Henry Darger

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Henry Joseph Darger, Jr., né le 12 avril 1892 à Chicago et mort le 13 avril 1973 dans la même ville, est un écrivain et peintre américain.

Sa principale œuvre, composée tout au long de sa vie de solitude, est un récit épique illustré de 15 143 pages appelé The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion. Il y raconte la violente guerre entre les Angéliques et les Hormonaux. Plus de 300 compositions (aquarelle, dessins, collages) l'accompagnent et le complètent, donnant naissance à une œuvre graphique unique et originale, proche de l'art brut ou de l'art Outsider. La découverte de cette œuvre a été très immédiatement postérieure à l'invention par le critique d'art new-yorkais Roger Cardinal du concept de l'"art Outsider".

Biographie[modifier | modifier le code]

Henry J. Darger voit le jour le 12 avril 1892. Sa mère meurt lorsqu'il a quatre ans.

Du témoignage même de Darger, il fut bien traité par son père avec lequel il vécut jusqu'en 1900. Dans les temps précédant sa mort, ce dernier était trop faible pour s'occuper de son fils qui est pris en charge par l'établissement catholique qu'il fréquentait alors. Son comportement perturbe ses camarades qui ne tardent pas à le traiter de fou. Il parle seul, de manière irrépressible et inopinée. Il est probablement affecté par le syndrome Gilles de la Tourette. Persuadé d'avoir un don lui permettant de savoir quand les adultes lui mentent, il se montre très rétif à toute forme d'autorité. Sa pratique ponctuelle mais récurrente de l'onanisme en public (self-abuse comme le diagnostiquent pudiquement les docteurs qui l'examinent) finira par le faire interner en 1905. Il séjournera plus de 7 ans à l'Institut Lincoln (Illinois), réputé pour la sévérité des traitements que les internés y reçoivent. Il tenta de s’en évader à plusieurs reprises. C'est lors d'une de ces fugues, en 1908, qu'il est témoin d'une puissante tornade qui ravage alors le comté de Brown dans l'Illinois. Ce cataclysme laisse des traces prégnantes dans l’imaginaire de Darger comme en témoigne le motif récurrent de la tempête à l’intérieur de ses tableaux.

À 16 ans, lors de sa troisième tentative d'évasion, il parvient à regagner Chicago. Il y trouve l'aide et le réconfort de sa marraine. Elle lui trouve un emploi de portier dans un hôpital catholique où il travaillera jusqu'à sa retraite, en 1963. Il commence alors à régler sa vie selon un emploi du temps immuable. Catholique dévot, il assiste à la messe jusqu'à cinq fois par jour. Il collectionne et amasse des détritus de toutes sortes (jouets, figurines religieuses, images de saints, chaussures, pelotes de ficelles, magazines et bandes dessinées). Il consignait quotidiennement, dans un journal, l'état de l'atmosphère et les erreurs commises par les météorologues dans leurs prévisions. Cette vie de réclusion et de solitude est à peine infléchie par la seule amitié qu'on lui ait jamais connue et qui le lie à William Scholder. Tous deux s'investissent dans des œuvres de charité dédiées aux enfants abandonnés ou maltraités. Scholder décède en 1959.

De 1930 à 1973, Darger occupe la même chambre à Chicago, au 851 W Webster Avenue, non loin du Lincoln Center Park, dans le quartier de North Side. C'est là qu'il se consacre secrètement à l'écriture et à la peinture. Personne ne sait combien de temps lui ont demandé la composition de son œuvre. Outre les royaumes de l'irréel, il a rédigé son autobiographie (L'Histoire de ma vie, 5 084 pages). Ce n’est qu’après sa mort que l’œuvre à laquelle il avait travaillé toute sa vie fut découverte. En 1973, Nathan et le Kiyoko Lerner, les propriétaires de l’appartement loué par Darger, mettent au jour les réalisations de l’artiste. Lerner est un photographe accompli et reconnu, ayant notamment travaillé pour le New York Times. Il perçoit immédiatement l'intérêt du travail de son locataire et se charge de créer une fondation destinée à mettre ce fonds en valeur. Il aidera beaucoup à la réalisation du documentaire de Jessica Yu sur la vie et l'œuvre de Darger.

Henry Darger est inhumé au cimetière All Saints de Des Plaines (Illinois), dans le carré réservé aux personnes âgées des petites sœurs des pauvres. Sur sa pierre tombale, il est décrit comme un artiste et un « protecteur des enfants ».

