entrée de la James River.

Mouvement du corps de de Vioménil[modifier | modifier le code]

Quant au corps resté à terre aux ordres de M de Vioménil, il repartit de Baltimore le 16 septembre et alla camper à Spurer's Tavern[73]. Là, de Vioménil reçut une lettre de de la Villebrune, capitaine du Romulus, qui lui annonçait son arrivée à Annapolis avec les moyens nécessaires au transport de l'armée. En conséquence, le 17 septembre, on prit la route d'Annapolis et on vint camper à Scots Plantation. Pendant les journées du 18, du 19 et du 20, que l'on passa à Annapolis, on opéra l'embarquement du matériel de guerre et des troupes. La petite escadre que dirigeait de la Villebrune se composait du vaisseau le Romulus et des frégates la Gentille, la Diligente, l'Aigrette, l'Iris et le Richmond. Il y avait, en outre, neuf bâtiments de transport. Sur la Diligente, où monta Guillaume de Deux-Ponts, se trouvaient prisonniers lord Rawdon, le colonel britannique Doyle Page d'aide sur l'homonymie et le lieutenant de vaisseau Clark Page d'aide sur l'homonymie, ces deux derniers avec leurs femmes. Ils avaient été pris par de Barras sur la frégate le Richmond, et on n'avait pas eu le temps de les mettre à terre avant de quitter le cap Charles. Cette escadre fut plus heureuse que le convoi du duc de Lauzun, car elle partit le 21 septembre au soir et entra dans la James River le 23, à cinq heures du matin.

Lauzun se rend auprès de Washington[modifier | modifier le code]

Les équipages qui ne purent être embarqués et tout ce qui tenait à l'administration continua de suivre la route de terre et fit un grand détour pour arriver à Williamsburg.

La navigation dans la James River était très pénible, et l'on ne pouvait la remonter que la sonde à la main; encore plusieurs bâtiments échouèrent-ils et ne purent-ils être relevés que par le flot.

Ce corps d'armée débarqua le 24 au soir à Hog's-Ferry et alla camper le 26 à Williamsbourg. Washington et Rochambeau, accompagnés de de Chastellux et de deux aides de camp chacun, étaient arrivés dans cette ville depuis le 14 septembre, après des marches forcées de soixante milles par jour. Quant à l'infanterie de Lauzun, elle était débarquée depuis le 23. La cavalerie avait suivi la voie de terre et était depuis plusieurs jours à Williamsbourg.

Cornwallis envoie sa cavalerie à Gloucester[modifier | modifier le code]

En arrivant, le duc de Lauzun trouva de Custine qui aurait dû diriger ce convoi au lieu de prendre les devants. Pendant qu'il lui rendait compte de ce qui s'était passé, les généraux Washington et Rochambeau, qui étaient à peu de distance sur une corvette, lui firent dire d'aller à leur bord. Le général Washington dit alors au duc que lord Cornwallis avait envoyé toute sa cavalerie et un corps de troupes assez, considérable à Glocester.

Il craignait qu'il ne fît de ce côté une tentative de fuite et, pour prévenir cette retraite qui aurait fait perdre le fruit de toute la campagne, il y avait posté, pour observer les Britanniques, un corps de trois mille miliciens commandés par le brigadier-général Weedon[74]. Le général Washington, qui savait à quoi s'en tenir sous ce rapport, aurait voulu que Lauzun, dont il estimait le mérite et appréciait le courage, prît le commandement des milices réunies à sa légion de ce côté[75].

De Lauzun proposa à Weedon de se rapprocher de Glocester et d'aller le lendemain faire une reconnaissance près des postes britanniques. Ils partirent en effet avec cinquante hussards. Lauzun s'approcha suffisamment pour prendre une idée juste de la position des ennemis, mais le général Weedon, tout en le suivant, ne cessait de répéter qu'il n'irait plus avec lui.

Lauzun rendit aussitôt compte à de Rochambeau de ce qu'il avait vu. Il lui fit savoir qu'il ne devait pas compter sur la milice américaine et qu'il était indispensable d'envoyer au moins deux bataillons d'infanterie française de plus. Il lui demanda en outre de l'artillerie, de la poudre et des vivres, dont il manquait absolument[76].

Sans plus tarder, de Rochambeau fit passer, le 27, du côté de Glocester de l'artillerie et huit cents hommes tirés de la garnison des vaisseaux, sous le commandement de de Choisy. Celui-ci, par son ancienneté de grade, commandait le général Weedon et Lauzun.

Grasse et Barras bloquent la baie de Chesapeak[modifier | modifier le code]

Ainsi, le 28, tandis que les amiraux de Grasse et de Barras bloquaient la baie de Chesapeak, de Choisy prenait du côté de Glocester d'énergiques dispositions offensives, et l'armée combinée des Américains et des Français était massée à Williamsbourg[77].

Le 28 septembre l'armée se met en mouvement pour investir Yorktown[modifier | modifier le code]

Le 28 septembre, toute l'armée combinée se mit en mouvement de bonne heure pour faire l'investissement d'York. Elle marcha sur une seule colonne jusqu'à cinq milles de Williamsbourg, où se trouve un embranchement de deux routes. L'armée américaine prit celle de droite, tandis que l'armée française s'avançait par l'autre. Celle-ci était composée :

  • des volontaires, aux ordres du baron de Saint-Simon, frère du général[78];
  • des grenadiers et chasseurs des sept régiments de l'armée, sous les ordres du baron de Vioménil;
  • des brigades d'Agenais, de Soissonnais et de Bourbonnais[79].

À peine la brigade de Bourbonnais était-elle arrivée à là place qu'elle devait occuper qu'on donna avis de l'approche d'un corps ennemi. le comte de Rochambeau envoya aussitôt l'ordre à de Laval de prendre les piquets de l'artillerie de la brigade pour les chasser. Cinq ou six coups de canon suffirent pour disperser cette troupe.

Soit que lord Cornwallis ne s'attendît pas à un mouvement si prompt, soit qu'il eût jugé inutile de pousser des postes en avant des redoutes qui formaient son camp retranché, les avant-gardes ne rencontrèrent que ce faible obstacle[80].

De son côté, le général Washington, à la tête du corps américain, était obligé de s'arrêter devant des marais dont tous les ponts étaient rompus. Tout le jour et une partie de la nuit furent employés à les rétablir.

Le 29, les troupes américaines purent avancer sur les ponts rétablis. Les Britanniques qui leur faisaient face se replièrent de leur côté, mais non sans tirer quelques coups de canon qui tuèrent trois soldats et en blessèrent trois autres. Du côté des Français on fit quelques reconnaissances qui furent peu inquiétées par les ennemis. Un seul homme fut blessé.

Dans la nuit du 29 au 30, les Britanniques, dont les postes avancés touchaient à ceux des Français, évacuèrent deux redoutes de leur côté et une du côté des Américains, ainsi que toutes les petites batteries qu'ils avaient établies pour la défense d'une crique a la droite de ces ouvrages[81].

De Rochambeau envoya de suite, le 30 au matin, ses aides de camp Charles de Lameth et Dumas, à la tête de cent grenadiers et chasseurs de Bourbonnais, pour occuper la plus forte de ces redoutes, nommée Pigeon-Hill[82].

De Rochambeau fit alors une reconnaissance de la ligne abandonnée. Il était accompagné de Guillaume de Deux-Ponts[83]. Cinquante chasseurs du régiment de Deux-Ponts vinrent occuper la seconde redoute, tandis que les Américains s'établissaient dans la troisième et la fortifiaient. Ils en construisirent même une quatrième pour relier cette dernière aux deux autres. Pendant qu'ils exécutaient ce travail, le canon de l'ennemi leur tua quatre ou cinq hommes.

Dans la même matinée du 30, le baron de Vioménil, voulant reconnaître les ouvrages ennemis qui étaient à la gauche des Français, fit avancer les volontaires de Saint-Simon[84].

Le général Charles O'Hara remettant l'épée du lieutenant-général Charles Cornwallis au Comte de Rochambeau et au général George Washington à Yorktown le 19 octobre 1781.
Gravure anonyme (v. 1783).

Début octobre 1781[modifier | modifier le code]

Le , les deux redoutes auxquelles les Américains travaillaient n'étant point encore finies, les ennemis ne cessèrent de les canonner. Ils ne tuèrent que deux hommes et ne purent interrompre le travail, qui ne fut achevé que le 5. Les Américains n'éprouvèrent plus que des pertes insignifiantes, le feu des ennemis s'étant très ralenti pendant les deux derniers jours[85].

Les Français ne restaient pas non plus inactifs. Guillaume de Deux-Ponts faisait des reconnaissances sur tout le front des troupes et s'assurait que la droite des fortifications de l'ennemi était la partie la meilleure de leurs défenses.

Brillant engagement de Choisy[modifier | modifier le code]

De Choisy avait eu de son côté, le 3, un brillant engagement[86].

Dans cette affaire, pendant laquelle de Choisy resta en arrière avec un corps de la milice[87] pour soutenir la légion de Lauzun, le commandant de l'infanterie britannique fut tué et Tarleton lui-même fut grièvement blessé. La perte des Français fut très faible[88]. Comme conséquence immédiate de ce succès, de Choisy put porter ses postes avancés à un mille de Glocester. Dans cette nouvelle position les patrouilles se fusillaient continuellement, et de Lauzun dit qu'il ne put dormir pendant le reste du temps que dura le siège[89].

Du 4 au 12 octobre, de Vioménil commande les travaux du siège d'Yorktown[modifier | modifier le code]

La nuit suivante (du 4 au 5 octobre), le baron de Vioménil, officier général de jour, ordonna aux patrouilles de s'avancer jusque sous les retranchements des ennemis, ce qu'elles exécutèrent avec succès. Toutes eurent l'occasion de tirer leurs coups de fusil, et l'ennemi, très inquiété, ne cessa de tirer le canon sans produire toutefois aucun mal.

Composition quotidienne des forces d'investissement[modifier | modifier le code]

Le 6 octobre, l'artillerie de siège était presque toute arrivée, les fascines, les gabions, les claies, préparés, l'emplacement de la tranchée parfaitement reconnu. Le comte de Rochambeau donna l'ordre de l'ouvrir le soir même.

De Vioménil disposa dès cinq heures du soir les régiments dans la place qu'ils devaient couvrir. Les officiers du génie (de Querenet pour les Français et du Portail pour les Américains) installèrent à la nuit close, environ vers huit heures, les travailleurs, qui se mirent de suite à l'œuvre dans le plus grand silence[90]. Pendant cette nuit et de ce côté seulement, un grenadier fut tué, six autres blessés et un capitaine d'artillerie, de La Loge, eut une cuisse emportée par un boulet. Il mourut quelques heures après.

La gauche de l'attaque commençait à la rivière d'York, à environ deux cents toises de la place, et la parallèle s'étendait vers la droite en s'éloignant de cinquante à soixante toises jusque près de la nouvelle redoute construite par les Américains. En cet endroit elle se reliait à la tranchée ouverte, en même temps par ces derniers.

Au point du jour, les travaux de la grande attaque se trouvèrent en état de recevoir les troupes. On s'occupa d'établir des batteries ainsi que des communications entre ces batteries et les tranchées ouvertes. Il y eut trois hommes de blessés.

Le 8, la batterie du régiment de Touraine fut terminée ainsi qu'une autre construite par les Américains; mais on avait donné l'ordre de ne pas tirer encore. Les ennemis, au contraire, ne cessaient de canonner. Ils ne tuèrent cette nuit qu'un homme et en blessèrent un autre.

Le 9, une frégate ennemie, la Guadeloupe, de vingt-six canons, ayant tenté de remonter la rivière, la batterie de Touraine tira sur elle à boulets rouges. La frégate se mit à couvert sous le feu de la ville; mais le Charon, vaisseau ennemi de cinquante, fut atteint et brûla[91]. Le soir, la batterie américaine commença aussi un feu soutenu. Les déserteurs apprirent que lord Cornwallis avait été surpris de cette attaque de l'artillerie. Ses troupes en étaient décontenancées, car leur général leur avait assuré que les assiégeants n'étaient pas à craindre malgré leur nombre, puisqu'ils n'avaient pas de canons. Il y eut ce jour deux blessés.

Le 10, au matin, huit bateaux plats des ennemis chargés de troupes remontèrent la rivière à environ un mille et tentèrent de débarquer du côté de de Choisy. Celui-ci, instruit de leur projet, les reçut à coups de canon et les força à s'en retourner. Le même jour, les Français démasquèrent une forte batterie sur le milieu de leur front. Son tir parut faire beaucoup de dégâts au milieu des batteries ennemies, qui ralentirent leur feu.

Le 11, de Chastellux étant maréchal de camp, huit cents travailleurs, sous la protection de deux bataillons de Gâtinais et de deux bataillons de Deux-Ponts, commencèrent la construction de la seconde parallèle à environ cent quarante toises en avant de la première et à petite portée de fusil de la place. On s'attendait à une vigoureuse sortie et l'on avait renforcé les quatre bataillons de service ordinaire de quelques compagnies auxiliaires de grenadiers de Saintonge et de chasseurs de Bourbonnais. Mais on n'eut qu'à échanger quelques coups de fusil avec de faibles patrouilles britanniques qui ne s'attendaient pas sans doute à trouver les assiégeants si près. Il y eut quatre hommes blessés : à la grande attaque et trois à l'attaque de Touraine. Les Américains maintenaient leurs travaux à la hauteur de ceux des Français. Le 12, on occupa six cents travailleurs à achever la seconde parallèle et à construire des batteries. L'ennemi dirigea sur ce point un feu assez nourri, qui tua six hommes et en blessa onze. Deux officiers de Soissonnais, M de Miollis et Durnes furent blessés.

Le 13 se passa en travaux exécutés sur les mêmes points par six cents hommes, protégés par quatre bataillons d'Agenais et de Saintonge, sous les ordres de le vicomte de Vioménil, maréchal de camp. On échangea beaucoup de bombes et de boulets de canon. Aussi y eut-il un homme tué et vingt-huit blessés.

Pour que cette seconde parallèle pût comme la première s'allonger vers la droite jusqu'à la rivière d'York, il fallait nécessairement s'emparer de deux redoutes ennemies qui se trouvaient sur son trajet[92].

de Vioménil veut donner l'assaut[modifier | modifier le code]

Le 12, les généraux accompagnés de quelques d'aciers de leur état-major, au nombre desquels était Dunks, s'étaient rendus, à l'attaque des Français, dans une batterie fort bien placée deçà d'un ravin qui la séparait de la redoute la plus éloignée du fleuve. Le baron de Vioménil témoignait une grande impatience[93].

Vous vous trompez, lui dit de Rochambeau ; mais en reconnaissant l'ouvrage de plus près on pourra s'en assurer. Il ordonna de cesser le feu, défendit à ses aides de camp de le suivre et n'y autorisa que son fils, le vicomte de Rochambeau. Il sortit de la tranchée, descendit lentement dans le ravin en faisant un détour, et, remontant ensuite l'escarpement opposé, il s'approcha de la redoute jusqu'aux abattis qui l'entouraient. Après l'avoir bien observée, il revint à la batterie sans que l'ennemi l'eût dérangé par le moindre coup de feu[94]. Cet acte de sang-froid et de courage modéra l'ardeur du baron de Vioménil[95].

L'attaque est décidée[modifier | modifier le code]

L'attaque des redoutes fut décidée pour le 14 au soir[96].

Dès le matin, de Vioménil sépara les grenadiers et les chasseurs des deux régiments de tranchée et en forma un bataillon dont il donna le commandement à Guillaume de Deux-Ponts en lui disant qu'il croyait par là lui donner une preuve de sa confiance[97].

