Une affaire de goût
Une affaire de goût est un film français réalisé par Bernard Rapp sorti en 2000.
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Synopsis [modifier]
Un homme d'affaires gastronome, mais souffrant d'allergies alimentaires, engage un jeune serveur pour lui servir de goûteur. La relation entre les deux hommes prend des détours imprévus.
Frédéric Delamont rencontre Nicolas Rivière au hasard d'un déjeuner. Nicolas est alors un simple serveur à l'essai, qui ne sait même pas expliquer aux clients du restaurant ce qu'il leur sert. Dès le début, Frédéric le met à sa merci, commençant par lui signifier son ignorance réelle (et donc son "impuissance" supposée), et immédiatement après le défiant de goûter le plat afin de pouvoir renseigner les clients. Nicolas commet alors l'acte de piquer une fourchette dans l'assiette de ce riche client pour goûter, ce qui lui entraîne immédiatement les foudres du maître d'hôtel (donc, le symbole d'un premier isolement de son univers en particulier, et quelque part de la société en général), et, encore plus intéressant, la défense chevaleresque de Delamont, qui éloigne le maître d'hôtel en le rassurant sur la bonne conduite du serveur. Les trames principales du film sont exposées avec brio dans cette première scène, dans la tradition du grand cinéma classique français et international (voir Jules et Jim, La Chartreuse de Parme, mais aussi les oeuvres d'Alfred Hitchcock ou Pedro Almodovar)
Par la suite, Frédéric Delamont s'impose de plus en plus dans la vie de Nicolas Rivière, le détournant de son idylle bohème avec une fraîche vendeuse de journaux, mais aussi de son amitié avec trois autres colocataires. Il commence par dix jours de "séminaire de formation" dans la maison de famille de Delamont, avec isolement téléphonique et géographique - là encore, une préfiguration des traversées du désert qui attendent Nicolas dans la suite du film.
Il le dépare aussi de ses propres goûts: Frédéric hait le fromage et le poisson mais adore les tripes, c'est le contraire pour Nicolas. À l'issue de plusieurs jours de jeûne sous surveillance médicale, Frédéric fait servir des assiettes de fruits de mer et de fromages à Nicolas, sans l'avertir qu'il y fait ajouter des vomitifs. L'effet est assuré: après trois jours d'enfer passés à rendre "de la bile", Nicolas est définitivement guéri de ses goûts "différents" de ceux de Frédéric. Celui-ci parachève son oeuvre en lui faisant goûter une excellente recette de tripes, qu'il lui fait ainsi aimer. La métamorphose peut commencer.
Après avoir changé les goûts culinaires de Nicolas, Frédéric lui fournit costume, appartement, décoration d'intérieur, et même occasionnellement les services de son cuisinier personnel (Charles Berling, excellent dans le rôle du cuisinier complice et maniaque) et de son chauffeur (qui refuse toute promiscuité avec Nicolas, l'assurant qu'ils ne sont pas "du même côté de la barrière"). Lors d'un repas avec ses amis de toujours, les nouveaux airs de Nicolas amusent ceux-ci, au point qu'il se fâche et qu'ils quittent la soirée. Le cuisinier ne manque pas de tout rapporter à Frédéric, qui se montre très curieux.
Le lendemain même, il offre une montre à Nicolas, dans un geste d'amoureux qui se fend d'une bague de fiançailles; il lui offre "la même que la sienne", ajoutant: "Ainsi désormais nous vivrons tous deux au même rythme."
Par la suite, il empêche Nicolas de se réconcilier avec Béatrice, l'emmenant loin de Lyon avec lui, le poussant dans les bras d'une inconnue à l'hôtel où ils se trouvent (dont on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une call-girl prévue par ses soins tant sa beauté et sa présence conciliante sont surprenants), leur réservant une suite dans leur hôtel, avant de s'introduire dans la salle de bains attenante à leur chambre à coucher et d'exiger de se substituer à Nicolas pour conclure l'acte: "Vous pouvez goûter, pas consommer". Nicolas accepte, non sans résistance, signant une forme de renonciation à sa virilité. La docilité de la jeune inconnue est très étonnante et invite encore plus à penser qu'il s'agit d'une jeune femme prévenue de ce qui allait se passer.