Œuvre[modifier | modifier le code]

Son œuvre raconte les aventures des filles de Robert Viviam, les sept princesses du royaume Abbieannia. Celles-ci sont en proie aux attaques répétées et violentes du diabolique John Manley. À la tête du domaine de Glandelia, il menace de réduire en esclavage tous les enfants d'Abbienne. Les sept sœurs sont à la tête d'une rébellion acharnée, aidées par leurs légions de fillettes prêtes à en découdre. Parmi ces vaillantes nymphettes, le lecteur retrouve de géantes créatures aux ailes de papillons, les blengins. Leur corps couverts d'écailles se terminent en queues pointues. Le reste du bataillon se compose de jeunes filles prépubères, souvent nues et pourvues d'organes génitaux masculins. Nombre d'entre elles sont sacrifiées à la barbarie des hommes en uniformes de Manley. Elles sont souvent éviscérées, étranglées ou pendues. Toutes ces aventures se déroulent sur une vaste planète autour de laquelle gravite la Terre, à la façon d'une lune. Elle est peuplée de chrétiens, la plupart catholiques.

Son écriture est directe. Les descriptions les plus crues peuvent aller jusqu'à laisser entendre au lecteur les rires forcés des fillettes se transformer en cris de souffrance. Son style comporte également de nombreux emprunts fleuris à la littérature victorienne.

Ses capacités de dessinateur étant limitées, Darger s'inspire des comics américains (Miss Muffet, Donald Duck ou Little Annie Rooney) et les copie. Il les découpe, les fait agrandir et démultiplier au rayon photographie du bazar local. Une fois muni d'une infinité de formats, il les décalque pour former des compositions souvent très complexes, pourvues de nombreux plans. Il montre ensuite l'étendue de son talent de coloriste. Il manie aisément les contrastes, sachant rehausser des palettes de tons fades, à certains endroits, par des couleurs éclatantes, des rouges sang ou des jaunes vifs.

Au début uniquement considérée par le prisme de l'Art brut, l'œuvre de Darger quitte progressivement son statut marginal. « Sa complexité thématique, sa sophistication technique et son amplitude narrative ont été mieux comprises. Elle occupe désormais une place singulière parmi les œuvres visionnaires les plus novatrices et les plus profondément personnelles du XXe siècle. »[1].

L’œuvre de Henry Darger est répartie entre différents musées, majoritairement nord-américains, notamment l'American Folk Art Museum et le MoMA de New York, l'Art Institute de Chicago, ainsi que le LaM de Villeneuve-d'Ascq et la Collection de l'art brut de Lausanne. Elle a fait l'objet d’une exposition monographique à la fondation de Galbert, la Maison rouge, à Paris durant l’été 2006.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En français[modifier | modifier le code]

  • Henry Darger, L'Histoire de ma vie, traduit de l'anglais par Anne-Sylvie Homassel, Editions Aux Forges de Vulcain, 2014.
  • Edward Madrid Gomez, Henry Darger : une vie et un art d'exception, in Bruit et fureur: l'œuvre de Henry Darger, Catalogue d'exposition à la Maison Rouge, Andrew Edlin Edition, New York/Paris, 2006.
  • Bernard Bourrit, Henry Darger : espace mouvant, in La Part de l'œil no 20, Bruxelles, 2005, p. 252-259.
  • John MacGregor, Henry J. Darger : Dans les royaumes de l’irréel, Collection de l’Art Brut, Lausanne/Galleria Gottardo, Lugano, 1997.
  • Xavier Mauméjean , American Gothic, Alma éditeur, 2013 : roman largement inspiré de la vie d'Henry Darger.

En anglais[modifier | modifier le code]

  • C.L. Morrison, The Old Man in the Polka-Dotted Dress : Looking for Henry Darger, 2005.
  • John MacGregor, In The Realms of the Unreal. Delano Greenidge Éditions: New York, 2002.
  • Brooke Davis Anderson, Darger : The Henry Darger Collection at the American Folk Art Museum, Harry N. Abrams, New York, 2001.
  • Michael Bonesteel, Henry Darger : Art and Selected Writings, 2000.

Articles[modifier | modifier le code]

  • Françoise Biver et Jean-Marc Scanreigh, « Henry Darger, Lifetime », Artpress no 300, avril 2004.
  • (en) Peter Schjeldahl, The New Yorker, 14 janvier 2002, p. 88-89.
  • (en) John McGregor, « Henry Darger : Art by adoption », Raw Vision no 13, 1995.

DVD[modifier | modifier le code]

  • (en) Jessica Yu, featuring Larry Pine, In the Realms of the Unreal - The Mystery of Henry Darger, Wellspring Media (In), 2005, le documentaire associe des scènes réalisées d'après l'aventure épique des Vivian Girls à l'histoire de la vie de Darger, d'après les souvenirs des rares personnes l'ayant connu. Jessica Yu définit l'œuvre de Darger comme « la rencontre d'Alice au pays des merveilles avec l'Ancien Testament ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. in Edward Madrid Gomez, Henry Darger : une vie et un art d'exception, introduction à Bruit et fureur : l'œuvre de Henry Darger, Andrew Edlin Edition, New York, 2006.

Liens externes[modifier | modifier le code]