À ce moment de Rochambeau vint dans la tranchée et, s'adressant aux soldats du régiment de Gâtinais, il leur dit: Mes enfants, si j'ai besoin de vous cette nuit, j'espère que vous n'avez pas oublié que nous avons servi ensemble dans ce brave régiment d'Auvergne sans tache, surnom honorable qu'il a mérité depuis sa création. Ils lui répondirent que, si on leur promettait de leur rendre leur nom, ils allaient se faire tuer jusqu'au dernier. de Rochambeau le leur promit, et ils tinrent parole comme on le verra. Le roi, sur le rapport que lui fit de Rochambeau de cette affaire, écrivit de sa main: bon pour Royal-Auvergne.

Détails sur les forces prenant part à l'assaut[modifier | modifier le code]

Le baron de Vioménil dirigeait l'attaque; mais le commandement immédiat en était donné à Guillaume de Deux-Ponts. Les chasseurs de Gâtinais, commandés par le baron de l'Estrade, avaient la tête de la colonne. Ils étaient par pelotons[98]. de Vauban, qui avait été chargé par de Rochambeau de lui rendre compte de ce qui se serait passé, se tenait auprès de de Deux-Ponts. Celui-ci donna l'ordre de ne tirer que lorsqu'on serait arrivé sur le parapet, et défendit que personne ne sautât dans les retranchements avant d'en avoir reçu l'ordre. Après ces dernières instructions, on attendit le signal convenu pour se mettre en marche.

Les troupes françaises et les milices américaines rivalisent d'ardeur[modifier | modifier le code]

L'attaque des troupes françaises sur la redoute de gauche était combinée avec celle des troupes américaines aux ordres de La Fayette et Steuben sur la redoute de droite. Elles devaient se faire toutes les deux au même signal. Le régiment de Touraine devait simultanément les soutenir par une fausse attaque, et de Choisy, par une démonstration du côté de Glocester.

Les six bombes qui devaient donner le signal furent tirées vers onze heures, et les quatre cents hommes que commandait Guillaume de Deux-Ponts se mirent en marche dans le plus profond silence. À cent vingt pas environ de la redoute, ils furent aperçus par une sentinelle hessoise qui, du haut du parapet, cria en allemand « Wer da? » (« Qui vive ? »). On ne répondit rien, mais on doubla le pas. Immédiatement l'ennemi fit feu[99].

Charles de Lameth parvint le premier sur le parapet et il reçut à bout portant la première décharge de l'infanterie hessoise. Une balle lui fracassa le genou droit, une autre lui traversa la cuisse gauche. De l'Estrade, malgré son âge, escaladait le parapet après lui[100]. Bien qu'il fût tout meurtri, de l'Estrade se releva et remonta à l'assaut. De Deux-Ponts retomba aussi dans le fossé après une première tentative. De Sillègue, jeune officier des chasseurs de Gâtinais, qui était un peu plus en avant, vit son embarras et lui offrit son bras pour l'aider à monter[101]. L'ennemi faisait un feu très vif et chargeait à coups de baïonnette, mais sans faire reculer personne. Les charpentiers avaient fini par faire dans les palissades une large brèche qui permit au gros de la troupe d'arriver sur le parapet. Il se garnissait rapidement et le feu des assaillants devenait très vif à son tour, tandis que l'ennemi s'était placé derrière une sorte de retranchement de tonneaux qui ne le protégeait guère.

Le moment était venu du reste de sauter dans la redoute et de Deux-Ponts se disposait à faire avancer à la baïonnette, quand les Britanniques mirent bas les armes. Un cri général de « Vive le roi » fut poussé par les Français qui venaient d'emporter la place. Ce cri eut un écho parmi les troupes de la tranchée. Mais les Britanniques y répondirent des autres postes par une salve d'artillerie et de mousqueterie[102].

L'ennemi se contenta d'envoyer quelques boulets sur la redoute, mais ne fit pas de tentative sérieuse pour la reprendre[103].

Dans les sept minutes qui suffirent pour emporter cette redoute, les Français perdirent quarante-six hommes tués et soixante-deux blessés, parmi ces derniers six officiers: M Charles de Lameth, Guillaume de Deux-Ponts, de Sireuil, capitaine de Gâtinais, de Sillègue et de Lutzon. de Berthelot, capitaine en second de Gâtinais, fut tué.

Dès que Dumas fut informé de la blessure de son ami Charles de Lameth, il accourut auprès de lui à l'ambulance. Les chirurgiens déclarèrent d'abord qu'il ne pourrait être sauvé que par l'amputation des deux cuisses, mais le chirurgien en chef, Robillard, plutôt que de réduire à l'état de cul-de-jatte un jeune officier de cette espérance, ne voulut pas faire les amputations et s'en remit à la nature pour la guérison de blessures aussi graves. Le succès couronna sa confiance. Charles de Lameth se remit promptement et revint en France deux mois après. De Sireuil mourut de sa blessure quarante jours après.

Les ennemis perdirent aussi beaucoup de monde. On compta de leur côté dix-huit morts restés dans la redoute. On fit aussi quarante soldats prisonniers et trois officiers. Les cent soixante-dix hommes restants s'échappèrent, emportant leurs blessés.

Lafayette et de Vioménil[modifier | modifier le code]

La redoute du côté des Américains fut enlevée avec une rapidité plus grande encore, et l'on peut dire à ce propos que les troupes alliées rivalisèrent d'ardeur. Cette rivalité de la part des chefs causa même un commencement de jalousie. le baron de Vioménil ne se gêna pas la veille de l'attaque pour manifester à de La Fayette le peu de confiance qu'il avait dans les troupes américaines pour le coup de main projeté, et fit trop paraître son dédain pour ces milices peu aguerries[104].

Il donna le commandement des troupes américaines au colonel Hamilton, prit sous ses ordres les colonels Laurens et de Gimat. L'ardeur des troupes fut telle qu'elles ne laissèrent pas aux sapeurs le temps de frayer la voie en coupant les abattis. Le bataillon du colonel Barber, qui était le premier dans la colonne destinée à soutenir l'attaque, ayant été détaché au secours de l'avant-garde, arriva au moment où l'on commençait à s'emparer des ouvrages. Au rapport de La Fayette lui-même, pas un coup de fusil ne fut tiré par les Américains, qui n'employèrent que la baïonnette. de Gimat fut blessé à ses côtés. Le reste de la colonne, sous les généraux Muhlenberg et Hazen, s'avançait avec une discipline et une fermeté admirables. Le bataillon du colonel Vose se déployait à la gauche. Le reste de la division et l'arrière-garde prenaient successivement leurs positions, sous le feu de l'ennemi, sans lui répondre, dans un ordre et un silence parfaits[105].

Le colonel Barber[modifier | modifier le code]

La redoute fut emportée immédiatement. Elle n'était défendue que par quarante hommes, tandis qu'il y en avait cent cinquante à l'autre redoute. Comme le feu des Français durait encore, La Fayette, trouvant le moment favorable pour donner une leçon de modestie au baron de Vioménil, envoya auprès de lui le colonel Barber, son aide de camp, pour lui demander s'il avait besoin d'un secours américain[106].

Dans le courant de la nuit et du jour suivant, on s'occupa de continuer la seconde parallèle à travers la redoute prise par les Français jusqu'à celle des Américains; puis on installa dans cette parallèle une batterie de canons qui commença aussitôt son feu.

Les redoutes sont enlevées[modifier | modifier le code]

Pendant que Français et Américains rivalisaient de courage, deux fausses attaques tenaient en échec une partie des forces dont pouvait disposer lord Cornwallis. C'étaient d'abord, à la gauche des lignes françaises, sur le bord de la rivière d'York, les batteries dressées par le régiment de Touraine qui ouvrirent un feu très vif sur les ouvrages ennemis. Les Français ne perdirent aucun homme sur ce point[107].

Du côté de Glocester, de Choisy reçut l'ordre de faire aussi une fausse attaque. Emporté par sa bravoure, il résolut de la faire aussi sérieuse que possible et d'emporter, l'épée à la main, les retranchements ennemis[108]. Furieux de son échec, il se disposait deux jours plus tard à renouveler sa tentative, lorsqu'il en fut empêché par les préliminaires de la capitulation.

Cependant le succès remporté par les troupes alliées dans la nuit du 14 au 15 octobre avait inspiré trop de confiance aux soldats d'Agenais et de Soissonnais qui étaient de tranchée la nuit suivante avec de Chastellux pour maréchal de camp. Ils n'exercèrent point une surveillance suffisante, placèrent peu de sentinelles et s'endormirent pour la plupart en ne laissant personne à la garde des batteries. Les Britanniques envoyèrent, à cinq heures du matin, un corps de six cents hommes d'élite contre les postes avancés des Français et des Américains[109]. Les Britanniques ne se retirèrent que devant de Chastellux, qui arrivait bien tardivement avec sa réserve. Ce général mit tous ses soins à réparer le mal causé par l'ennemi dans son heureuse sortie. Il poussa vivement la construction de nouvelles batteries, et, grâce au zèle du commandant de l'artillerie, d'Aboville, les pièces, mal enclouées, purent recommencer leur feu six heures après ce petit échec.

Dès le matin du 16, d'autres batteries étaient prêtes et commencèrent à prendre à ricochet le couronnement des défenses de l'ennemi. En plusieurs endroits les fraises furent détruites et des brèches pratiquées. L'ennemi ne laissa pas que de répondre encore à cette attaque, et les Français eurent deux hommes tués et dix blessés. Le marquis de Saint-Simon, qui était de service comme maréchal de camp avec de Custine comme brigadier, fut légèrement blessé. Mais il ne voulut quitter la tranchée qu'après ses vingt-quatre heures de service écoulées, lorsque le comte de Vioménil vint le remplacer avec deux bataillons de Bourbonnais et deux autres de Royal-Deux-Ponts. Un officier d'artillerie, de Bellenger, fut aussi tué dans cette journée.

La position de Cornwallis devient insoutenable[modifier | modifier le code]

Cependant la position de lord Cornwallis n'était plus tenable. Il avait résisté jusqu'à la dernière extrémité et le quart de son armée était dans les hôpitaux. Il avait en vain attendu des secours de New York et il se trouvait privé de vivres et de munitions.

Déjà, dès le 17, à dix heures du matin, il avait envoyé un parlementaire au camp des alliés pour demander une suspension d'armes de vingt-quatre heures. Mais le général Washington n'ayant pas trouvé sa demande assez explicite avait ordonné de continuer le feu. On continua en effet à tirer jusqu'à quatre heures : à ce moment vint un nouveau parlementaire qui soumit au généralissime de nouvelles conditions. L'attaque fut suspendue et la journée du 18 se passa tout entière en négociations.

Le vicomte de Noailles au nom de l'armée française, le colonel Laurens pour l'armée américaine et de Grandchain pour la flotte, avaient été nommés par leurs généraux respectifs pour dresser les articles de la capitulation, conjointement avec des officiers de l'armée de lord Cornwallis. Celui-ci demanda à sortir tambours battants et enseignes déployées, suivant la coutume adoptée quand on obtient les honneurs de la guerre. Le comte de Rochambeau et les officiers français, qui n'avaient aucun grief particulier contre le général britannique, étaient d'avis de les lui accorder. Les généraux américains n'étaient même pas contraires à cette opinion. Mais La Fayette, se rappelant que les mêmes ennemis avaient forcé, lors de la capitulation de Charleston, le général Benjamin Lincoln à tenir ployés les drapeaux américains et à ne pas jouer une marche nationale, insista pour qu'on usât de représailles à leur égard et obtint que la capitulation se fît dans ces deux mêmes conditions, ce qui fut adopté.

Capitulation signée le 19 octobre 1781[modifier | modifier le code]

Vue générale de la capitulation de Yorktown le 19 octobre 1781, avec le blocus de la flotte française.

La capitulation fut signée le 19, à midi. À une heure, les alliés prirent possession des ouvrages britanniques, et, à deux heures, la garnison défila entre les deux haies formées par les Américains et les Français, et déposa ses armes, sur les ordres du général Lincoln, dans une plaine à la gauche des lignes françaises. La garnison de Glocester défila de son côté devant de Choisy; puis l'armée prisonnière rentra dans York et y resta jusqu'au 21. On la divisa en plusieurs corps qui furent conduits dans différentes parties de la Virginie, du Maryland ou de la Pennsylvanie.

Lord Cornwallis prétexta une indisposition pour ne pas sortir à la tête de ses troupes. Elles furent commandées par le général Charles O'Hara. L'adjudant général Dumas fut chargé d'aller au-devant de ces troupes et de diriger la colonne[110].

Les généraux et les officiers britanniques semblaient du reste très affectés de leur défaite et faisaient paraître surtout leur mécontentement d'avoir dû céder devant des révoltés pour lesquels ils avaient professé publiquement jusque-là le plus grand dédain et même un mépris qui était souvent allé jusqu'à l'oubli des lois les plus ordinaires de l'humanité[111].

Dumas, en signalant ce dépit des officiers britanniques, qu'il était bien à même de remarquer, puisqu'il dirigeait la colonne prisonnière, raconte que le colonel Abercromby, des gardes britanniques, au moment où sa troupe mettait bas les armes, s'éloigna rapidement, se couvrant le visage et mordant son épée.

On se traita de part et d'autre avec la plus grande courtoisie, on se rendit des visites. Mais au milieu de ces démonstrations de politesse perçait, du côté des vaincus, un sentiment d'amertume qui se traduisait en paroles satiriques ou dédaigneuses pour les Américains, auxquels les Britanniques ne voulaient pas reconnaître qu'ils avaient été obligés de se rendre. Ainsi les généraux Washington, Rochambeau et La Fayette, envoyèrent chacun un aide de camp complimenter lord Cornwallis, qui retint celui de La Fayette, le major Washington, parent du général. Il lui dit qu'il mettait du prix à ce que le général contre lequel il avait fait cette campagne fût persuadé qu'il ne s'était rendu que par l'impossibilité de se défendre plus longtemps[112]

Le même général O'Hara: qui voulait rendre son épée à de Rochambeau plutôt qu'au général Washington, se trouvant un jour à la table des généraux français, fit semblant de ne pas vouloir être entendu de de La Fayette et dit qu'il s'estimait heureux de n'avoir pas été pris par les Américains seuls: C'est apparemment, lui répliqua aussitôt La Fayette, que le général O'Hara n'aime pas les répétitions. Il lui rappelait ainsi que les Américains seuls l'avaient déjà fait prisonnier une première fois avec Burgoyne. Les Français seuls le firent prisonnier quelques années après, pour la troisième fois, à Toulon.

Pertes des deux côtés[modifier | modifier le code]

La garnison prisonnière se montait à 6 198 hommes, plus 1 800 matelots et 68 hommes pris pendant le siège. Mais il y en avait 4 873 dans les hôpitaux d'York. Ces troupes étaient composées du 1er bataillon des gardes du roi de Grande-Bretagne, des 17e, 23e 33e et 48e régiments d'infanterie, des 71e, 76e et 80e régiments des montagnards écossais, des régiments hessois du prince héréditaire et de Boos, et des régiments allemands d'Anspach et de Bayreuth, de la light infantry de la British légion et des queen's rangers[113].

On trouva en outre 214 bouches à feu de tous calibres, 7 320 petites armes, 22 drapeaux, 457 chevaux. Les Britanniques perdirent aussi 64 bâtiments dont ils coulèrent une vingtaine. Mais les 40 qui restaient étaient en bon état, 5 étaient armés, et la frégate la Guadeloupe de 24 canons qui avait été coulée put être relevée.

