Aller au contenu

Vendredi noir (1978)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Vendredi noir
Image illustrative de l’article Vendredi noir (1978)

Date
Lieu Téhéran, Iran
Victimes Manifestants civils iraniens
Type Massacre, fusillade de masse
Morts 88, dont :
  • 64 manifestants sur la place Jaleh [1]
  • 30 membres des forces de sécurité gouvernementales [2]
  • 24 manifestants dans d'autres zones de la ville [3],[4],[5],[6],[7])
Blessés 205 [6]
Auteurs Armée impériale d'Iran
Guerre Révolution iranienne

Le Vendredi Noir désigne la répression militaire d'une manifestation survenue à Téhéran, capitale de l'Iran, le (17 Sharivar 1357 du calendrier persan). Cet événement est également connu sous le nom de massacre de la place Jaleh (Meydān-e Jāleh), en référence au lieu où se déroula l'essentiel de la répression.

Alors que jusque là la contestation démarrée en janvier 1978 semblait contenue et n'avait fait qu'un nombre limité de victimes, cette fusillade marqua un tournant dans la Révolution islamique naissante. Couplé à l'incendie du cinéma d'Abadan, il fit perdre sa crédibilité au régime impérial, et révolta l'ensemble du pays contre lui. Selon les termes de l'historien Ervand Abrahamian, la répression créa « une rivière de sang qui séparait désormais le chah et le peuple »[8]. Ces événements conduisirent à la fin du régime du Chah moins d'un an plus tard[9].

Bien que les opposants au régime des Pahlavi et des intellectuels étrangers tels que Michel Foucault aient évoqué à l'époque plusieurs milliers de morts, il est apparu plus tard que les chiffres officiels publiés par le gouverneur militaire de Téhéran (environ 87 morts) étaient exacts[10].

Le chah d'Iran Mohammad Reza Pahlavi

Le pays était agité depuis quelque temps par des protestations contre le régime de Mohammad Reza Chah. A la suite de la parution d'un article en janvier 1978 calomniant l'ayatollah Rouhollah Khomeiny, ancien meneur des manifestations de 1963 et exilé en Irak depuis 1965, les religieux mènent plusieurs manifestations contre le gouvernement. D'abord limitées, elles deviennent plus importantes dans la première partie de l'année d'autant que l'armée, qui n'est pas équipée pour faire face à des émeutes[11], réprime ces manifestations, faisant plusieurs morts à Qom en janvier et à Tabriz en mars[12].

A cette époque, le gouvernement de Jamshid Amouzegar, premier ministre depuis août 1977, mène une politique de libéralisation du régime : des élections sont prévues au Majles pour 1979, la censure a été assouplie, plusieurs résolutions ont été adoptées afin de réduire l'affairisme de la famille royale et la corruption du gouvernement [13], et le jugement des manifestants se fait désormais auprès de cours civiles plutôt que de cours martiales. En outre, leur relâchement est facilité [14],[15].

Mais cela ne suffit pas pour résoudre les nombreux problèmes inflationnistes dont souffre l'économie iranienne depuis le milieu de la décennie. Au sommet du pouvoir, le chah, secrètement atteint de la maladie de Waldenström, voit son état s'aggraver ; il passe l'essentiel de l'été sur les bords de la mer Caspienne pour se soigner. Probablement affaibli par son traitement, il se révèle très indécis sur la conduite à adopter face à l'évolution des évènements.

Le 19 août 1978, un incendie criminel dans un cinéma à Abadan fait plus de 400 morts. L'enquête du gouvernement établit la responsabilité des militants islamistes, mais très vite l'opposition accusa les redoutables services secrets, la SAVAK, d'avoir commandité l'incendie sous fausse bannière [16],[17]. Cependant, la responsabilité des révolutionnaires islamistes fut ultérieurement démontrée[18],[19],[20]. Mais en ce mois d'août 1978, un climat de peur se répand. Jamshid Amouzegar, jugé inefficace, est remercié, remplacé par Jafar Sharif-Emami. Bien qu'il soit franc-maçon, un ancien Premier Ministre et président du Sénat, il est un fils de religieux et un ennemi déclaré de l'ancien chef du gouvernement Amir Abbas Hoveyda, dont le remplacement par Amouzegar en 1977 avait été perçu comme la première étape dans la libéralisation et la réduction de la corruption gouvernementale.

A gauche, le Premier Ministre Jamshid Amouzegar, et à sa gauche son remplaçant, Jafar Sharif-Emami, ici en mars 1978.

Le cabinet Sharif-Emami entend mener une politique de « réconciliation Nationale », et plaire à l'opposition religieuse. Il fait fermer les tripots, les casinos et les loges maçonniques (malgré sa propre obédience), abandonner le nouveau calendrier impérial instauré en 1975 qu'il remplace par l'ancien calendrier persan, dissout le parti unique Rastakhiz, et encourage les partis politiques d'opposition à s'exprimer. L'opposition voit cependant cela comme un triomphe et appelle à intensifier la pression contre le gouvernement impérial[21].

