Dilemme d'Euthyphron

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Le dilemme d'Euthyphron se trouve exposé dans le dialogue de Platon nommé Euthyphron, dans lequel Socrate demande à Euthyphron : « Le saint (τὸ ὅσιον) est-il aimé des dieux parce qu'il est saint, ou est-il saint parce qu'il est aimé des dieux ? »[1]

Question que l'on transforme habituellement en termes monothéistes de la façon suivante : « Les Dieux commandent-il ce qui est juste parce que c'est juste ou est-ce juste parce que les Dieux le commandent ? » Ce dilemme (faux pour Thomas d'Aquin, voir ci-dessous) est encore utilisé aujourd'hui par ceux qui désirent montrer que la religion ne peut fonder la morale ou l'éthique.

Le dilemme[modifier | modifier le code]

Socrate et Euthyphron discutent de la nature de la piété dans Euthyphron. Euthyphron avance (6e) qu'être pieux (τὸ ὅσιον) signifie la même chose que d'être aimé des dieux (τὸ θεοφιλές), mais Socrate soulève une difficulté quant à cette suggestion, car les dieux peuvent être en désaccord (7e). Euthyphron restreint alors sa définition de sorte qu'est pieux ce qui est aimé unanimement de tous les dieux (9e).

Mais on ne peut pas plus dire que la raison pour laquelle le pieux est pieux c'est que les dieux l'aiment. Car, comme Socrate le présume et Euthyphron lui donne raison, les dieux aiment le pieux parce qu'il est pieux (première corne du dilemme). Et on ne peut pas plus dire que les dieux aiment le pieux parce qu'il est pieux, et puis ajouter que le pieux est pieux parce que les dieux l'aiment, car il s'agirait d'un raisonnement circulaire qui crée un cercle vicieux similaire au paradoxe de l'œuf et de la poule.

Ainsi, ce qui fait que l'aimé des dieux est aimé des dieux n'est pas ce qui fait que le pieux est pieux, il s'ensuit que l'aimé des dieux et le pieux ne sont pas la même chose — ils n'ont pas la même nature (10e). La piété appartient aux actions que nous appelons « justes » (τὸ δίκαιον, « qui respecte la coutume ou les conventions sociales, légal, juste, correct »), mais la piété ne se confond pas avec la justice, puisqu'une action peut être juste sans être pieuse (12d).

Notons par ailleurs que l'adjectif ὅσιος (« pieux ») a une signification ambigüe :

  • d'une part, il dépend du divin au sens où il s'oppose au δίκαιος, la justice telle que promulguée par les législateurs humains ;
  • d'autre part, il appartient au domaine du profane, dans le sens où seules des actions ayant lieu dans la sphère des relations humaines peuvent être dites « pieuses », par contraste avec ἱερός, qui se réfère à ce qui est religieusement consacré aux dieux. Le terme de ὅσιος est donc au cœur du dilemme, c'est-à-dire de la tentative de séparer la « piété » de la sphère divine.

Explication du dilemme[modifier | modifier le code]

Ce qui est juste (moral) est-il commandé par les Dieux parce que cela est juste ou est-ce juste parce que commandé par les Dieux ?

La première alternative du dilemme (les Dieux commandent ce qui est moral parce que c'est moral) implique que la morale est indépendante d'eux et, en fait, que les Dieux sont liés à la morale tout comme ses créatures le sont. Les Dieux ne sont donc guère plus que messagers de la connaissance morale.

La seconde alternative du dilemme (ce qui est moral est moral parce que commandé par Dieu, on parle de théorie du commandement divin) pose principalement trois problèmes.

  • D'abord, cela signifierait que ce qui est bon est arbitraire, que ce qui est moral dépend de l'humeur divine ; si les Dieux avaient créé le monde de sorte que le viol, le meurtre et la torture étaient des vertus alors que la miséricorde et la charité étaient des vices, alors il en serait ainsi.
  • Ensuite, ceci implique que dire que les Dieux sont bons n'a aucun sens non-tautologique (ou, au mieux, qu'ils sont cohérents).
  • Enfin, cette explication fait appel à ce que George Edward Moore nomme un sophisme naturaliste.