Les Français avaient eu pendant le siège 253 hommes tués ou blessés, parmi lesquels 18 officiers. Un seul de ceux-ci avait été tué le dernier jour du siège, c'était de Bellanger, lieutenant d'artillerie.

Quoique les troupes françaises fussent traitées sous tous les rapports comme des auxiliaires et que, les généraux français eussent toujours reconnu la suprématie des généraux américains, ceux-ci s'empressèrent de leur accorder la préférence pour la nourriture et pour tous les soins qui dépendaient d'eux. C'est ainsi que quand les troupes du marquis de Saint-Simon joignirent celles de La Fayette, le jeune général prit sur lui d'ordonner que l'on ne délivrât de farines aux troupes américaines que lorsque les Français auraient reçu des provisions pour trois jours. Aussi les Américains n'avaient-ils presque jamais que de la farine de maïs. Il fit prendre les chevaux des gentlemen du pays pour monter les hussards français, et les officiers supérieurs eux-mêmes cédèrent leurs propres chevaux dans le même but. Cependant il ne s'éleva pas la moindre plainte au su et de ces préférences que les soldats américains reconnaissaient devoir être accordées à des étrangers qui venaient de loin combattre pour leur cause.

Les troupes alliées se disposent à prendre leurs quartiers d'hiver[modifier | modifier le code]

Les troupes se dispersèrent pour aller prendre leurs quartiers d'hiver. Le 6 novembre, la milice de Virginie quitta son camp pour se porter dans le Sud, sous les ordres du général Green Page d'aide sur l'homonymie. Le 6, en même temps que Dumas détruisait les fortifications de Portsmouth, les ingénieurs faisaient détruire les parallèles tracées par les alliés devant York, et rétablissaient les défenses extérieures de la place en les rapprochant de son enceinte continue.

Le général George Washington, qui avait fait partir dans le Sud les milices de la Virginie, détacha encore de son armée le général La Fayette avec les troupes de Maryland et de Pennsylvanie pour aller aussi renforcer l'armée du général Green. Il s'embarqua lui-même à York et ramena tout le reste des troupes américaines à Head-of-Elk, pour se diriger de là vers la rivière Hudson.

Le baron de Vioménil rentre en France[modifier | modifier le code]

Le baron de Vioménil obtint de retourner en France, où des affaires personnelles exigeaient sa présence. Son frère, le vicomte de Vioménil, le remplaça dans son commandement.

Du 15 au 18, les Français entrèrent dans leurs quartiers d'hiver et prirent les positions suivantes :

– la légion de Lauzun, commandée par de Choisy, à Hampton ;
– le régiment de Soissonnais à York, avec les grenadiers et chasseurs de Saintonge ;
– le régiment de Saintonge entre York et Hampton, à Half-Way-House ;
– une compagnie d'artillerie et un détachement de cinquante hommes à Glocester,

le tout commandé par le vicomte de Vioménil.

Le quartier général de de Rochambeau, où se trouvait aussi de Chastellux, était à Williamsbourg. Le régiment complet de Bourbonnais et celui de Deux-Ponts y avaient aussi leurs cantonnements.

Trois compagnies de Deux-Ponts furent détachées à Jamestown sous les ordres d'un capitaine, et l'artillerie de siège fut placée à West Point, en Virginie, sous le commandement d'un officier de cette arme.

Rochambeau est placé de manière à pouvoir secourir les provinces les plus menacées par l'ennemi[modifier | modifier le code]

De cette position intermédiaire entre l'armée du Nord et celle du Sud, de Rochambeau était en mesure de porter du secours aux provinces qui seraient le plus menacées par l'ennemi. Mais le coup décisif était frappé, puisqu'il ne restait plus aux Anglais que la ville de New York et les places de Savannah et de Charleston.

Pendant que La Fayette accourait à marches forcées pour se joindre à l'armée de Green, celui-ci, craignant que le renfort arrivé à Charleston et celui de quatre mille hommes qu'on y attendait d'Irlande ne missent les Anglais en état de reprendre l'offensive, sollicita vivement de Rochambeau de lui envoyer un fort détachement de troupes françaises. Mais le général français, estimant que le général Green se laissait influencer par les faux bruits que l'ennemi faisait répandre, ne changea rien à ses dispositions. Il laissa son infanterie dans ses quartiers d'hiver et se borna à étendre ceux de la légion de Lauzun, commandée par de Choisy, jusqu'aux frontières de la Caroline du Nord. Il chargea cependant l'adjudant général Dumas de pousser des reconnaissances bien au-delà et de préparer des ouvertures de marche dans le cas où des circonstances qu'il ne prévoyait pas exigeraient qu'il fît avancer une partie de son armée. Dumas resta occupé de ces fonctions pendant tout l'hiver, ne revenant à Williamsbourg que rarement, pour rendre compte au général de ses opérations et pour soigner son ami Charles de Lameth, toujours très souffrant de ses blessures, et qui retourna en France aussitôt qu'il fut en état de supporter la mer.

La Fayette part pour la France[modifier | modifier le code]

La Fayette partit aussi de Boston pour la France, sur L'Alliance, le . Il arriva en vingt-trois jours dans sa patrie, où il se consacra encore au service de la cause des Américains, en y employant la faveur dont il jouissait à la cour et les sympathies que sa conduite lui avait acquises dans l'opinion publique.

Le maréchal de Rochambeau, chef du corps expéditionnaire français

Par suite des événements des Antilles, Rochambeau remonte vers le Nord[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Guerre des Antilles (1782).

Les préparatifs que faisaient les Britanniques pour évacuer Charleston rendaient superflu un plus long séjour des troupes françaises dans les États du Sud. de Rochambeau apprenait en même temps qu'il se préparait à New York un embarquement de troupes destinées à aller attaquer quelques-unes des colonies françaises.

Entrevue de Rochambeau et de Washington[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Expédition de la baie d'Hudson.

Il se détermina donc à mettre ses troupes en mouvement pour les rapprocher de New York et à demander au général Washington une entrevue à Philadelphie. Cette conférence eut lieu, et il y fut décidé que les deux armées reprendraient leurs anciennes positions sur le fleuve d'Hudson et s'approcheraient le plus possible de New-York pour menacer cette place et l'empêcher d'envoyer aucun détachement au dehors.

Mouvement rétrograde de l'armée française[modifier | modifier le code]

Aussitôt commença le mouvement rétrograde de l'armée française. Il s'opéra lentement, le soldat marchant la nuit et se reposant le jour. Rochambeau avait pris les devants pour conférer avec Washington, et il avait laissé au chevalier de Chastellux et au comte de Vioménil le soin de conduire les troupes d'après les sages instructions qu'il leur avait données. On accorda aux troupes un mois de repos à Baltimore, d'où elles partirent par bataillons pour éviter l'encombrement au passage de la Susquehanna, que Dumas fut encore chargé de surveiller[114].

Les généraux réunis à Philadelphie apprirent à cette époque que Savannah avait été évacuée, et que la garnison avait été en partie laissée à Charleston et en partie transportée à New-York.

Le général Carleton offre de nouveau une paix séparée à l'Amérique[modifier | modifier le code]

Le général Carleton, qui avait toujours le projet d'évacuer New-York pour se porter sur quelque point des Antilles, fit répandre la nouvelle de la reconnaissance de l'indépendance américaine par les deux chambres du Parlement et tenta de nouveau par cette manœuvre de diviser les alliés et de négocier avec le Congrès seul.

Il n'eut pas plus de succès que précédemment, et de Rochambeau accéléra la marche de ses troupes. Elles traversèrent Philadelphie, puis la Delaware et les Jerseys. La cavalerie de la légion de Lauzun, commandée par le comte Robert Dillon, éclairait le flanc droit sur le revers des hauteurs que l'armée côtoyait. Elle traversa ensuite l'Hudson à Kingsferry, comme à l'ouverture de la campagne précédente; et la jonction des deux armées s'opéra sur ce point. Les Français défilèrent entre deux haies de l'armée américaine, qui était en grande tenue pour la première fois depuis son organisation. Ses armes venaient en partie de France et les uniformes des magasins d'York. Cette journée fut une vraie fête de famille.

Position de l'armée française devant New York[modifier | modifier le code]

L'armée américaine resta campée à Kingsferry ayant une arrière-garde à l'embouchure du Croton dans la rivière d'Hudson. L'armée française prit, en avant de Crampond, une forte position dans la montagne. Le corps de Lauzun était en avant-garde sur la hauteur qui borde le Croton, et dans cette position les deux armées pouvaient, en une seule journée de marche, se porter sur New-York et sur Staten Island.

Le gouvernement français se dispose à envoyer de nouveaux renforts en 1782[modifier | modifier le code]

Le gouvernement français projetait d'envoyer de nouveaux secours en Amérique. Dès les premiers jours d'avril 1782, il avait en effet réuni dans le port de Brest plusieurs frégates et un convoi nombreux de vaisseaux marchands et de bâtiments de transport, ainsi que deux bataillons de recrues destinées à renforcer l'armée de Rochambeau. Le comte de Ségur, fils du ministre de la Guerre, qui avait obtenu la place de colonel en second de Soissonnais à la place de de Noailles, reçut l'ordre d'en prendre le commandement, de les inspecter et de les instruire jusqu'au moment du départ.

La Gloire seule part avec 2 millions de livres et des officiers[modifier | modifier le code]

Mais une escadre britannique, informée de ces préparatifs et favorisée par les vents, qui étaient contraires aux Français, vint croiser devant la rade, de sorte que le départ dut être différé de six semaines et qu'au bout de ce temps la frégate la Gloire reçut l'ordre de partir seule, emportant une somme de deux millions destinée à l'armée de Rochambeau, et un grand nombre d'officiers au nombre desquels se trouvaient: le duc de Lauzun, le comte de Ségur, le prince de Broglie, fils du maréchal; de Montesquieu, le petit-fils de l'auteur de l'Esprit des lois; de Vioménil fils, de Laval, le comte de Loménie, de Sheldon, officier d'origine britannique; un gentilhomme polonais, Polleresky; un aide de camp du roi de Suède, de Ligliorn; le chevalier Alexandre de Lameth, qui allait prendre la place de son frère Charles; le vicomte de Vaudreuil, fils du capitaine de vaisseau de ce nom ; en outre, M. de Brentano, de Ricci, de Montmort, de Tisseul et d'autres.

La Gloire échoue sur les côtes de France[modifier | modifier le code]

Cette frégate de trente-deux canons de douze était commandée par de Valongne, lieutenant de vaisseau. Elle mit à la voile le , par une brise assez fraîche pour que l'on pût espérer d'échapper à la vigilance de la flotte britannique; mais à peine était-elle à trois lieues en mer qu'une tempête violente la jeta vers la côte. L'arrivée des vingt-deux croiseurs britanniques l'obligea à suivre longtemps encore ces parages dangereux.

Lorsque le calme revint, un mât de la Gloire était cassé; elle dut rentrer dans la Loire et relâcher à Paimbœuf pour se réparer.

Jusqu'au 15 juillet, elle resta ainsi sur les côtes de France, recevant tantôt l'ordre de mettre à la voile, tantôt l'injonction d'attendre, et se promenant de Brest à Nantes, de Nantes à Lorient, puis de Lorient à Rochefort.

Dans ce dernier port, elle rencontra l'Aigle, autre frégate plus forte, de quarante canons de vingt-quatre, qui devait se rendre en Amérique de conserve avec la Gloire. Elle était commandée par de La Touche, homme brave et instruit qui avait le défaut d'être trop récemment entré dans la marine et de devoir son rapide avancement à l'appui de nombreux amis et en particulier du duc d'Orléans. Comme il était capitaine de vaisseau, il eut aussitôt le pas sur de Valongne, qui ne se soumit pas sans murmurer de se voir ainsi contraint de servir sous un officier moins ancien que lui. Les passagers de l'Aigle n'étaient pas de moindre condition que ceux de la Gloire: c'était le baron de Vioménil, qui allait reprendre son commandement avec le titre de maréchal de camp ; M. de Vauban, de Melfort, Bozon de Talleyrand, de Champcenetz, de Fleury, Laval, de Chabannes, et d'autres.

Départ de Rochefort avec l'Aigle[modifier | modifier le code]

De La Touche était sans doute trop peu habitué à la sévérité des règlements de la marine pour les accepter dans toute leur rigueur. Une femme dont il était violemment épris l'avait suivi de Paris à La Rochelle, et comme il ne devait pas l'embarquer sur sa frégate, il eut la singulière idée de la mettre sur un bâtiment marchand et de faire remorquer celui-ci par l'Aigle. La marche des frégates en fut nécessairement beaucoup retardée. Leur sûreté même fut compromise; mais heureusement cette manière de concilier l'amour et le devoir ne fut fatale qu'à ceux qui l'avaient imaginée.

Arrêt aux Açores[modifier | modifier le code]

On mit trois semaines à arriver aux Açores, et comme il y avait des malades à bord et qu'on manquait d'eau, de La Touche prit la résolution de relâcher dans quelque port de ce petit archipel. Le vent s'opposa à ce que les frégates entrassent dans le port de Fayal. Comme celui de Terceyre n'était pas sûr, on dut se résigner à les faire croiser devant l'île pendant qu'on allait chercher sur des embarcations les approvisionnements nécessaires. Les jeunes et brillants passagers des deux frégates descendirent à terre et visitèrent pendant les quelques jours qu'ils y restèrent tout ce que ces îles fortunées pouvaient contenir de personnages ou de choses curieuses. Des réceptions qui leur furent faites par le consul de France et par le gouverneur portugais. On y retrouve l'existence ce singulier agent, à la fois consul de deux nations ennemies, la Grande-Bretagne et l'Espagne, familier de l'inquisition et danseur de fandango[115], les entrevues galantes que son hôte ménagea aux officiers français dans un couvent de jeunes Portugaises, sous les yeux de leur abbesse Complaisante.

La troupe joyeuse serait encore restée bien longtemps dans ce séjour qui semblait enchanteur, si le devoir ne l'avait appelée ailleurs. de La Touche remit à la voile le 5 août et se dirigea d'abord vers le nord-ouest pour prendre connaissance des dépêches qu'il ne devait ouvrir qu'à cette hauteur, avant de continuer sa route. Or ces dépêches lui enjoignaient de faire la plus grande diligence, d'éviter tout combat, et de remettre avec la plus grande célérité possible au comte de Rochambeau et au marquis de Vaudreuil le plan d'une nouvelle campagne. Il se repentit, mais trop tard, du temps qu'il avait perdu, laissa aller le vaisseau marchand par la voie ordinaire, et voulut prendre au plus court en dirigeant les frégates directement vers l'ouest. Il se trompait dans ses prévisions, car des calmes fréquents lui firent perdre plus de quinze jours, en sorte que le vaisseau marchand qu'il avait laissé aller seul, et qui était poussé par les vents alisés, arriva en même temps que lui à l'entrée de la Delaware.