Frédéric, à leur retour, installe Nicolas à l'étage au-dessus de son appartement. Il s'absente pourtant une semaine. Quand Nicolas lui en fait le reproche, Frédéric joue les maris étonnés par la jalousie de leur compagne, et lui dit qu'il leur faut se "désintoxiquer" par une séparation plus longue.
Le prochain séjour, la prochaine étape pour eux, sera donc une isolation plus marquée de Nicolas: il est envoyé un mois dans le désert au Sud de la Tunisie, sous prétexte de "goûter la solitude" pour Frédéric. Il en revient éreinté, esseulé, et plus dépendant que jamais de son étrange Pygmalion. A son retour, il a été remplacé par un autre goûteur, et ne supporte pas cette réincarnation narquoise, alors qu'il n'est même pas mort. Frédéric lui a tout enlevé, en bon manipulateur, et maintenant il lui ôte même son unique "spécificité" (au début du film, cette phrase glaçante: "Il y a des milliers de Flavert, des centaines de Delamont, mais un seul Nicolas Rivière", prototype du langage du pervers narcissique qui flatte pour mieux amadouer). Evidemment, Nicolas fait une "crise de jalousie", et Frédéric réussit avec virtuosité à placer ce point à son avantage, la lui rejetant en pleine face: "Nous n'avons pas signé un contrat de mariage". Juste après, il le console en l'assurant que ce nouveau goûteur n'était qu'un remplaçant, et qu'il ne valait pas Nicolas. Pour se faire pardonner, exactement comme dans un vieux couple, il l'invite à prendre trois jours de vacances ensemble.
Les deux compères partent donc au ski, dans un autre lieu de famille et d'enfance de Frédéric, qui n'en finit pas d'emmener Nicolas et de l'initier à son propre univers. Là, Frédéric se casse la jambe, alors que Nicolas avait testé la piste avant lui et lui avait remarquer qu'il était dangereux de "commencer par une piste noire". Frédéric tempête: "Je ne vous le pardonnerai jamais."
On retrouve les deux hommes chez Frédéric, qui signifie son congé à Nicolas: ils sont désormais trop différents, le maître ayant la jambe cassée et son alter ego gambadant. Il lui faut un sacrifice physique.
Nicolas l'exécute très peu de temps après, seul dans un hôtel, après avoir essayé de joindre Béatrice qui lui a raccroché au nez. Seul, désormais, il n'a plus d'autre choix que de jouer à fond ce jeu infernal dans lequel l'a entraîné Frédéric. Il se brise ainsi volontairement la jambe gauche, entraînant des blessures plus graves que celles de Frédéric.
A peine plâtré, encore gisant dans son lit d'hôpital, il reçoit la visite de celui-ci. C'est le seul moment où Frédéric tient un langage franchement amoureux: "Je vous ai aimé, Nicolas. Je n'ai jamais aimé personne autant que vous." Mais cette franchise de bon aloi est en réalité une ultime parade pour frapper plus violemment: ayant à peine donné la preuve de son attachement, Frédéric la retire en "quittant" Nicolas en bonne et due forme. "Vous avez tout gâché".
Dépression nerveuse, médicaments, internement en hôpital psychiatrique. Nicolas étant surveillé de loin par le médecin personnel de Frédéric (celui-là même qui avait fourni les vomitifs) on peut se demander si cet internement n'est pas un peu exagéré, et surtout commandité par notre Machiavel.
Quand Nicolas sort, il est démoli. Il n'a pas eu de nouvelles de son Pygmalion pendant tous ces mois. Cela a été son troisième, plus long et plus difficile isolement forcé depuis qu'il a connu Frédéric.
Béatrice et leurs amis l'accueillent cependant pour une soirée de retrouvailles. Il est à peine réinstallé dans ses meubles que le téléphone sonne. Frédéric le convoque une ultime fois, Nicolas accourt.
