Le Désert des Tartares

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Le Désert des Tartares
Auteur Dino Buzzati
Genre Roman fantastique
Version originale
Titre original Il deserto dei Tartari
Langue originale Italien
Pays d'origine Drapeau de l'Italie Italie
Date de parution originale 1940
Version française
Traducteur Michel Arnaud
Éditeur Robert Laffont
Collection Pavillons
Date de parution 1949

Le Désert des Tartares (titre original en italien Il deserto dei Tartari) est un roman fantastique de Dino Buzzati paru en italien en 1940. La traduction française ne sera publiée qu'en 1949.

Présentation[modifier | modifier le code]

Le roman traite de façon suggestive et poignante de la fuite vaine du temps, de l'attente et de l'échec, sur fond d'un vieux fort militaire isolé à la frontière du « Royaume » et de « l'État du Nord ». Les deux territoires sont séparés par un désert énigmatique. Le lieutenant Giovanni Drogo y attend la gloire dont la maladie le privera.

Résumé[modifier | modifier le code]

Jeune officier, Giovanni Drogo part prendre ses fonctions au fort Bastiani, une citadelle militaire plus ou moins déclassée, car elle n'est plus considérée comme stratégique. Au Nord, un désert, dit « des Tartares » pour une raison inconnue, sert de frontière avec un mystérieux royaume ennemi. Après une très longue carrière dans le fort, ritualisée par les activités routinières de la garnison, il voit arriver l'attaque du royaume du Nord qui à force d'être attendue est devenue mythique. Devenu âgé et malade, il est évacué pour des raisons médicales et se trouve frustré de sa part de gloire par de jeunes officiers ambitieux puisqu'il ne pourra participer au combat. Il se rend compte aux derniers instants du roman que son véritable adversaire n'était pas l'armée étrangère mais la mort. Il réalise alors que l'attente et les préparatifs d'un improbable combat n'ont été qu'un divertissement, une occupation, qui lui a permis d'oublier cette ennemie dont il avait si peur.

Histoire[modifier | modifier le code]

Giovanni Drogo, jeune lieutenant, est nommé au fort Bastiani à sa sortie de l’école militaire. On comprend que le fort est situé à la frontière nord du pays, à la limite d’un désert où, il y a très longtemps, des ennemis ont attaqué ou doivent attaquer. Le fort est situé en altitude dans un endroit désertique où il pleut en automne et neige en hiver.

Dès son arrivée, Drogo est fasciné par le fort et le paysage qui agit comme un aimant sur lui. Son premier réflexe est de fuir mais il accepte de rester quatre mois de plus contre la promesse d’un faux certificat de santé qui lui permettrait de rentrer en ville, cette ville que tous les officiers espèrent ou regrettent. Au terme des quatre mois, lors de la visite médicale, en regardant par la fenêtre le fort, la montagne, et en se remémorant la tristesse de la ville, il décide de rester à son poste.

Après deux années de présence, un cheval sans cavalier arrive du Nord : le soldat Lazzari est tué par une sentinelle du fort en voulant ramener le cheval. Puis arrivent des troupes, c’est une fausse alerte, elles font du bornage. Le Lieutenant Angustina meurt de fatigue et de froid en allant mettre une borne au sommet d’une montagne avant ceux du Nord.

Après quatre années, Drogo obtient une permission de deux mois et retourne en ville, mais il est étranger à sa mère, et aussi à son amour de jeunesse avec qui il lui suffirait d’un mot pour renouer le lien. Lors d'une entrevue chez le Général pour avoir une nouvelle affectation, il apprend que la garnison du fort va être réduite de moitié et que vingt officiers ont demandé leur mutation. Comme il n’a pas fait de demande car il croyait qu’après quatre années il était prioritaire, il assiste au départ d'autres officiers. L’espoir renaît quand un camarade, le lieutenant Simeonni, lui signale des signes d’activité au Nord : « ils » (ceux du Nord) construisent une route.