Combat avec un vaisseau britannique[modifier | modifier le code]

Les deux frégates se trouvaient du 4 au 5 septembre à la hauteur des Bermudes, lorsqu'on signala un homme à la mer. C'était un matelot de l'Aigle, que l'on parvint à sauver en allumant des fanaux et en lançant un canot à la mer. On éteignit aussitôt les feux, comme on le faisait toujours dans la nuit. Mais cet instant avait suffi pour appeler sur les frégates l'attention d'un vaisseau britannique, qui commença immédiatement l'attaque. C'était l'Hector, de soixante-quatorze canons, récemment pris sur le comte de Grasse, et qui emmenait un convoi de prisonniers français. La Gloire supporta seule pendant trois quarts d'heure le feu de l'ennemi et lui résista héroïquement, puis l'Aigle vint à son tour soutenir la lutte jusqu'au jour. Malgré la supériorité de son armement, le vaisseau britannique aurait été pris si l'on n'avait aperçu au loin une flotte nombreuse dont on redoutait les atteintes. On apprit plus tard que l'Hector avait été tellement maltraité qu'il avait coulé à trois cents lieues de la côte. Un bâtiment américain qui se trouva dans ces parages sauva le capitaine et une partie de l'équipage.

Cette brillante affaire valut les plus grands éloges à de La Touche, et à de Valongne le grade de capitaine de vaisseau.

La perte des deux frégates était d'environ trente ou quarante tués et cent blessés. La Gloire était aussi fort endommagée et faisait eau de toutes parts. On parvint pourtant à réparer assez bien ses avaries. La terre n'était pas éloignée. On l'aperçut le 11 septembre. Le 12, on reconnut l'entrée de la Delaware, et l'on se préparait à mouiller contre le cap May lorsque le vent contraire s'y opposa. Au même moment, une corvette britannique vint se placer étourdiment entre les deux frégates françaises, qu'elle croyait de sa nation. Elle fut prise après un échange de quelques coups de canon. Son amarinage, par la grosse mer qu'il faisait, prit un temps très long.

Les deux navires français arrivent à l'entrée de la Delaware[modifier | modifier le code]

De La Touche fut forcé de mouiller le long de la côte pendant qu'il envoyait un canot chercher des pilotes pour entrer dans la Delaware. Le vent brisa ce canot contre la côte; l'officier[116] et deux matelots seulement purent se sauver à la nage[117].

Les officiers français rejoignent l'armée à Crampond[modifier | modifier le code]

M de Lauzun, de Broglie, de Ségur, vinrent rejoindre l'armée française à Grampond, à quelques jours de distance, ainsi que tous leurs compagnons de voyage. Leur grande préoccupation, dès ce moment fut de savoir si l'on ne terminerait pas la campagne par une entreprise quelconque contre l'ennemi.

Ordres de la cour[modifier | modifier le code]

Mais les ordres de la cour, remis par de Ségur, étaient formels. Si les Britanniques évacuaient New-York et Charleston, ou seulement l'une de ces places, le comte de Rochambeau devait embarquer l'armée sur la flotte française, pour la conduire à Saint-Domingue, sous les ordres du général espagnol don Galvez.

Les Britanniques évacuent Charleston[modifier | modifier le code]

Or on annonçait alors l'évacuation de Charleston. Le comte de Rochambeau avertit donc de Vaudreuil qu'il eût à se mettre à sa disposition pour embarquer l'armée à Boston. Elle partit en effet le 12 octobre de ses cantonnements de Grampond. Sept jours après elle était à Hartford, où l'on séjourna quatre ou cinq jours. Là, de Rochambeau rendit publique sa résolution de retourner en France avec de Chastellux et la plus grande partie de son état-major.

Mais de Vaudreuil n'était pas prêt. Il déclara même qu'il ne le serait qu'à la fin de novembre, et qu'il ne pourrait embarquer que quatre mille hommes, y compris leurs officiers et leur suite. Le comte de Rochambeau proposa alors au baron de Vioménil et à son frère de se mettre à la tête des deux brigades d'infanterie et d'une partie de l'artillerie pour les conduire aux Antilles. Il laissa le corps de Lauzun avec l'artillerie de siège, qui était restée détachée à Baltimore, au fond de la baie de Chesapeak, sous les ordres de de La Valette, et il chargea le duc de Lauzun du commandement des troupes de terre qui resteraient en Amérique aux ordres du général Washington.

L'armée française s'embarque le 12 décembre 1782 à Boston[modifier | modifier le code]

Le 4 novembre l'armée se porta de Hartford à Providence, où elle prit ses quartiers d'hiver, et le 1er décembre le baron de Vioménil, resté seul chef de l'armée, fit lever le camp de Providence pour se rendre à Boston. Le 24 décembre, il mit à la voile, et la flotte, après avoir couru bien des dangers, vint aborder le 10 février 1783 à Porto-Cabello, sur la côte de Caracas, où elle devait se joindre au comte d'Estaing et à l'amiral don Solano[118].

Rochambeau revient en France[modifier | modifier le code]

De son côté, le comte de Rochambeau, après avoir dit adieu à ses troupes, retourna à New-Windsor voir une dernière fois le général Washington, et alla s'embarquer sur une frégate qui l'attendait dans la baie de Chesapeak. Les Britanniques, qui étaient prévenus de son embarquement, envoyèrent quelques vaisseaux de New-York pour arrêter la frégate qui le portait ; mais le capitaine, de Quénai, sut déjouer ces tentatives, et Rochambeau arriva à Nantes sans difficulté.

Le roi reçoit Rochambeau[modifier | modifier le code]

Aussitôt après son arrivée en France, le général de Rochambeau se rendit à Versailles, où le roi le reçut avec beaucoup de distinction. Il lui dit que c'était à lui et à la prise de l'armée de Cornwallis qu'il devait la paix qui venait d'être signée. Le général lui demanda la permission de partager cet éloge avec un homme dont les malheurs récents ne lui avaient été appris que par les papiers publics, mais qu'il n'oublierait jamais et priait Sa Majesté de ne point oublier que Grasse était arrivé, sur sa simple réquisition, avec tous les secours qu'il lui avait demandés, et que, sans son concours, les alliés n'auraient pas pris l'armée de Cornwallis. Le roi lui répliqua sur-le-champ qu'il se souvenait très bien de toutes ses dépêches, qu'il n'oublierait jamais les services que Grasse y avait rendus concurremment avec lui, que ce qui lui était arrivé depuis était une affaire qui restait à juger.

Il donna le lendemain au comte de Rochambeau les entrées de sa chambre; peu de temps après, le cordon bleu de ses ordres au lieu du cordon rouge, et le commandement de Picardie qui devint vacant un an plus tard.

Récompenses accordées à l'armée[modifier | modifier le code]

Les officiers généraux, les officiers subalternes et les soldats du corps expéditionnaire reçurent aussi des titres, des pensions, de l'avancement ou des honneurs[119].

Lauzun et ses troupes sont entièrement oubliés[modifier | modifier le code]