Là, chez Frédéric, qui l'accueille en peignoir ("J'allais prendre un bain", Nicolas ne relève même pas qu'en réalité il l'attendait puisqu'il a l'a appelé), la dernière explication, et humiliation: Frédéric affirme qu'il n'aurait qu'à le lui demander pour que Nicolas se "mette à genoux" et lui "lèche les pieds". Il joint la parole au geste en ôtant son pied de son chausson de cuir.
C'en est trop pour Nicolas qui sort. Frédéric s'installe dans son bain.
Cependant, si Nicolas était bien sorti de la pièce, pas de l'appartement. Il attrape dans l'entrée un poignard japonais, que Frédéric lui avait présenté au début du film comme "très pratique dans les corps à corps" avec un sourire gourmand. Leur premier - et ultime - corps à corps peut enfin avoir lieu. Il pénètre dans la salle de bains, armé du poignard. Frédéric le contemple, et sourit. Le film s'achève sur ce sourire.
L'explication de ce sourire réside probablement dans l'aveu de Frédéric au début du film: "Deux mois avant de vous connaître, j'ai pensé à me suicider. J'ai vraiment envisagé toutes les possibilités." On comprend alors que Nicolas n'a été que l'arme d'un crime, le suicide parfait, commis par un être trop raffiné - et trop poltron, quelque part - pour le faire lui-même. Il lui fallait cependant un alter-ego absolu pour que cela fonctionne, et il a poussé Nicolas au comble de ses retranchements pour en obtenir ce qu'il voulait: une vengeance, dirigée contre soi-même.
Fiche technique [modifier]
- Titre original : Une affaire de goût
- Réalisation : Bernard Rapp
- Scénario : Bernard Rapp et Gilles Taurand d'après le roman de Philippe Balland, initialement édité sous le titre Goûter n'est pas joué[1]
- Production : Catherine Dussart et Chantal Perrin
- Musique : Jean-Philippe Goude, Vivaldi
- Photographie : Gérard de Battista
- Sociétés de production : Canal+, Catherine Dussart Productions (CDP), Rhône-Alpes Cinéma, Centre national de la cinématographie (CNC), France 3 Cinéma, Sofica Gimages 2, Procirep, Studio Images 6
- Genre : Drame / Thriller
- Durée : 90 minutes
- Pays: France
- Format : Couleurs - DTS
- Dates de sortie :
Distribution [modifier]
- Bernard Giraudeau : Frédéric Delamont
- Jean-Pierre Lorit : Nicolas Rivière
- Florence Thomassin : Béatrice
- Charles Berling : René Rousset
- Jean-Pierre Léaud : le Magistrat
- Artus de Penguern : Flavert
- Laurent Spielvogel : Docteur Rossignon
- Elisabeth Macocco : Caroline
- Anne-Marie Philipe : Docteur Ferrières
- Delphine Zingg : Nathalie
- David D'Ingeo : Marco
- Frédéric De Goldfiem : Félix
- Patrick Zimmermann : le chauffeur de Frédéric
- Claude Lesko : le chef de sécurité de Frédéric
- Vincent Tepernowski : second goûteur
Distinctions [modifier]
Récompenses [modifier]
- Festival de Cognac 2000 : Grand Prix, Prix de la critique et Prix de la découverte
- Festival de Karlovy Vary 2000 : Mention spéciale
- Festival d'Agrigente 2001 : Éphèbe d'or[2], récompensant le meilleur film « littéraire » de la production mondiale
Nominations [modifier]
- Festival de Karlovy Vary 2000 : Globe de Cristal
- César 2001 : Meilleur film, meilleur acteur (Bernard Giraudeau), meilleure second rôle féminin (Florence Thomassin), meilleur espoir masculin (Jean-Pierre Lorit), meilleur scénario
Divers [modifier]
Chronologie du film [modifier]
Cette intrigue est présentée au spectateur en flash-back: le présent est celui de l'enquête policière sur le meurtre de Frédéric, et des interrogations psychologiques des médecins qui s'occupent de Nicolas après son geste.