Après quinze années de présence, la route est finie, l'ennemi peut accéder rapidement au Fort. Les effectifs du fort ont encore baissé, Drogo est alors capitaine. Quand il obtient une permission de trente jours, il en revient au bout de vingt jours.

Après vingt ans de présence, Drogo est commandant et le numéro deux du fort, Ortiz, est parti. La santé de Drogo est mauvaise et il triche avec la complicité du médecin pour rester au fort.

Après trente années de présence, les ennemis arrivent, Drogo est malade et s'évanouit devant tout le monde. Il est alors rapatrié à l’arrière. À son retour vers la ville, il croise les soldats qui montent en renfort. Il est seul, il va livrer le seul combat de sa vie, contre la mort.

Commentaires[modifier | modifier le code]

Cette œuvre renvoie pour une part à l'influence de Kafka (influence que Buzzati a toujours réfutée) par l'esprit de dérision et l'expression de l'impuissance humaine face au labyrinthe d'un monde incompréhensible mais aussi au courant existentialiste des années 1940-1950 et de Jean-Paul Sartre avec La Nausée (1938) ou d'Albert Camus avec L'Étranger (1942), pour ne citer que des œuvres majeures contemporaines du Désert des Tartares. Mais Buzzati a surtout été influencé par Pascal, dans sa manière, par exemple, d'appréhender la mort. Par ailleurs ce roman, qui a œuvré à la notoriété de l'auteur et a connu un succès mondial, n'est pas dénué de rapport dans sa description d'un « présent perpétuel et interminable » avec deux autres grands classiques : Les Choses, de Georges Perec (1965) et La Montagne magique de Thomas Mann (1924). Julien Gracq reprend quant à lui en 1951 la question du « présent perpétuel » dans Le Rivage des Syrtes (Prix Goncourt) pour décrire la longue attente avant l'entrée du héros dans l'Histoire et le moment où celle-ci bascule.

Le Désert des Tartares est, avant tout, un procès au temps. Tout le roman est axé sur la fuite du temps. On peut tout rattacher à ce thème. Par exemple, le découpage du livre en trente chapitres courts et de même taille donne l'illusion d'une régularité dans l'avancée du roman.

De même, les habitants du fort sont des malades du temps. C'est-à-dire qu'ils font partie des malchanceux qui, selon Buzzati, sont soumis à une terrible conscience du temps qui passe et de l'approche de la mort. Ainsi, les deux groupes, les civils contre les militaires, sont deux groupes que tout tend à éloigner. Dès le chapitre 1, Drogo et son ami se séparent et ne se reparleront plus, désormais, comme avant. De même, ils ne veulent aller au château que pour la gloire, mais quand ils y arrivent, ils veulent en repartir avant de ne plus pouvoir ni vouloir le quitter, ce qui montre leur attachement à leur lente déshumanisation : en faisant toujours les mêmes tâches (ce qui transforme le temps en un présent perpétuel, Drogo est très surpris le jour où il découvre qu'il est un vieillard et qu'il n'a rien fait de sa vie) ; en voyant toujours les mêmes personnes (ce qui aboutit à un mode de vie très sécurisant), les hommes obéissant à leurs rituels militaires ne pensent plus à la mort et ont donc gagné leur pari. Ces soldats, hantés par la mort, gardent l'espoir de participer à un grand évènement, c'est-à-dire à triompher des Tartares, ce qui leur permettrait d'être éternels, la postérité les honorant. Le règlement absurde du fort leur permet d'occuper leur esprit. La plaine, toujours remplie de brouillard favorise leur imagination, leurs rêves, leurs espoirs. L'interdiction d'instruments optiques pour scruter la plaine peut maintenir le mystère. Enfin, la construction de la route peut être une métaphore de la vie : la vie se construit, et quand l'ennemi, à savoir la mort, attaque, il n'y a rien à faire face à cette force surhumaine. Les habitants sont vaincus par les Tartares, donc par la mort.