Par une inexplicable exception, dont Lauzun se plaint amèrement dans ses Mémoires, sa légion seule n'obtint aucune faveur. La disgrâce dont fut frappé ce colonel après la mort de son protecteur, de Maurepas, n'était que la conséquence forcée d'un de ces revirements si communs à la cour à cette époque.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Le meurtrier tenta en vain de se noyer; il fut jugé, eut le poignet coupé et fut pendu. Bien que frappé de plusieurs coups de sabre, la Barolière se rétablit.
  2. Tout en lui conseillant de mettre en sûreté à Boston cette petite flotte, pendant qu'il ferait telle ou telle expédition qu'on lui désignait, on le laissait libre de combiner avec le général Washington toute entreprise qu'ils jugeraient utile et qui pourrait être protégée par la flotte du comte de Grasse pendant la courte station que cet amiral avait ordre de faire dans ces parages. Il parait certain pour Thomas Balch que ce plan avait été combiné et arrêté à la cour de Versailles, et que c'est à de Rochambeau, bien plutôt qu'à de Grasse, que l'on doit attribuer le mérite d'avoir concentré, par une habile tactique, tous les efforts des forces alliées sur York. Ce serait donc à lui que reviendrait la plus grande part de gloire dans le succès de cette campagne, qui décida du sort des États-Unis.
  3. Il savait que le général Clinton s'était fort affaibli par les détachements qu'il avait successivement envoyés dans le Sud, et il ne croyait pas que la barre de Sandy Hook fût aussi difficile à franchir qu'on le disait depuis la tentative faite par le comte d'Estaing deux ans auparavant.
  4. Washington comprit alors la justesse des idées de de Rochambeau. Quant à de Chastellux, il s'exprimait en termes fort peu convenables sur le compte de de Rochambeau. Il prétendait l'avoir gagné aux idées du général Washington.
  5. Le port de Boston n'était, il est vrai, qu'à trente lieues de Newport, par terre ; mais, par mer, il en était à plus de cent, à cause du trajet qu'il fallait faire pour tourner les bancs de Nantucket ; d'ailleurs les vents soufflaient plus habituellement du Nord.
  6. Lauzun, en parlant de la discussion qui s'ensuivit, trouve dans la contradiction de Chastellux une raison suffisante pour dire qu'il n'avait pas de jugement.
  7. Mais s'il n'y vient pas, ajouta-t-il, nous nous écartons des ordres du Conseil de France et nous prenons sur nous de nous exposer à des événements fâcheux.
  8. Le rapport de Lauzun semble suspect à Thomas Balch, et il pourrait bien ne traduire sur ce point que son propre ressentiment d'avoir vu écarter son avis.
  9. Cette flottille était partie trois jours avant la Concorde. Elle arrivait cependant un mois plus tard. Après avoir suivi jusqu'aux Açores les flottes du comte de Grasse et de Suffren, cette frégate s'était détachée et avait eu à subir des mauvais temps et la poursuite des ennemis. Il manquait trois navires au convoi : la Diane, le Daswout et le Stanislas. Les deux premiers rentrèrent peu de jours après; mais le dernier avait été pris par les Britanniques.
  10. De Newport, je fus coucher à Warren, petit village assez joli qui n'est qu'à dix-huit milles de Newport dans le continent. On y a construit quelques petits bâtiments marchands avant la guerre, et il y en a encore de commencés qui vont en pourriture. Je fus reçu à mon auberge par le maître, Millers, qui est officier au service du Congrès, et par son frère, qui commandait l'année dernière toutes les milices à Rhode Island. Ils sont tous deux extrêmement gros. Le 10 juin, je partis à quatre heures du matin de Warren, bien empressé d'arriver à Boston. Je ne puis dire assez combien je fus étonné du changement que je trouvai dans les endroits où j'étais passé il y avait environ six semaines. La nature s'était renouvelée; les chemins étaient raccommodés; je me croyais absolument dans un autre pays. Le 12, après avoir été chercher mes effets sur le Louis-Auguste dans le port de Boston, j'allai me promener à Cambridge, petite ville à trois milles de là. C'est un des plus jolis endroits qu'il soit possible de voir; il est situé au bord de la rivière de Boston, sur un terrain très fertile, et les maisons sont très jolies. À une extrémité de la ville, sur une pelouse verte très considérable, il y a un collège qui prend le titre d'Université; c'est un des plus beaux de l'Amérique; il compte environ cent cinquante écoliers qui apprennent le latin et le grec. Il y a une bibliothèque considérable, un cabinet de physique rempli des plus beaux et des meilleurs instruments, et un cabinet d'histoire naturelle qui commence à se former. Le 13 au matin, avant de partir de Boston, je fus à cinq milles voir la petite ville de Miltown, où il y a une papeterie assez considérable et deux moulins à chocolat. La rivière qui les fait mouvoir forme au-dessus une espèce de cascade assez jolie. La vue, du haut de la montagne du même nom, ne laisse pas que d'être belle. Le 14, je partis de Boston; mais avant de quitter cette ville, que je ne devais peut-être plus revoir, je voulus faire connaissance avec le beau sexe. Il y a deux fois par semaine une école de danse où les jeunes personnes s'assemblent pour danser depuis midi jusqu'à deux heures. J'y fus passer quelques instants. Je trouvai la salle assez jolie, quoique les Britanniques, en abandonnant la ville, eussent cassé ou emporté une vingtaine de glaces. Je trouvai les femmes très jolies, mais très gauches en même temps; il est impossible de danser avec plus de mauvaise grâce, ni d'être plus mal habillées bien qu'avec un certain luxe (il est bon de comparer ce jugement à celui que prononça le prince de Broglie deux ans plus tard, à propos d'une fête donnée à Boston). Je partis le soir pour Providence et fus coucher à Deadham, où je trouvai les sept cents hommes de remplacement qui étaient venus par le convoi et qui allaient joindre l'armée (d'après le Mercure de France, le nombre exact des recrues était de 633).
  11. La journée était trop avancée pour qu'il fût possible de marquer le camp, de s'y établir et de prendre la paille et le bois nécessaires. Le baron de Vioménil, qui conduisait cette portion de l'armée, obtint pour ce soir-là, des magistrats de la ville, la disposition de quelques maisons vides où l'on coucha les soldats.
  12. Providence est une assez jolie petite ville, très commerçante avant la guerre. Il n'y a de remarquable qu'un magnifique hôpital (journal de Cromot du Bourg). L'armée y resta campée huit jours. Ce temps lui fut nécessaire pour rassembler les chevaux de l'artillerie, de l'hôpital ambulant, les wagons pour les équipages, les bœufs qui devaient les traîner, et pour recevoir les recrues dont on avait envoyé une partie à de Choisy.
  13. Ces étapes sont distantes de quinze milles. Les chemins étaient très mauvais et l'artillerie avait peine à suivre; les bagages restèrent en arrière. À Windham, l'armée campa dans un vallon entouré de bois où le feu prit bientôt, on ne sait par quelle cause; on employa de suite trois cents hommes à l'éteindre; mais ils ne purent y parvenir. Le feu ne dévorait du reste que les broussailles et n'attaquait pas les gros arbres. Cet accident, qui serait effrayant et causerait un véritable désastre dans d'autres pays, est vu avec indifférence par les Américains, dont le pays est rempli de forêts. Ils en sont même quelquefois bien aises, car cela leur évite la peine de couper les arbres pour défricher le sol.
  14. L'hôte de Rochambeau à Bolton était un ministre qui avait au moins six pieds trois pouces. Il se nommait Colton, et il offrit à la femme d'un grenadier de Deux-Ponts, à son passage, d'adopter son enfant, de lui assurer sa fortune et de lui donner pour elle une trentaine de louis; mais elle refusa constamment toutes ses offres. Journal de Cromot du Bourg.
  15. Ils allèrent camper le premier jour à Farmington (12 milles), le second jour à Baron's Tavern (13 milles), le troisième jour à Break-neck (13 milles), et le quatrième jour à Newtown (13 milles). La route était meilleure et plus découverte; les stations étaient très agréables, sauf Break-neck, qui semble fort bien nommé (casse-cou), à cause de son accès difficile et de son manque de ressources. L'artillerie ne put y arriver que très tard. Béville et l'adjudant Dumas marchaient en avant et préparaient les logements.
  16. La manière dont on établissait les divers camps depuis le départ de Newport n'avait d'autre but que de faire le plus de chemin possible sans trop d'embarras et de fatigue; on était encore trop loin de l'ennemi pour avoir d'autres précautions à prendre que celles qu'exigeaient le service des approvisionnements et la discipline. Mais, une fois qu'on fut à Newtown (Assez jolie petite ville habitée par des tories. Cromot du Bourg), on eût été coupable de négligence si on avait continué à témoigner la même confiance dans l'impossibilité des tentatives de l'ennemi.
  17. La route, longue de quinze milles, était montueuse et difficile; deux hommes de Bourbonnais désertèrent.
  18. La route parcourue était de quinze milles. À Bedford, ce détachement se joignit à la légion de Lauzun, qui avait marché jusque-là sur le flanc gauche de l'armée, et qui maintenant prit position en avant de Bedford dans une forte situation. Il y avait en outre, comme poste avancé, un corps de cent soixante cavaliers américains de la légion de Sheldon que le général Washington avait envoyés pour coopérer avec la légion de Lauzun à une expédition contre les Britanniques.
  19. La veille de l'arrivée des troupes françaises à Bedford, un parti de dragons britanniques de ce corps avait brûlé quelques maisons en avant de ce village.
  20. Il est vrai que M de Custine et le vicomte de Noailles prêchèrent d'exemple en marchant à pied à la tête de leur régiment.
  21. Ce récit est celui qui a paru le plus véridique et le plus propre à concilier entre elles les diverses relations que l'on a données de cette attaque d'avant-garde pour Thomas Balch.
  22. de Lauzun était campé en ce moment à Bridgefield.
  23. Ce corps était commandé par Delancey.
  24. Guillaume de Deux-Ponts dit dans ses Mémoires : quatre-vingts tués ou blessés; mais il n'y était pas et répète seulement ce qu'on disait. Les chiffres de Lauzun paraissent pourtant exagérés.
  25. Le récit de cette petite affaire, donné par d'autres écrivains, n'est pas tout à fait conforme à celui-ci; mais nous pensons que personne mieux que Lauzun n'était à même de savoir ce qui s'était passé. Ainsi, M Fersen et de Vauban, aides de camp de de Rochambeau, qui avaient reçu de leur général la permission de suivre la légion de Lauzun dans son expédition, revinrent le 4 au camp de Northcastle (en) et racontèrent ce qui s'était passé. Ils dirent que le corps de Delancey, qu'on espérait surprendre à Morrisania, se trouvait à Williamsbridge, prévenu de l'attaque dont il était menacé. Ils n'évaluaient les pertes du corps de Lincoln qu'à quatre tués et une quinzaine de blessés. (Journal de Cromot du Bourg.)
  26. La droite des armées alliées, que formaient les Américains, était postée sur une hauteur très escarpée qui dominait l'Hudson, appelé en cet endroit Tappansee. Entre les deux armées coulait un ruisseau au fond d'un ravin; enfin les deux brigades de l'armée française formaient la gauche de la ligne, qui était protégée par la légion de Lauzun, campée à quatre milles, dans White-plains. Toutes les avenues étaient garnies de postes.
  27. Ils n'avaient pas d'uniformes et paraissaient assez mal équipés. Ils faisaient sous ce rapport un grand contraste avec l'armée française, dont le général Washington parut très satisfait. Seul le régiment de Rhode-Island parut aux officiers français d'une belle tenue.
  28. Le vaisseau de garde, que l'on estimait de quarante-quatre canons, se retira à leur approche, et les autres petits bâtiments se réfugièrent dans la baie. Les pilotes, peu au fait de leur métier, n'osèrent pas entrer la nuit, ce qui obligea d'Angely, commandant deux cent cinquante hommes qui étaient à bord, de remettre au lendemain l'attaque qu'il voulait faire contre le fort Lloyd's à la pointe d'Oyster-bay. Pendant la nuit les Britanniques avaient pu prendre des dispositions qui firent échouer l'entreprise; le débarquement eut lieu; mais le fort était mieux gardé qu'on ne s'y attendait. Il y avait quatre cents hommes. d'Angely fut obligé de se retirer après une canonnade et un feu de mousqueterie assez vif qui blessa quatre hommes. Il se rembarqua et retourna à Newport.
  29. Cromot du Bourg.--C'est d'après son Journal que je raconte la plupart des événements qui se passèrent pendant le séjour des armées alliées devant New York. Les Souvenirs de Dumas, Mes Campagnes en Amérique, de Guillaume de Deux-Ponts et le Journal de Blanchard m'ont servi surtout à contrôler et à compléter ces récits.
  30. Il faisait un temps affreux. La retraite devait servir de générale; mais à sept heures il y eut contre-ordre sans qu'on pût s'expliquer les causes de cette alerte ni celles du contre-ordre.
  31. Cette fois, G. de Deux-Ponts partit en avant pour Tarrytown, et Cromot du Bourg, qui était de service auprès de de Rochambeau, fut chargé de conduire l'artillerie. Il s'acquitta avec empressement de cette mission, car il allait au feu pour la première fois. Les canons arrivèrent à Tarrytown à onze heures. La cause de toutes ces alertes était deux frégates britanniques et trois schooners qui avaient remonté l'Hudson et essayé de s'emparer des cinq bâtiments chargés de farines que l'on transportait des Jerseys à Tarrytown pour l'approvisionnement de l'armée. Un autre bâtiment avait été déjà pris pendant la nuit, il contenait du pain, pour quatre jours, destiné aux Français. Par suite de cette perte le soldat fut réduit à quatre onces de pain. On lui donna du riz et un supplément de viande, et il soutint cette contrariété passagère avec la gaieté et la constance dont ses officiers lui donnaient l'exemple. Il y avait sur le même bateau enlevé par les Britanniques des habillements pour les dragons de Sheldon. Les frégates avaient mis ensuite leur équipage dans des chaloupes pour opérer un débarquement et prendre le reste des approvisionnements à Tarrytown; mais un sergent de Soissonnais qui gardait ce poste avec douze hommes fit un feu si vif et si à propos que les Britanniques durent rester dans leurs chaloupés. Une demi-heure après vinrent les Américains, qui y perdirent un sergent et qui eurent un officier blessé. Les quatre pièces d'artillerie françaises arrivèrent heureusement sur ces entrefaites; on les mit de suite en batterie et elles tirèrent une centaine de coups qui firent éloigner les frégates. Elles restèrent en vue pendant les journées du 17 et du 18.
  32. Deux obus portèrent à bord de l'une d'elles et y mirent le feu. Un prisonnier français qui s'y trouvait en profita pour s'échapper; mais bientôt la frayeur poussa sept matelots à se jeter aussi à l'eau. Quelques-uns furent noyés, trois furent faits prisonniers et les autres regagnèrent la frégate sur laquelle le feu était éteint.
  33. Il s'ensuivit une alerte. Les hussards ripostèrent par des coups de pistolets, et l'infanterie s'avançait déjà pour les soutenir lorsque les dragons disparurent à la faveur des bois et de la nuit. Une circonstance singulière contribua dans cette échauffourée à jeter l'alarme dans le camp français. Au moment où Hartmann fut tué, son cheval s'en retourna seul, à toute bride, vers le camp de la légion de Lauzun. Le hussard en vedette ne sachant pas ce que c'était, lui cria trois fois, qui vive ; enfin, voyant qu'il ne recevait pas de réponse, il lui tira un coup de fusil qui étendit raide mort le malheureux cheval.
  34. Devenu depuis général. Les plaisants aimaient à rapprocher son nom de celui de Lannes, et disaient: Voilà Lannes et voici Kilmaine (qui le mène).--Voir aux Notices biographiques.
  35. L'objet de ces reconnaissances était de préparer celle que les généraux en chef se disposaient à faire peu de jours après avec un gros détachement pour fixer plus spécialement l'attention du général Clinton et ne lui laisser aucun doute sur l'intention des généraux alliés.
  36. Les détails qui suivent sont en accord avec ceux que donne le journal de Washington cité par Sparks, VIII, p. 109.
  37. La droite, commandée par le général Heath, était formée par une partie de la division du général Lincoln. La légion de Lauzun protégeait l'armée à gauche. Il y avait en tout environ cinq mille hommes avec deux batteries de campagne. La tête des colonnes arriva le 22, à cinq heures du matin, sur le rideau qui domine King's bridge. Les chemins étaient très mauvais et l'artillerie avait peine à suivre. Cependant les deux armées marchaient dans un ordre parfait en observant le plus grand silence. Un régiment américain marcha résolument, sous un feu nourri, pour s'emparer d'une redoute. Un de ses officiers eut la cuisse emportée.
  38. Quelques frégates installées dans la rivière du Nord leur envoyèrent des boulets qui ne firent aucun mal. Ils rabattirent ensuite sur Morrisania, où le feu de l'ennemi fut encore plus vif. Le comte de Damas eut un cheval tué sous lui. Les généraux rentrèrent enfin dans leurs lignes après être restés vingt-quatre heures à cheval.
  39. C'est à cette occasion que furent réalisées plusieurs cartes du nord de l'île de Manhattan, telle la Reconnoissance des ouvrages du nord de l'Isle de Newyork dont on a déterminé géometriquement les principaux points le 22 et le 23 juillet (en ligne sur le site de la bibliothèque du Congrès américain, dans la collection Rochambeau) ou la Reconnoissance des ouvrages du nord de l'isle de Newyork faite en présence des Généraux Washington et Rochambeau soutenus par un corps de 5 000 hommes le 22 et 23 juillet 1781, par Édouard Colbert, comte de Maulevrier (bibliothèque Clements Library Associates).