Résolutions proposées au dilemme[modifier | modifier le code]

Le dilemme d'Euthyphron intrigue philosophes et théologiens depuis son exposition par Platon. Bien que chaque corne (et les conséquences associées mentionnées ci-dessous) ait trouvé des partisans (ceux du droit naturel étant sans doute les plus nombreux), certains philosophes ont essayé de proposer une troisième corne tout en maintenant que la morale religieuse n'est pas arbitraire.

Visions religieuses[modifier | modifier le code]

Le Dilemme d'Euthyphron est un faux dilemme[modifier | modifier le code]

Les philosophes chrétiens, parmi lesquels au tout premier plan Thomas d'Aquin, ont souvent répondu que le dilemme n'en était pas un : certes, Dieu commande quelque chose parce que c'est juste, mais la raison pour laquelle la chose est bonne est que « la justice est un attribut essentiel de la nature divine »[réf. nécessaire]. La justice s'explique par le caractère de Dieu et s'exprime simplement dans ses commandements moraux. De sorte que ce que Dieu commande est toujours juste.

Certains partisans de cette solution, à la suite de Thomas d'Aquin et d'autres commentateurs de Platon comme Plotin, affirment que « Dieu » est la définition du bien, de la justice. John Frame et d'autres disent qu'on évite de la sorte le sophisme naturaliste, car la source des humeurs ou commandements de Dieu est en quelque sorte la définition du bien pour tous. Cette explication a amené Anselme de Cantorbéry à conclure que Dieu existe en dehors de tout mouvement ou changement et ne ressent pas vraiment les passions comme l'amour. Aristote a proposé dans sa Métaphysique une conception similaire des dieux indifférents au monde et à leurs fidèles, mais qui inspirent l'imitation. La gnose et d'autres écoles dualistes postulent de même que Dieu est identique au bien suprême, ce qui réduit le dilemme à une tautologie.

Valeurs morales nécessaires et contingentes[modifier | modifier le code]

Certains philosophes modernes ont également essayé de trouver un compromis. Richard Swinburne, philosophe de la religion et des sciences issu de la tradition de l'Église d'Angleterre et converti à l'Église orthodoxe, déclare que les valeurs morales se divisent en deux catégories : les nécessaires et les contingentes. Dieu peut décider de créer le monde de nombreuses façons, chacune avec son lot de valeurs contingentes ; pour celles-ci, la théorie du commandement divin est la bonne explication. Toutefois, d'autres valeurs, comme l'immoralité du viol, du meurtre et de la torture, sont valables dans tous les mondes possibles et se demander si Dieu en aurait décidé autrement est donc un non-sens. Pour ces valeurs, la première alternative du dilemme est la bonne explication.

Différents sens de « moral »[modifier | modifier le code]

Dans le cadre de ce qu'il a appelé la « théorie du commandement divin modifié », le philosophe américain Robert Merrihew Adams distingue deux sens différents aux termes éthiques comme le « bien » et le « mal » :

  1. le sens que leur donnent les athées (ce qu'Adams définit en termes grosso modo « émotivistes » ou subjectivistes) ;
  2. le sens qui a sa place dans un discours religieux (c'est-à-dire ordonné ou interdit par Dieu).

Puisqu'on dit que Dieu est bienveillant, les deux sens peuvent concorder ; Dieu peut, toutefois, commander autrement et s'il avait décidé d'ordonner, par exemple, que le meurtre fût moralement bon, alors les deux sens n'auraient plus coïncidé, choisissant de la sorte la seconde corne du dilemme : Dieu a décidé d'ordonner ce qui est bon de toute façon (euthéisme), mais un autre scénario hypothétique est possible dans lequel Dieu décide d'être malveillant (dysthéisme).

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir Euthyphron sur wikisource ([10a] selon la pagination d'Henri Étienne)

Bibliographie[modifier | modifier le code]