Prolongements, théâtre, cinéma et littérature[modifier | modifier le code]

Valerio Zurlini a réalisé une adaptation cinématographique du roman en 1976 : Le Désert des Tartares, tourné dans la forteresse de Bam, au sud de l'Iran. Après plusieurs versions, le scénario définitif a été écrit par André-Georges Brunelin. Le personnage de Drogo est interprété par Jacques Perrin, coproducteur du film.

Jacques Brel s'est inspiré du personnage de Drogo dans sa chanson Zangra qui reprend en quelques strophes le destin dérisoire et tragique de l'officier en garnison « au fort de Belonzo / qui domine la plaine / d'où l'ennemi viendra / qui (le) fera héros… ».

Yves Vaillancourt, professeur de philosophie, écrivain et photographe, s'est appuyé sur le personnage de Drogo dans son roman La Source opale pour le personnage de Vital. Ce dernier incarne le lieutenant Drogo dans un jeu de rôle littéraire qui émaille tout le roman. Le jeu deviendra de plus en plus sérieux pour permettre à l'auteur de mieux illustrer le désenchantement de l’homme à la mi-temps de sa vie et asseoir encore plus la relation entre l’œuvre de Buzzati et la sienne.

Le texte a été adapté pour le théâtre par Xavier Jaillard et joué au Théâtre Petit-Hébertot du 18 janvier 2012 au 13 mai 2012 par Xavier Jaillard et Fabien Heller. La mise en scène est de Christian Suarez, les lumières de Jacques Rouveyrollis, le décor de Jean-Pierre Logerais et la musique de Frédéric Jaillard.

Citations[modifier | modifier le code]

« Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d'être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation. » (première phrase du roman)

« Il me semble que c'était hier que j'étais arrivé. » (p. 74)

« Mais une question lui vint ensuite à l'esprit : et si tout était une erreur ? » (dernière page)

« Cependant, le temps passait, toujours plus rapide; son rythme silencieux scande la vie, on ne peut s'arrêter même un seul instant, même pas pour jeter un coup d'œil en arrière. « Arrête ! Arrête ! » Voudrait-on crier. Mais on se rend compte que c'est inutile. Tout s'enfuit, les hommes, les saisons, les nuages; et il est inutile de s'agripper aux pierres, de se cramponner au sommet d'un quelconque rocher, les doigts fatigués se desserrent, les bras retombent inertes, on est toujours entraîné par ce fleuve qui semble lent, mais qui ne s'arrête jamais. » (chapitre 24).

« Drogo, maintenant, pensait aux factionnaires qui, à quelques mètres de lui, marchaient de long en large, tels des automates, sans s'arrêter jamais pour reprendre haleine. Ils étaient des dizaines et des dizaines à être éveillés, ces hommes, tandis ce que lui était étendu sur son lit, tandis ce que tout semblait plongé dans le sommeil. Des dizaines et des dizaines, se disait Drogo, mais pour qui, pour quoi ? Dans ce fort, le formalisme militaire semblait avoir créé un chef-d'oeuvre insensé. Des centaines d'hommes pour garder un col par lequel ne passerait personne. » (chapitre 4).

« Quelle triste erreur, pensa Drogo, peut-être en est-il ainsi de tout, nous nous croyons entourés de créatures semblables à nous et, au lieu de cela, il n'y a que gel, pierres qui parlent une langue étrangère ; on est sur le point de saluer un ami, mais le bras retombe inerte, le sourire s'éteint, parce que l'on s'aperçoit que l'on est complètement seul. » (chapitre 10).

«[...] Drogo s'aperçut à quel point les hommes restent toujours séparés l'un de l'autre malgré l'affection qu'ils peuvent se porter ; il s'aperçut que, si quelqu'un souffre, sa douleur lui appartient en propre, nul ne peut l'en décharger si légèrement que ce soit ; il s'aperçut que, si quelqu'un souffre, autrui ne souffre pas pour cela, même si son amour est grand, et c'est cela qui fait la solitude de la vie. » (chapitre 24)

Voir aussi[modifier | modifier le code]