  40. Nous fîmes dans cette reconnaissance, dit Rochambeau, l'épreuve de la méthode américaine pour faire passer à la nage les rivières aux chevaux en les rassemblant en troupeau à l'instar des chevaux sauvages. Nous avions passé dans une île qui était séparée de l'ennemi, posté à Long Island, par un bras de mer dont le général Washington voulut faire mesurer la largeur. Pendant que nos ingénieurs faisaient cette opération géométrique, nous nous endormîmes, excédés de fatigue, au pied d'une haie, sous le feu du canon des vaisseaux de l'ennemi, qui voulait troubler ce travail. Réveillé le premier, j'appelai le général Washington et lui fis remarquer que nous avions oublié l'heure de la marée. Nous revînmes vite à la chaussée du moulin sur laquelle nous avions traversé ce petit bras de mer qui nous séparait du continent; elle était couverte d'eau. On nous amena deux petits bateaux dans lesquels nous nous embarquâmes avec les selles et les équipages des chevaux; puis on renvoya deux dragons américains qui tiraient par la bride deux chevaux bons nageurs; ceux-ci furent suivis de tous les autres excités par les coups de fouet de quelques dragons restés sur l'autre bord et à qui nous renvoyâmes les bateaux. Cette manœuvre dura moins d'une heure; mais heureusement notre embarras fut ignoré de l'ennemi.
  41. Journal de Cromot du Bourg
  42. Il leur a été pris aussi une soixantaine de chevaux. Je ne peux trop répéter combien j'ai été surpris de l'armée américaine; il est inimaginable que des troupes presque nues, mal payées, composées de vieillards, de nègres et d'enfants, marchent aussi bien et en route, et au feu. J'ai partagé cet étonnement avec de Rochambeau lui-même, qui n'a cessé de nous en parler pendant la route en revenant. Je n'ai que faire de parler du sang-froid du général Washington; il est connu; mais ce grand homme est encore mille fois plus noble et plus beau à la tête de son armée que dans tout autre moment.
  43. Le général britannique Philips mourut le 13 mai 1781. Il était très malade dans son lit, à Petersburg, lorsqu'un boulet de canon parti des batteries de La Fayette traversa sa chambre sans l'atteindre toutefois. Coïncidence bizarre, ce même général commandait à Minden la batterie dont un canon avait tué le père de La Fayette. (Mémoires de La Fayette.) Maryland Papers p. 133-143, correspondance entre Philips et Weedon (en). Arnold fut accusé dans l'armée britannique d'avoir empoisonné le général Philips. (Mercure de France, septembre 1781, p. 160.) Voir aussi The Bland Papers, par Charles Campbell, Petersburg, 1848, II, p. 124.
  44. Il devait emmener trois mille cinq cents hommes de la garnison de Saint-Domingue, où de Lillencourt était gouverneur, et emporter les 1 200 000 livres fournies par Don Solano, qui lui avaient été demandées; mais il ajoutait que ses instructions ne lui permettraient pas de rester au-delà du 15 octobre.
  45. C'est en évitant d'en venir à une action générale, en trompant constamment l'ennemi sur l'effectif réel de ses forces, en opérant des manœuvres habiles ou prenant des dispositions pleines à la fois d'audace et de prudence, que La Fayette obtint ce résultat inespéré. L'enfant ne saurait m'échapper avait écrit Cornwallis au début de la campagne, en parlant de ce général dont il méprisait la jeunesse et dont il méconnaissait l'habileté. À son tour, il allait tomber dans le piège où le menait peu à peu La Fayette.
  46. Le 6 août, en annonçant ses succès au général Washington, il lui disait : Dans l'état présent des affaires, j'espère, mon cher général, que vous viendrez en Virginie, et que si l'armée française prend aussi cette route, j'aurai la satisfaction de vous voir de mes yeux à la tête des armées combinées; mais si une flotte française prend possession de la baie et des rivières et que nous ayons formé une force de terre supérieure à celle de l'ennemi, son armée doit tôt ou tard être contrainte à se rendre. Mémoires de La Fayette. De son côté, le général Washington écrivait une lettre tout amicale et toute confidentielle à La Fayette pour le féliciter de ses succès antérieurs, et il ajoutait qu'il lui permettait, maintenant qu'il avait sauvé la Virginie, de venir prendre part à l'attaque projetée contre New York. Il reconnaissait toutefois la nécessité de la présence de La Fayette à la tête de l'armée de Virginie. Ces deux missives eurent un sort tout différent et, par un de ces hasards dont nous avons eu un précédent exemple après la conférence d'Hartford, la lettre du général Washington fut interceptée par James Moody Page d'aide sur l'homonymie dans les Jerseys, tandis que celle de La Fayette arrivait à destination. Le général Clinton crut plus que jamais qu'il allait être attaqué. Cette illusion dura encore quelque temps après que les troupes combinées eurent commencé leur marche vers le Sud. Cette circonstance servit si bien les Américains et trompa si complètement les généraux britanniques, que l'on est porté à croire que ce ne fut pas tout à fait par un hasard heureux, mais par suite d'une habile manœuvre de Washington, que sa lettre, écrite avec intentions tomba entre les mains de James Moody. Telle était l'opinion de lord Cornwallis, qui ne pouvait se pardonner après sa défaite d'avoir été ainsi joué (Voir Mercure de France, 1781). --Sparks, VIII, 144, raconte aussi comment un faux ordre signé de La Fayette et enjoignant au général Morgan de faire avancer ses troupes fut saisi par Cornwallis sur un vieux nègre envoyé à dessein de son côté, ce qui le détermina à rétrograder.
  47. C'est pourquoi il envoya des troupes au sud de la James River, sous prétexte de déloger les Britanniques de Portsmouth, ce qui eut encore l'effet de faire réunir au corps de l'armée les troupes et l'artillerie qui se seraient échappées par Albermale-Sound à l'arrivée du comte de Grasse. C'est dans la même vue qu'il retint d'autres troupes, du même côté, sous prétexte de faire passer le général Wayne et ses Pennsylvaniens à l'armée du Sud pour renforcer le général Green Page d'aide sur l'homonymie. En même temps il envoyait auprès de Cornwallis le soldat Morgan, qui resta quelque temps comme déserteur au milieu des ennemis, et qui ne voulut accepter, au retour de sa difficile et dangereuse mission, d'autre récompense que la restitution d'un fusil auquel il tenait beaucoup (Voir Mémoires de La Fayette pour la conduite de Morgan.-- Sparks, VIII, 152.)
  48. de Barras persistait dans sa détermination de se joindre à l'amiral de Grasse, bien qu'il fût autorisé par une lettre particulière du ministre de la marine, de Castries, à croiser devant Boston, s'il lui répugnait de servir sous les ordres d'un amiral moins ancien que lui. de Rochambeau l'avait donc chargé de transporter dans la baie de Chesapeak toute l'artillerie de siège restée à Newport avec le corps de de Choisy.
  49. Dès quatre heures du matin on battit la générale, et à cinq heures et demie de Rochambeau, en visitant le camp, s'aperçut que les voitures de vivres manquaient et qu'il ne restait plus au camp que 500 ou 600 rations. Il en envoya chercher et dut remettre le départ à midi. En attendant il donna le commandement du bataillon des grenadiers et chasseurs de Bourbonnais à Guillaume de Deux-Ponts ; celui du bataillon de Soissonnais à de La Valette, lieutenant-colonel de Saintonge, et il les joignit à la légion de Lauzun pour former l'arrière-garde, qui, placée tout entière sous les ordres du baron de Vioménil (G. de Deux-Ponts, dit le Vicomte, mais il est probable que ce poste important, qui donnait la supériorité sur de Lauzun, ne pouvait être confié qu'à un général tel que celui que l'on nomme le baron.--Son frère avait pourtant rang de maréchal de camp), fut chargée de garder les avenues pendant qu'on faisait partir l'artillerie et les bagages. Il ne leva ses postes qu'à deux heures. Mais les équipages étaient trop chargés, et les routes accidentées ou défoncées par les pluies. Les fourgons se brisaient ou s'embourbaient, de telle sorte qu'à huit heures du soir on n'avait encore fait que quatre milles et que les régiments ne purent arriver à Northcastle que le 20, à quatre heures du matin. de Custine avait été obligé de laisser le vicomte de Rochambeau avec toute l'artillerie et 200 hommes à 12 milles de Northcastle.
  50. Le baron de Vioménil s'arrêta à la maison d'Alexander Lark, où il bivouaqua et où lui et ses officiers purent se sécher et se reposer. Il reçut ordre de se rendre directement à King's-ferry en passant par Leguid's Tavern, où il arriva le 20, à onze heures du soir, et par Pensbridge, sur le Croton Page d'aide sur l'homonymie, où il rejoignit le gros de l'armée.
  51. Le Croton n'est pas navigable, mais n'est pourtant guéable qu'à certaines époques. Le soir les troupes campèrent à Hun's Tavern, qui forme un faubourg de Crampond. Dès ce moment, la légion de Lauzun marcha à l'avant-garde, tandis que le bataillon des grenadiers et chasseurs de Bourbonnais formait l'arrière-garde immédiate de l'armée et que celui de Soissonnais restait sur les bords du Croton jusqu'à ce que tous les équipages fussent passés.
  52. Comme il n'y avait en cet endroit que la maison de l'homme à qui appartenait le bac, le quartier général resta établi à Peekskill. de Rochambeau ne voulut pas passer si près de West Point sans aller visiter cette place forte. Il y employa la journée du 23 et s'y rendit en bateau avec le général Washington et plusieurs officiers. À son retour il reçut des lettres de de Choisy qui lui annonçait qu'il s'était embarqué le 21 sur l'escadre de de Barras avec toute l'artillerie et les cinq cents hommes de troupes françaises dont il avait le commandement. Il en laissait cent à Providence, sous le commandement de Desprez Page d'aide sur l'homonymie, major de Deux-Ponts, pour la garde des magasins et de l'hôpital.
  53. Il n'est pas douteux que les nombreuses démonstrations faites devant New York et surtout les lettres interceptées, comme nous l'avons dit, ne l'aient complètement trompé sur les intentions véritables des généraux alliés. Du reste, le plus grand secret fut gardé sur le but des mouvements des armées, au point que les généraux ignoraient, aussi bien que les colonels et les aides de camp, le point sur lequel on voulait diriger une attaque. L'opinion générale était, là comme dans le camp britannique, que l'on voulait tourner la place et attaquer New York par Paulus-Hook ou Staten Island.
  54. La route, longue de quinze milles, était superbe; le pays, découvert et bien cultivé, était habité par des Hollandais généralement fort riches. La petite rivière de Pompton, que l'armée dut traverser trois fois à quatre milles de distance de la ville du même nom, était munie de ponts à chaque passage. Quand les troupes furent installées dans leur camp, plusieurs généraux et officiers profitèrent du voisinage de Totohaw Fall pour aller voir cette curieuse cataracte que de Chastellux décrit dans ses Voyages.
  55. Il mourut pair de France sous Charles X.
  56. Ils partirent en avant pour Philadelphie et firent brusquement tourner leurs troupes sur le revers des montagnes qui séparent l'intérieur de l'État du New Jersey de ses districts, situés sur les bords de la mer. de Rochambeau emmenait avec lui Fersen, de Vauban et de Closen comme aides de camp.
  57. Elle dut traverser Morristown, ville assez jolie dans laquelle on comptait de soixante à quatre-vingts maisons bien bâties. L'armée américaine y avait campé en 1776 et 1779. On sait que, à la première date, le général Lee Page d'aide sur l'homonymie, qui s'était imprudemment séparé de son armée, fut enlevé par un corps britannique, mais que la seconde fois le général Washington avait pris une belle position sur la hauteur entre Menden et Baskeridge pour garder le passage de la Delaware. Il y conserva ainsi la tête de toutes les routes par lesquelles l'ennemi pouvait passer.
  58. La rivière était guéable. Les équipages la franchirent de suite; mais les troupes s'arrêtèrent et ne la franchirent à leur tour que le lendemain, pour aller camper à Red Lion's Tavern, à dix-huit milles du camp précédent qui était Sommerset Court-House.
  59. Lorsque les généraux firent faire à l'armée une brusque conversion pour la diriger sur la Delaware, le baron de Vioménil reçut avis que mille hommes de la garnison de New-York avaient eu ordre de se tenir prêts à marcher et que les troupes légères n'étaient pas à plus d'un mille. Ce général, qu'un coup de pied de cheval obligeait d'aller en voiture, ne savait quel parti prendre: il était, en effet, presque sans ressources s'il eût été attaqué. Lauzun quitta alors son campement de Sommerset et marcha au-devant de l'ennemi, le plus loin possible, afin de donner à de Vioménil le temps de se retirer dans les bois. Il envoya de fortes patrouilles sur tous les chemins par où les Britanniques pouvaient arriver. Il se mit lui-même à la tête de cinquante hussards bien montés, et il s'avança a plus de dix milles sur le chemin de Brunswick, par lequel les ennemis devaient le plus probablement s'avancer. Il rencontra trois fortes patrouilles de troupes légères qui se retirèrent après un échange de quelques coups de pistolet, et, convaincu que les troupes britanniques ne s'avançaient pas, il retourna rassurer le baron de Vioménil.
  60. Le régiment de Soissonnais, qui a des parements couleur de rosé, avait en outre ses bonnets de grenadiers, avec la plume blanche et rose, ce qui frappa d'étonnement les beautés de la ville (Cromot du Bourg).
  61. Comme on rendit au Congrès les mêmes honneurs qu'au Roi, les treize membres qui le composaient ont été leurs treize chapeaux à chaque salut de drapeau et d'officier (Deux-Ponts). Cromot du Bourg découvrit à Philadelphie bien des choses honnêtes et remarquables (Voir aussi, pour ce même sujet, les Voyages de Chastellux, les Mémoires de Pontgibaud et la partie des Mémoires du prince de Broglie). Sur le premier point, il vante l'accueil généreux et bienveillant qu'il reçut chez le ministre de France, de la Luzerne, dont tous les écrivains de cette époque citent l'affabilité et le mérite. Il rappelle, dans son journal, le dîner britannique qu'il prit avec les généraux français et leur famille (c'est ainsi que les Américains nommaient les aides de camp) chez le président des États. Il y avait, dit-il, une tortue que je trouvai parfaite et qui pouvait peser de 60 à 80 livres. On porta au dessert toutes les santés possibles. Il cite aussi Benezet (On a une Vie de cet éminent philanthrope qui éleva le premier la voix contre la traite des nègres, Watson, Annals, II, 209.) comme le quaker le plus zélé de Philadelphie. Je causai avec lui quelque temps; il me parut pénétré de l'excellence de sa morale; il est petit, vieux et laid, mais c'est réellement un galant homme, et sa figure porte l'empreinte d'une âme tranquille et d'une conscience calme. En fait de choses remarquables, Cromot du Bourg note d'abord la ville elle-même ; Elle est grande et assez bien bâtie; les rues sont fort larges et tirées au cordeau; elles ont des deux côtés des trottoirs pour les piétons; il y a un grand nombre de boutiques richement garnies et la ville est fort vivante, car il y au moins quarante mille habitants. On trouve dans la rue du Marché deux halles immenses bâties en briques, dont une est consacrée à la boucherie. Je ne leur ai trouvé d'autre défaut que d'être au milieu d'une rue superbe qu'elles déparent tout à fait. Le port peut avoir deux milles de long. C'est tout simplement un quai qui n'a de beau que sa longueur. Il y a plusieurs temples fort beaux et un collège considérable qui a le titre d'Université. Cet aide de camp de de Rochambeau fit, comme Chastellux et bien d'autres, une visite au cabinet de curiosités de Cimetierre, le Genevois Page d'aide sur l'homonymie, et à celui d'histoire naturelle du savant docteur Chauvel Page d'aide sur l'homonymie (Watson Page d'aide sur l'homonymie, Annals). Dans le premier, il fut étonné d'apercevoir au milieu d'une foule de choses intéressantes une mauvaise paire de bottes fortes, et il ne put s'empêcher de demander en riant à Cimetierre si c'était là un objet de curiosité. Celui-ci lui répondit qu'elles avaient toujours fixé l'attention des Américains parce qu'ils n'avaient encore jamais vu que celles-là et que, vu leur étonnement, il s'était permis de les faire passer pour les bottes de Charles XII. Mais il est probable qu'après le passage de l'armée française les bottes fortes cessèrent d'être un objet extraordinaire pour les Américains.
  62. Laurens revint au commencement de septembre 1781 sur la frégate la Résolue, qui apportait de l'argent pour les Français et pour les Américains (Journal de Blanchard.)
  63. Le général Washington suivit la route de terre ; mais Rochambeau voulut visiter les défenses de Philadelphie sur la Delaware, et il monta sur un bateau avec M. de Mauduit-Duplessis et un aide de camp (Cromot du Bourg). Ils abordèrent d'abord à Mud-Island, où était le fort inachevé de Miflin ; ils passèrent ensuite sur la rive gauche, à Redbank, où de Mauduit ne trouva plus que les ruines du fort qu'il avait si vaillamment défendu le contre la troupe de Hessois du colonel Donop. Ils arrivèrent enfin à Billing's Fort, qui avait été construit pour soutenir les chevaux de frise qui sont plantés dans la rivière et défendent le passage contre les vaisseaux ennemis qui tenteraient de la remonter. Ce dernier seul était en bon état et pourvu d'une batterie très bien placée et très solidement construite.