Lyon [modifier]
On peut voir différents monuments lyonnais dans ce film: - funiculaire qui mène de Saint-Jean à Fourvière - tour de la Part-Dieu - quais du Rhône et architecture typiquement lyonnaise (immeubles de quatre étages aux couleurs ocres et pourpres)
Le choix de Lyon, capitale de la gastronomie, n'est pas innocent. D'ailleurs, cette ville présente d'autres caractéristiques propices au scénario: les deux fleuves enfermant une presqu'île, dans laquelle est enfermé Nicolas mais pas tout à fait; la proximité de plusieurs régions de France: montagne (froideur, déclencheur de la chute physique des deux personnages, mais aussi de la chute de leur histoire), Bourgogne (plaisirs de la chère qui peuvent symboliser ceux de la chair); cette proximité illustre l'ambiguïté fondamentale de leurs relations, qui passent du froid au chaud, de l'osmose à la haine.
Références cinématographiques [modifier]
On peut rapprocher le scénario de celui de "Rebecca" d'Alfred Hitchcock et deviner un hommage rendu à ce chef-d'oeuvre historique: autant Nicolas est plongé dans les meubles, la vie, les vêtements de Frédéric, autant l'héroïne du classique produit par David O. Selznick est confrontée durant toute la deuxième partie du film au fantôme de Rebecca, à son charme, ses tenues, sa beauté. On trouve une foule d'oppositions possibles entre le modèle et sa copie, d'ailleurs Hitchcock n'hésitera pas à réutiliser cette ficelle avec succès dans Vertigo: riche/pauvre, extraordinaire/banal, cultivé/naïf, etc. D'ailleurs, le dénouement à surprise est commune à ces oeuvres: dans les unes, le meurtre se révèle avoir été un suicide orchestré par sa propre victime; dans les autres, ce qu'on aurait pu prendre pour un suicide se révélera au contraire avoir été un meurtre, ou même une simulation de meurtre...
Un joli hommage au personnage d'Antoine Doinel de François Truffaut est également rendu par le propre acteur qui l'incarne au fil de l'oeuvre de Truffaut, Jean-Pierre Léaud: "En somme, il a perdu la tête comme on perd la tête pour une maîtresse ?" C'est effectivement ce qu'Antoine Doinel passe son temps à faire des "Quatre cents coups" à "L'Amour en fuite".
Enfin, par la suite certaines trames d'Une affaire de goût seront reprises au cinéma, notamment en 2010, dans Crime d'amour d'Alain Corneau, où cette fois la fascination exercée est celle d'une femme extrêmement riche et puissante (incarnée par Kristin Scott-Thomas) sur son employée (Ludivine Sagnier); deux femmes, une manipulatrice et une manipulée, une riche et une pauvre, la symétrie avec Une affaire de goût est parfaite. D'ailleurs, la frontière entre manipulateur et manipulé est ténue et variable dans ces deux films.
Métaphore musicale [modifier]
On a une métaphore filée: Frédéric parle de "jouer à quatre mains la même partition", dans une autre scène, Nicolas parle d'actions "réglées comme du papier à musique". Frédéric est le chef d'orchestre de l'intrigue, puisqu'il commande à tous ses subalternes (chauffeur, cuisinier, médecin, numéro deux, secrétaire, et Nicolas évidemment), voire comme un compositeur. Le cuisinier est un "virtuose". Nicolas, on le découvre à la fin, n'est pas vraiment un partenaire, mais un simple instrument.
Réflexions psychologiques [modifier]
Ce film, laissant une grande place au non-dit, a la particularité de donner libre cours à la libre interprétation de chaque spectateur. Cette ambiguïté essentielle est d'ailleurs une des caractéristiques d'une technique de manipulation menée à bien comme celle illustrée ici, et qui appartient à un genre aimé du cinéma français (voir certains films de Claude Chabrol comme Merci pour le chocolat), mais aussi Crime d'amour d'Alain Corneau.
Liens externes [modifier]
- (en) Une affaire de goût sur l’Internet Movie Database
- Une affaire de goût sur AlloCiné
Notes et références [modifier]
- La fiche du livre sur le site decitre.fr, consultée le 26 septembre 2011.
- Un Ephèbe d'or pour Bernard Rapp, sur AlloCiné. Mis en ligne le 18 septembre 2001, consulté le 17 juin 2010