  64. J'ai été aussi surpris que j'ai été touché, dit Guillaume de Deux-Ponts, de la joie bien vraie et bien pure du général Washington. D'un naturel froid et d'un abord grave et noble qui chez lui n'est que véritable dignité et qui sied si bien au chef de toute une nation, ses traits, sa physionomie, son maintien, tout a changé en un instant; il s'est dépouillé de sa qualité d'arbitre de l'Amérique septentrionale et s'est contenté pendant un moment de celle du citoyen heureux du bonheur de son pays. Un enfant dont tous les vœux eussent été comblés n'eût pas éprouvé une sensation plus vive, et je crois faire honneur aux sentiments de cet homme rare en cherchant à en exprimer toute la vivacité.
  65. Deux criques se jetant, l'une dans la James River, l'autre dans la York River resserrent beaucoup la péninsule en cet endroit. Il eût fallu forcer ces deux passages bien défendus. Deux maisons et deux bâtiments publics de Williamsburg, en pierres, étaient bien placés pour défendre le front. Il y avait cinq mille hommes de troupes américaines et françaises, un gros corps de milices et une artillerie de campagne bien servie.
  66. Le marquis de Saint-Simon, qui, quoique subordonné à La Fayette par la date de sa commission, était bien plus ancien que lui d'âge et de service, réunit ses instances à celles de l'amiral. Il représenta que les ouvrages de lord Cornwallis n'étant pas achevés, une attaque de forces supérieures enlèverait suivant toute apparence York-Town, ensuite Glocester. La tentation était grande pour le jeune général de l'armée combinée, qui avait à peine vingt-quatre ans. Il avait un prétexte irrécusable pour faire cette attaque, dans la déclaration que lui faisait de Grasse qu'il ne pouvait attendre les généraux et les forces venant du Nord. Mais il pensa que si cette attaque pouvait avoir un succès brillant et glorieux pour lui, elle coûterait nécessairement beaucoup de sang. Il ne voulut pas sacrifier à sa gloire personnelle, les soldats qui lui étaient confiés. Non seulement il refusa de suivre les conseils du comte de Grasse, mais il chercha à lui persuader d'attendre l'arrivée des généraux Washington, Rochambeau et Lincoln, tous ses chefs ou ses anciens. Il y perdrait le commandement en chef, mais la réduction de Cornwallis deviendrait une opération certaine et peu coûteuse. L'amiral de Grasse se rendit quoiqu'à regret à ces raisons.
  67. On était encore en effet à plus de cent lieues du point où l'on devait se réunir à de La Fayette, et il était important de ne pas le laisser dans une position critique.
  68. Toutes les provisions que l'on put se procurer à grande peine dans ce pays, qui ressemble plutôt à un désert qu'à une contrée faite pour l'habitation de l'homme, furent quelques bœufs dont on fit cuire la moitié et saler le reste; il y en avait pour quatre jours. Pour suppléer aux vivres du reste de cette traversée, il fut donné à chaque homme, officier comme soldat, une livre de fromage; cela était accompagné d'un peu de rhum et de biscuits pour dix-sept jours. (Mercure de France, septembre 1781.)
  69. Dumas, était chargé de diriger ce passage. Ayant appris par les gens du pays que cette large rivière était guéable dans la belle saison un peu au-dessous des chutes, il remonta à sept milles au-dessus de Lower-Ferry, où les bacs transportaient lentement les hommes et les chevaux, et, ayant sondé le fond de la rivière avec beaucoup de précaution, il n'hésita pas à conseiller aux généraux d'y faire passer les chariots et l'artillerie, ce qui s'exécuta sans trop de pertes. Les soldats, privés de leurs bagages pendant plusieurs jours par suite de cette séparation, durent se passer de tentes et acceptèrent gaiement leur situation provisoire.
  70. On reconnut bien vite que l'embarquement de toute l'armée était impossible. On fit même un essai le 13 septembre, et les généraux se convainquirent qu'ils ne pouvaient pas exposer les troupes à la position gênante et périlleuse dans laquelle elles seraient obligées de se tenir pendant plusieurs jours sur de petits bateaux très mal équipés.
  71. de Custine, pressé d'arriver le premier, prit un sloop bon voilier et navigua sans s'arrêter jusqu'à la James River. Il laissait ainsi sans direction le convoi dont il avait le commandement. Il est vrai que le duc de Lauzun pouvait l'y suppléer; mais rien n'avait été convenu entre ces officiers, et Lauzun se trouvait sans ordres ni instructions. Les bateaux étaient en si mauvais état que deux ou trois chavirèrent et qu'il y eut sept ou huit hommes de noyés.
  72. Il semble résulter pour Thomas Balch de divers documents, que l'amiral britannique fut dérouté par l'apparition de l'escadre aux ordres de de Barras.
  73. Quiconque voyagerait dans ce pays dans dix ans, dit Cromot du Bourg, ou même dans un an, et voudrait se servir de mon journal pour se guider, serait fort étonné de ne point trouver le même nom aux tavernes et aux ferries; c'est la chose la plus commune dans ce pays que le changement à cet égard, car ces endroits prennent toujours le nom du propriétaire.
  74. Ce général était un ancien aubergiste que les événements avaient rapidement fait parvenir à son grade; mais, s'il faut en croire Lauzun, c'était un excellent homme, qui n'aimait pas la guerre. La manière dont il bloquait Glocester était bizarre. Il s'était placé à plus de quinze milles des ennemis et n'osait pas envoyer une patrouille à plus d'un demi-mille du camp.
  75. Il offrit au duc d'écrire à Weedon pour qu'il ne se mêlât plus de rien, tout en conservant son rang aux yeux de l'armée. de Lauzun ne voulut pas accepter cette situation équivoque, et, le 25, il se rendit par terre avec son infanterie auprès du général Weedon pour servir sous ses ordres. Sa cavalerie, envoyée par de Rochambeau, était déjà devant Glocester.
  76. Ni Lauzun, ni Choisy, ne rendirent justice au général Weedon, que son inexpérience des choses de la guerre fit tourner en ridicule par les officiers français. On peut trouver dans les Maryland Papers quelques lettres de Weedon à La Fayette, au général britannique Philips et à d'autres, qui témoignent de l'honorabilité de son caractère et de sa dignité. La conduite des milices à Camden, où elles abandonnèrent de Kalb et les troupes régulières ou Maryland Line, inspira aux Français ce mépris qu'ils exprimaient en toute occasion
  77. Cette dernière ville, capitale de la Virginie, avait eu une grande importance avant la guerre. Elle se composait de deux grandes rues parallèles coupées par trois ou quatre autres. Le collège, le gouvernement et le capitole étaient encore de beaux édifices, quoiqu'ils fussent dégradés depuis qu'ils étaient en partie abandonnés. Les temples n'y servaient plus que de magasins et d'hôpitaux. Les habitants avaient déserté la ville. La campagne avait été dévastée par les Britanniques au point qu'on ne trouvait plus ni foin ni avoine pour les chevaux et qu'on était obligé de les laisser paître dans les champs.
  78. Au retour de cette campagne, il fut nommé colonel en France; il n'avait que vingt-trois ans. Mais il donna sa démission et se livra, à des études économiques. C'est le chef de la fameuse école Saint-Simonienne.
  79. A un mille de la place, les trois brigades se séparèrent et s'avancèrent jusqu'à portée de pistolet en profitant des rideaux des bois et des criques marécageuses pour former une enceinte continue depuis la rivière d'York, à gauche, jusqu'au marais, près de la maison du gouverneur Nelson.
  80. Les bois favorisaient du reste leur approche. Ce déploiement successif des colonnes pour occuper le terrain inégal, et coupé par des haies se fit avec la plus grande célérité.
  81. Ils jugèrent sans doute que cette ligne de défense était beaucoup trop étendue. Il n'en est pas moins vrai qu'en livrant aux alliés, sans coup férir, ces importantes positions, ils leur facilitèrent le succès en leur évitant bien des hésitations et des embarras.
  82. Le guide qui conduisait ces officiers les assurait qu'ils n'étaient pas à une demi-portée de fusil de la redoute, et ceux-ci ne la voyaient pas encore. Cela tenait à sa position au milieu des bois. On s'attendait au moins à des combats partiels très vifs. Le terrain aurait été très favorable à cette sorte de défense. Mais la place était tout à fait déserte, et l'on n'eut qu'à s'y établir.
  83. À trois cents pas des redoutes, vers la ville, ils virent un ravin profond de vingt-cinq pieds qui n'était plus défendu, bien qu'il formât autour de la ville une circonvallation naturelle.
  84. Ils se rendirent aisément maîtres du bois placé devant eux. Pourtant les postes qu'ils avaient forcés à se replier sur une redoute firent diriger contre eux un feu assez vif de boulets et de mitraille qui tua un hussard, cassa le bras à un autre et brisa la cuisse à de Bouillet Page d'aide sur l'homonymie, officier d'Agenais. À la suite de cette reconnaissance, de Rochambeau fit avancer d'un demi-mille le camp occupé par la brigade de Bourbonnais.
  85. Thomas Balch mentionne comme un fait bizarre la destruction d'une patrouille de quatre soldats américains, dans la journée du 2, par un seul boulet. Trois de ces hommes furent tués sur le coup, et le quatrième gravement blessé.
  86. Voici comment Lauzun en parle dans ses Mémoires : de Choisy commença dès son arrivée par envoyer promener le général Weedon et toute la milice, en leur disant qu'ils étaient des poltrons, et en cinq minutes il leur fit presque autant de peur que les Britanniques, et assurément c'était beaucoup dire. Il voulut dès le lendemain aller occuper le camp que j'avais reconnu. Un moment avant d'entrer dans la plaine de Glocester, des dragons de l'État de Virginie vinrent très effrayés nous dire qu'ils avaient vu des dragons britanniques dehors et que, crainte d'accident, ils étaient venus à toutes jambes, sans examiner. Je me portai en avant pour tâcher d'en savoir davantage. J'aperçus une fort jolie femme à la porte d'une petite maison, sur le grand chemin; je fus la questionner; elle me dit que dans l'instant même le colonel Tarleton sortait de chez elle; qu'elle ne savait pas s'il était sorti beaucoup de troupes de Glocester; que le colonel Tarleton désirait beaucoup presser la main du duc français (to shake hands with the french duke). Je l'assurai que j'arrivais exprès pour lui donner cette satisfaction. Elle me plaignit beaucoup pensant, je crois par expérience, qu'il était impossible de résister à Tarleton; les troupes américaines étaient dans le même cas ? Je n'étais pas à cent pas de là que j'entendis mon avant-garde tirer des coups de pistolet. J'avançai au grand galop pour trouver un terrain sur lequel je pusse me mettre en bataille. J'aperçus en arrivant la cavalerie britannique, trois fois plus nombreuse que la mienne (Elle comptait quatre cents chevaux et était soutenue par deux cents fantassins qui faisaient un fourrage). Je la chargeai sans m'arrêter. Tarleton me distingua et vint à moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre les deux troupes, lorsque son cheval fut renversé par un de ses dragons poursuivis par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le Prendre (On remarquera ce trait qui est dans le caractère de Lauzun; son adversaire étant démonté pendant cette sorte de duel, il court sur lui, non pour le tuer, mais pour le prendre.); une troupe de dragons britanniques se jeta entre nous deux et protégea sa retraite; son cheval me resta. Il me chargea une deuxième fois sans me rompre je le chargeai une troisième, culbutai une partie de sa cavalerie et le poursuivis jusque sous les retranchements de Glocester. Il perdit un officier, une cinquantaine d'hommes, et je fis un assez grand nombre de prisonniers.
  87. Cette conduite de Choisy n'est-elle pas la justification de celle de Weedon qui ne voulait pas exposer imprudemment ses milices
  88. Trois hussards furent tués et onze blessés. M. Billy Dillon et Dutertre, capitaines de la légion, furent blessés légèrement; M Robert Dillon, Sheldon, Beffroy et Monthurel s'y distinguèrent
  89. de Lauzun ne raconte pas dans ses mémoires le trait suivant recueilli par un autre officier et qui lui fait honneur. Comme il s'en revenait avec sa troupe, il aperçut un des lanciers de sa légion qui se défendait à quelque distance contre deux lanciers de Tarleton. Sans rien dire à personne, il lâcha la bride à son cheval et alla le délivrer.
  90. Ils ne furent pas inquiétés par les Britanniques, qui portaient toute leur attention et dirigèrent tout leur feu sur le régiment de Touraine. Celui-ci était chargé, à l'extrême gauche de la ligne française, de construire une batterie de huit pièces de canon et dix obusiers pour servir de fausse attaque.
  91. Jamais spectacle plus horrible et plus beau n'a pu s'offrir à l'œil. Dans une nuit obscure, tous ses sabords ouverts jetant des gerbes de feu, les coups de canon qui en partaient, l'aspect de toute la rade, les vaisseaux sous leurs huniers fuyant les vaisseaux enflammés, tout cela faisait un spectacle terrible et grandiose. (Mercure de France, novembre 1781; rapport d'un officier général français.)
  92. L'une de ces redoutes était à l'extrême droite sur le bord du fleuve en avant des troupes américaines; l'autre, qui n'en était pas éloignée de plus de cent toises, était à la jonction de la parallèle des Américains avec celle des Français, à la droite de ceux-ci. La prise de ces redoutes était devenue indispensable.
  93. Il soutenait que les canons de la batterie dans laquelle on se trouvait avaient suffisamment endommagé la redoute qu'on retardait inutilement l'attaque, puisque le feu de l'ennemi paraissait éteint.
  94. Eh bien, dit-il, les abattis et les palissades sont encore en bon état. Il faut redoubler notre feu pour les briser et écrêter le parapet; nous verrons demain si la poire est mûre.
  95. , il y avait à l'hôpital de Williamsbourg quatre cents malades ou blessés et treize officiers, avec défaut complet de moyens. Il fallait, non seulement des secours pour l'ambulance, mais aussi pour de Choisy du côté de Glocester. Blanchard déploya dans son service la plus grande activité et le zèle le plus louable; mais il avoua que si le nombre des blessés avait été plus grand, il aurait été dans l'impossibilité de leur faire donner les soins nécessaires.
  96. Le baron de Vioménil était maréchal de camp de service et de Custine brigadier. Il y avait à la tranchée deux bataillons de Gâtinais, deux autres de Deux-Ponts, et, en outre, des auxiliaires tirés des grenadiers de Saintonge, des chasseurs de Bourbonnais, d'Agenais et de Soissonnais.
  97. Ces paroles remplirent de joie de Deux-Ponts, qui se douta bien de ce qu'on attendait de lui. Dans l'après-midi, de Vioménil vint prendre cet officier et l'emmena avec le baron de l'Estrade, lieutenant-colonel de Gâtinais, qu'il lui donna pour second, et deux sergents des grenadiers et chasseurs du même régiment, Le Cornet et Foret. Ceux-ci, aussi braves qu'intelligents au rapport de Guillaume de Deux-Ponts, étaient spécialement chargés de reconnaître avec la dernière exactitude le chemin que l'on devrait suivre pendant la nuit. Ils devaient marcher à la tête des porte haches. de Deux-Ponts revint ensuite former son bataillon et le conduisit à l'endroit de la tranchée le plus voisin de celui d'où on devait déboucher.
  98. Au premier rang se trouvaient les deux sergents Foret et Le Cornet, avec huit charpentiers précédant cent hommes portant les uns des fascines et les autres des échelles ou des haches. Charles de Lameth, qui venait de remettre le service de tranchée à Dumas, s'était joint à cette première troupe ainsi que de Damas. Venaient ensuite les grenadiers de Gâtinais rangés par files, sous le commandement de de l'Estrade, puis les grenadiers et chasseurs de Deux-Ponts en colonne par sections. Les chasseurs des régiments de Bourbonnais et d'Agenais suivaient à cent pas en arrière de ce bataillon, commandé par Guillaume de Deux-Ponts (Il est à remarquer que Guillaume de Deux-Ponts, bien qu'il ne fût que lieutenant-colonel, fut toujours chargé de postes plus importants que le marquis son frère, qui était colonel du même régiment.). Le second bataillon du régiment de Gâtinais, commandé par le comte de Rostaing, terminait la réserve.
  99. On ne lui répondit pas davantage, et les charpentiers qui marchaient en tête attaquèrent les abattis à coups de hache. Ils étaient encore bien forts et bien conservés, malgré le feu continu des jours précédents. Ils arrêtèrent quelques instants la colonne d'attaque, qui, se trouvant encore à vingt-cinq pas de la redoute, aurait été fort exposée si l'obscurité n'avait enlevé au tir de l'ennemi toute précision. Une fois les abattis et les palissades franchis avec résolution, les fascines furent jetées dans le fossé, et tous luttèrent d'ardeur et d'activité pour se faire jour au travers des fraises ou monter à l'assaut.
  100. Mais telle était l'ardeur des soldats que l'un d'eux ne reconnaissant pas son chef, se suspendit à son habit pour s'aider à monter et le précipita dans le fossé où plus de deux cents hommes passèrent nécessairement sur son corps.
  101. Au même instant il reçut un coup de fusil dans la cuisse. Un petit nombre d'hommes étant enfin parvenus sur le parapet, de Deux-Ponts ordonna de tirer.
  102. Jamais je ne vis un spectacle plus majestueux. Je ne m'y arrêtai pas longtemps; j'avais mes soins à donner aux blessés, l'ordre à faire observer parmi les prisonniers, et des dispositions à prendre pour garder le poste que je venais de conquérir. (Deux-Ponts.)
  103. Comme une sentinelle vint avertir de Deux-Ponts que l'ennemi paraissait, il avança la tête hors du parapet pour regarder: au même instant un boulet vint frapper le parapet tout près de sa tête et ricocha en lui criblant la figure de sable et de gravier. Cette blessure était peu grave, mais elle ne le força pas moins à quitter son poste pour aller à l'ambulance.
  104. La Fayette, un peu piqué, lui dit: Nous sommes de jeunes soldats, il est vrai; mais notre tactique, en pareil cas, est de décharger nos fusils et d'entrer tout droit à la baïonnette. Il le fit comme il le dit.
  105. Mémoires de La Fayette
  106. Cette démarche était en réalité inutile, car les Français ne furent de leur côté que sept minutes à se rendre maîtres de la position qu'ils avaient attaquée. Ils avaient aussi rencontré de plus sérieux obstacles et une résistance plus énergique. Mais le colonel Barber fit preuve en cette circonstance d'un sang-froid qui étonna les officiers français. Il fut blessé dans le trajet par le vent d'un boulet ennemi qui lui fit une contusion au côté. Il ne voulut pourtant pas se laisser panser avant de s'être acquitté de sa commission, qui resta d'ailleurs sans réponse.
  107. Après la nuit de la grande attaque (du 14 au ), le nombre des malades à l'ambulance était d'environ cinq cents dont vingt officiers. (Blanchard.)
  108. Dans ce but, il fit distribuer des haches à la milice américaine pour couper les palissades. Mais au premier coup de feu, beaucoup de miliciens jetèrent les haches et les fusils et prirent la fuite. Ainsi abandonné avec quelques compagnies seulement d'infanterie française, de Choisy dut se replier sur la cavalerie de Lauzun après avoir perdu une douzaine d'hommes.
  109. Ils surprirent ces postes, enclouèrent du côté des Français une batterie de sept canons, tuèrent un homme et en blessèrent trente-sept autres, ainsi que plusieurs officiers: M Marin, capitaine de Soissonnais; de Bargues, lieutenant de Bourbonnais; d'Houdetot, lieutenant d'Agenais; de Léaumont, sous-lieutenant d'Agenais, et de Pusignan, lieutenant d'artillerie. de Beurguissant, capitaine d'Agenais, qui avait été chargé de la garde et de la défense de la redoute prise dans la nuit précédente, fut lui-même blessé et fait prisonnier.
  110. Il se plaça à la gauche du général O'Hara, et comme celui-ci lui demanda où se tenait le général Rochambeau: À notre gauche, répondit Dumas; à la tête de la ligne française; et aussitôt le général O'Hara pressa le pas de son cheval pour présenter son épée au général français. Dumas devinant son intention partit au galop pour se placer entre le général britannique et de Rochambeau. Celui-ci lui indiquait en même temps d'un geste le général Washington placé en face de lui à la tête de l'armée américaine. Vous vous trompez, lui dit alors Dumas, le général en chef de notre armée est à la droite; puis il le conduisit. Au moment où le général O'Hara levait son épée pour la remettre, le général Washington l'arrêta en lui disant « Never from such good a hand » (« jamais d'une aussi bonne main »).
  111. Les troupes britanniques commirent pendant la guerre de l'Indépendance, et sur tous les points du globe où elles eurent à combattre, les actes de barbarie les plus révoltants et les plus contraires non seulement aux lois de l'humanité, mais même à celles que l'usage a consacrées dans les guerres entre peuples civilisés.
  112. Lord Cornwallis donna à dîner le 21 au duc de Lauzun, qui, revenant de Glocester, passait au parc; ce général était assez gai et on le trouva fort aimable. Le lendemain, le vicomte de Damas alla l'inviter à dîner de la part de de Rochambeau. Ce jour-là il parut plus triste que de coutume. Il n'avait rien à se reprocher, mais se plaignait de Clinton.
  113. Les troupes d'Anspach, deux jours après la capitulation, offrirent, officiers et soldats, au duc de Lauzun de servir dans sa légion. de Lauzun leur répondit qu'ils appartenaient aux Américains et qu'il ne pouvait les prendre au service du roi de France sans l'agrément du roi et du Congrès.
  114. L'armée mit près d'un mois à se rendre de Williamsbourg à Baltimore, bien que la distance de ces deux villes ne soit que de 226 milles. L'avant-garde partit le 1er juillet et arriva le 24, tandis que l'arrière-garde, comprenant les équipages et l'ambulance, ne parvint à Baltimore que le 27. Celle-ci s'était mise en mouvement dès le 28 juin. D'ailleurs on reprit la route que l'on avait suivie l'année précédente. Les principales stations furent encore : Drinkingspring, Birdstavern, Newcastle, Port-Royal, Hanovertown, Brunk'sbridge, Bowlingreen, Fredericksburg, Stratford, Dumfries, Colchester, Alexandrie, Georgetown, Bladensburg, Brimburg, Elkridge. (Voir le Journal de Blanchard.)
  115. dont on retrouve les détails dans Ségur. Relation de Broglie. Manuscrit du Petit Thouars.
  116. Gandeau, capitaine marchand qui servit de second à de Valongne pendant la traversée. Il s'était distingué dans le combat contre l'Hector et avait peut-être sauvé l'Aigle par une habile manœuvre.
  117. Description du prince de Broglie : Le lendemain, à la pointe du jour, une flottille britannique, composée d'un vaisseau de soixante-quatre, d'un de cinquante, de deux frégates et de deux autres bâtiments légers, parut à deux portées de canon et au vent; elle était commandée par le capitaine Elphinston et portait sur un de ses vaisseaux le prince William-Henry. L'apparition d'une aussi nombreuse compagnie força de La Touche à appareiller au plus vite avec la Gloire et à pénétrer sans délai dans la Delaware, bien qu'il n'eût pas de pilote. La navigation est fort dangereuse dans ce fleuve, à cause des bancs de sable mouvant qui encombrent son lit; nous prîmes en outre le mauvais chenal; l'Aigle toucha deux fois, et la route que nous suivions parut si dangereuse à l'ennemi même qu'il prit le parti de mouiller à deux grandes portées de canon de nous. De La Touche en fit autant, et il nous arriva enfin des pilotes. Il se tint un conseil de guerre à bord de l'Aigle, dans lequel, vu l'extrême danger de la position, le baron de Vioménil prit le parti d'ordonner à tous les officiers passagers sur les deux frégates de s'embarquer sur-le-champ dans des canots et de le suivre à terre. Il ordonna en même temps que les chaloupes fussent employées à porter à terre les 2 500 000 livres dont les frégates étaient chargées. Le premier de ces ordres fut exécuté sans délai, et nous arrivâmes sur la côte d'Amérique le 13, environ à six heures du soir, sans valets, sans chemises, et avec l'équipage du monde le plus leste. Nous nous arrêtâmes d'abord chez un gentleman nommé Mandlau, qui nous donna à manger: après quoi de Vioménil, qui se décida à passer la nuit dans ce lieu, envoya tous les jeunes gens dans le pays, les uns pour faire rassembler quelque milice, les autres pour trouver des chariots et des bœufs ou des bateaux, afin de transporter le lendemain l'argent que les chaloupes devaient apporter pendant la nuit. Nous partîmes, le comte de Ségur, Lameth et moi, pour remplir cet objet, sous la conduite d'un nègre, et nous fîmes pendant la nuit environ douze milles à pied, pour arriver à une espèce d'auberge assez mal pourvue nommée Onthstavern, appartenant à un Américain nommé Pedikies. Je trouvai le moyen d'y rassembler trois chariots attelés de quatre bœufs, et le lendemain, à quatre heures du matin, je grimpai sur un cheval que l'on me donna à l'essai, pour amener mon convoi d'équipage au général. Je n'étais plus qu'à une lieue du bord de la mer, lorsque je rencontrai de Lauzun qui me dit que l'argent était arrivé à trois heures du matin et qu'on en avait déjà déposé sur la plage environ la moitié, lorsque deux chaloupes armées, qu'on soupçonnait pleines de réfugiés, avaient paru; qu'elles s'étaient avancées avec résolution vers le lieu où nos bâtiments chargés de nos richesses étaient mouillés: que de Vioménil, n'ayant avec lui que trois ou quatre fusiliers, ne s'était pas avec raison cru en état de défense; qu'il avait fait jeter à la mer environ douze cent mille livres qu'on n'avait pas encore eu le temps de débarquer, et que ce général, muni du reste du trésor, l'avait d'abord placé sur quelques chevaux, ensuite sur un chariot, et se sauvait avec vers Douvres; où lui, Lauzun, allait le devancer. Cette information m'engagea à changer de route; je résolus d'aller avertir mes compagnons de ce qui se passait; je payai les conducteurs de chariots, et je commençais à galoper de leur côté, lorsque j'entendis des cris dans le bois à côté de moi. J'arrêtai et je vis des matelots et deux ou trois valets qui, se croyant poursuivis par l'ennemi, fuyaient à pied de leur mieux. Ils s'étaient crus coupés en m'entendant galoper devant eux; je les rassurai et j'appris d'eux que le marquis de Laval, le comte de Langeron, Bozon et quelques autres menaient aussi dans le bois une vie errante et inquiète. Je quittai ces effarouchés en croyant apercevoir un chariot que je pouvais imaginer être celui du baron de Vioménil... Je rejoignis enfin mes compagnons, auxquels j'appris la suite de mes aventures, et ils se décidèrent aussitôt à gagner Douvres, qui paraissait le rendez-vous. Nous partîmes de suite pour nous rendre à cette ville, qui est éloignée de dix-sept milles. J'avais pour tout équipage un portefeuille assez gros qui m'incommodait beaucoup à porter, lorsque je rencontrai un matelot de la Gloire qui, effrayé ainsi que les autres, s'était enfui et mourait de fai Comme le besoin rend tendre, il se jeta à mes genoux ou plutôt à ceux de mon cheval pour me demander d'avoir soin de lui; je l'accueillis en bon prince; je lui donnai d'abord à manger, puis, considérant que j'étais absolument dénué de serviteur, je jugeai convenable de faire de ce malotru complètement goudronné le compagnon intime de mes infortunes. En conséquence, je louai un cheval pour mon écuyer; il s'amarra dessus de son mieux; je lui confiai mon portefeuille, et je commençai à me prévaloir, vis-à-vis de mes camarades, de l'avantage que mon nouveau confident me donnait sur eux. Nous étions à moitié chemin de Douvres, lorsque nous rencontrâmes un aide de camp de de Vioménil qui nous dit que ce général venait de recevoir avis que les ennemis et la marée s'étant retirés en même temps, il était possible d'essayer de repêcher les barriques d'argent qu'on avait jetées à la mer, et que le général retournait au lieu du débarquement pour présider à ce travail. L'aide de camp ajouta que de Vioménil nous chargeait de conduire à Douvres le premier convoi d'argent, qu'il abandonnait à nos soins. Ce convoi nous joignit quelques moments après. Il était d'environ quinze cent mille livres nous le fîmes répartir sur trois chariots expédiés par de Lauzun, et nous arrivâmes ainsi fort doucement mais très sûrement à Douvres, où le général ne nous joignit qu'à onze heures du soir; il était parvenu à sauver le reste de ses millions. Nous séjournâmes ce jour-là à Douvres, petite ville assez jolie, qui compte environ quinze cents habitants. J'y fis mon entrée dans la société britanno-américaine sous les auspices de de Lauzun. Je ne savais encore dire que quelques mots anglais, mais je savais fort bien prendre du thé excellent avec de la meilleure crème; je savais dire à une demoiselle qu'elle était pretty et à un gentleman qu'il était sensible, ce qui signifie à la fois bon, honnête, aimable: au moyen de quoi j'avais les éléments nécessaires pour réussir. Nous ne savions pas encore ce qui était advenu de nos frégates; leur sort nous inquiétait, et je résolus d'aller en reconnaissance sur le bord de la mer avec ma lunette. En arrivant sur une espèce de morne, j'eus la douleur de voir l'Aigle rasée comme un ponton, échouée sur un banc et encore entourée d'embarcations britanniques, qui étaient venues pour l'amariner et la piller. La Gloire, plus heureuse et plus légère, avait touché mais s'était échappée. Je la revis trois jours après à Philadelphie ( de La Touche fut fait prisonnier en défendant l'Aigle, qu'il avait fait échouer; il avait appris aussi que le bâtiment marchand qui portait la dame de ses pensées était tombé entre les mains des Britanniques à l'entrée de la Delaware.), où de Vioménil me dépêcha pour porter des lettres à de Lauzun et avertir sur la route les commandants des milices provinciales de fournir des détachements pour l'escorte et pour la sûreté du convoi d'argent. Je marchai assez vivement pendant deux jours pour me rendre à Philadelphie. Il faisait fort chaud; mais la beauté des chemins, l'agrément du pays que je parcourais, la majesté imposante des forêts que je traversais, l'air d'abondance répandue de toutes parts, la blancheur et la gentillesse des femmes, tout contribuait à me dédommager par des sensations délicieuses des fatigues que j'éprouvais en trottant continûment sur un mauvais cheval. Enfin, le 13 août, j'arrivai à Philadelphie, cette capitale déjà célèbre d'un pays tout nouveau. De La Luzerne me mena prendre le thé chez Mme Morris, femme du contrôleur général des États-Unis. Sa maison est simple, mais régulière et propre; les portes et les tables, d'un bois d'acajou superbe et bien entretenu; les serrures et les chenets de cuivre, d'une propreté charmante; les tasses rangées avec symétrie; la maîtresse de la maison d'assez bonne mine et très blanchement atournée; tout me parut charmant. Je pris du thé excellent, et j'en prendrais, je crois, encore, si l'ambassadeur (de la Luzerne) ne m'avait pas averti charitablement, à la douzième tasse, qu'il fallait mettre ma cuillère en travers sur ma tasse quand je voudrais que cette espèce de question d'eau chaude prît fin; attendu, me dit-il, qu'il est presque aussi malhonnête de refuser une tasse de thé quand on vous la propose, qu'il serait indiscret au maître de la maison de vous en proposer de nouveau quand la cérémonie de la cuillère a marqué quelles sont vos intentions sur ce point. Morris est un gros homme qui passe pour avoir beaucoup d'honnêteté et d'intelligence. Il est au moins certain qu'il a beaucoup de crédit et qu'il a eu l'adresse, en paraissant se mettre souvent en avance de ses propres fonds pour le service de la république, de faire une grande fortune et de gagner plusieurs millions depuis la révolution. Morris paraît avoir beaucoup de sens; il parle bien, autant que j'ai pu en juger, et sa grosse tête semble, comme celle de Guillaume (le roi de Grande-Bretagne), tout aussi bien faite qu'une autre pour gouverner un empire. Benjamin Lincoln, ministre de la Guerre, est aussi fort bien nourri; il a fait preuve de courage, d'activité et de zèle en plusieurs circonstances de la guerre, et surtout devant York-Town. Son travail n'est pas immense, car tous les points importants sont décidés par le Congrès. Cependant Lincoln passe pour peu expéditif en fait d'écritures, et il m'a paru qu'on avait déjà songé à lui donner un successeur. Livingston, ministre des Affaires étrangères, est aussi maigre que les deux personnages ci-dessus sont étoffés. Il a trente-cinq ans; sa figure est fine et on lui accorde beaucoup d'esprit. Son département sera plus étendu et plus intéressant au moment de la paix, lorsque les États-Unis prendront un rang dans le monde; mais comme toutes les décisions importantes émaneront toujours du Congrès, le ministre des affaires étrangères demeurera, ainsi que ses collègues, un agent secondaire, une espèce de premier commis. Le président du Congrès de cette année paraît un homme sage, mais peu lumineux; de l'avis unanime des gens qui méritent quelque confiance, le Congrès est aussi composé de personnes fort ordinaires; cela tient à plusieurs causes : 1° à ce que si dans le début de la révolution, les têtes les plus vives et les caractères les plus vigoureux eussent fait partie de l'assemblée générale, ils y eussent primé les autres et fait valoir leurs seuls avis; 2° que les gens de mérite ont trouvé le secret de se faire confier les places, les gouvernements et les postes les plus importants, et qu'ils ont ainsi déserté le Congrès--Les assemblées particulières semblent éviter d'envoyer au Congrès les gens les plus distingués par leurs talents. Elles préfèrent le bon sens et la sagesse, qui en effet valent, je crois, mieux au bout de l'année. Un des hommes qui m'ont paru avoir beaucoup d'esprit et de nerf parmi ceux que j'ai rencontrés à Philadelphie est un Morris, surnommé governor. Il est instruit et parle assez bien le français; je crois cependant que sa supériorité, qu'il n'a pas cachée avec assez de soin, l'empêchera d'occuper jamais de place importante (Il s'agit ici de Gouverneur Morris, qui fut plus tard ambassadeur en France.). Les dames de Philadelphie, quoique assez magnifiques dans leurs habillements, ne sont pas généralement mises avec beaucoup de goût; elles ont dans leur coiffure et dans leurs têtes moins de légèreté et d'agréments que nos Françaises. Quoiqu'elles soient bien faites, elles manquent de grâce et font assez mal la révérence; elles n'excellent pas non plus dans la danse. Mais elles savent bien faire le thé; elles élèvent leurs enfants avec soin; elles se piquent d'une fidélité scrupuleuse pour leurs maris, et plusieurs ont beaucoup d'esprit naturel.
  118. Lorsque l'armée partit, à la fin de 1782, dit Blanchard, après deux ans et demi de séjour en Amérique, nous n'avions pas dix malades sur cinq mille hommes. Ce nombre, inférieur à celui des soldats qui sont ordinairement à l'hôpital en France, indique combien le climat des États-Unis est sain.
  119. Parmi les principaux officiers récompensés, le baron de Vioménil fut fait lieutenant général. M de La Fayette, de Choisy, de Béville, le comte de Custine, de Rostaing, d'Autichamp, furent faits maréchaux de camp. M d'Aboville, Desandroins, de La Valette, de l'Estrade, du Portail, du Muy de Saint-Mesme et le marquis de Deux-Ponts furent faits brigadiers. Tous les colonels en second eurent des régiments; le vicomte de Rochambeau en particulier fut fait chevalier de Saint-Louis et obtint d'abord le régiment de Saintonge, puis celui de Royal-Auvergne, dont son père avait aussi été colonel.

Source[modifier | modifier le code]

Thomas Balch, Les Français en Amérique pendant la guerre de l’Indépendance des États-Unis 1777-1783, 1872 [détail de l’édition]

Articles connexes[modifier | modifier le code]