Les protestations de septembre

[modifier | modifier le code]

4 septembre

[modifier | modifier le code]

Peu de temps après, le 3 septembre, la grande marche de l'Aïd el-Fitr sur les collines de Qeytariyeh à Téhéran se transforma en une manifestation contre le gouvernement impérial [22]. La marche débuta dans le quartier de Gheytarieh, puis gagna Vanak, descendit l'avenue Pahlavi (actuelle avenue Vali-Asr), jusqu'au sud de Téhéran, pour s'achever à 18h30 sur la place Shahyad (aujourd'hui connue sous le nom de place Azadi). Le rapport de la SAVAK estima à soixante mille le nombre de participants issus du « secteur religieux », tandis qu'un éditorial du journal Ettela'at, paru le 14 septembre, évoquait trois millions de participants à l'échelle nationale. Le succès de cette marche incita les religieux à envisager de la reproduire les jours suivants[22].

6 septembre

[modifier | modifier le code]

Le gouvernement, face à l'écho de la manifestation de la veille, décide de publier une déclaration ferme interdisant tout rassemblement. Cette déclaration, qui n'impliquait pas encore l'instauration de la loi martiale comme ce fut le cas plus tard, ne fut pas prise au sérieux par l'opposition. Les dirigeants du Front National, l'un des principaux partis d'opposition, réclamèrent l'abolition de la SAVAK. Des rumeurs se propagèrent comme quoi le chah aurait décidé de réprimer la révolte par le général Gholam Ali Oveissi, surnommé « le boucher de Téhéran » pour le rôle qu'il avait eu lors de la répression des manifestations du 15 juin 1963.

7 septembre

[modifier | modifier le code]
Lors de la manifestation du 8 septembre 1978, l'inscription sur la pancarte dit : « Nous voulons un gouvernement islamique, dirigé par l'imam Khomeini ».

Dès les premières heures du matin du 1978 (16 Shahrivar 1357 dans le calendrier persan), des agents de la Garde nationale, de la police et de la SAVAK sont déployés sur différentes places et points sensibles de la ville. Selon un rapport de la SAVAK, 95 % des commerces des rues et des bazars de Téhéran, Shemiran et Shahr-e Rey restèrent fermés [22]. Une nouvelle manifestation éclata ce 7 septembre, rassemblant plus d'un demi-million de personnes, ce qui en fit alors le plus grand rassemblement jamais organisé en Iran [23]. Certains dirigeants du Front national iranien y participèrent également, et la foule défila avec les portrait de l'ayatollah Khomeini, ce qui était alors inédit. Les manifestants scandaient des slogans hostiles au régime tels que « À bas la dynastie Pahlavi ! » et « Mort au chah ! », et réclamaient pour la première fois la formation l'abolition de la monarchie et l'instauration d'un gouvernement républicain mené par l'ayatollah Khomeini, devenu le symbole de la révolte [24]. Décision fut prise de reproduire à nouveau la manifestation le lendemain.

Le régime n'avait cependant pas à composer avec une atmosphère complètement hostile. Le même jour, la chahbanou Farah rendit visite aux patients du service cancérologie de l'hôpital universitaire de Téhéran, en plein centre-ville. Elle reçut un bon accueil, et à sa vue, les patients présents crièrent : « Javid Shah (Vive le Shah) ! »

Mais face à l'ampleur des manifestations qui paraissaient chaque jour plus incontrôlables que la veille, le chah ainsi que son Premier Ministre décidèrent d'opter pour plus de fermeté. Le soir, le gouvernement réunit le Conseil national de sécurité. Sharif-Emami affirma avoir reçu des informations comme quoi les des groupes islamistes auraient décidé de se réunir le lendemain sur la place Jaleh (aujourd'hui place Shohada, c'est-à-dire place des Martyrs), puis de marcher sur le bâtiment du Parlement situé sur la place du Baharestan voisine, de l'occuper et de proclamer une république islamique. Il fut décidé de décréter l'état d'urgence : pour la première fois depuis les émeutes de , la loi martiale fut décrétée à Téhéran, ainsi que dans onze autres villes (Karaj, Qom, Tabriz, Machhad, Ispahan, Chiraz, Abadan, Ahvaz, Qazvin, Johram et Kazerun). Le chah et Sharif-Emami confièrent effectivement le commandement militaire de la capitale à Oveissi. Enfin, le gouvernement ordonna l'arrestation de plusieurs meneurs des partis d'opposition, dont Karim Sanjabi, Mehdi Bazargan, Dariush Forouhar et Nosratollah Moinian [23].

Cependant il fut décidé de n'annoncer l'instauration de la loi martiale que le lendemain, et de procéder aux arrestations à ce moment-là également.

Le massacre du 17 Shahrivar 1357

[modifier | modifier le code]

Ce fut le 17 Shahriar, c'est-à-dire le vendredi 8 septembre, que tout se précipita, et dès le matin :

L'appel principal à la manifestation fut lancé par un religieux nommé Yahya Nouri. Opposé au régime impérial mais en marge des autres mouvements protestataires, il vivait aux alentours de la place Jaleh. C'est là qu'afflua l'essentiel des manifestants, qui ignoraient que la loi martiale, interdisant les rassemblements de plus de trois personnes, avait été confirmée par le général Oveissi à 6h du matin[25]. L'armée était déployée dans tout Téhéran depuis le matin.

Soldats tenant en joue les manifestants sur la place Jaleh

Vers 8 h 15, les commandants militaires sommèrent la foule de se disperser à plusieurs reprises par haut-parleurs [26], et, face à l'indifférence générale, l'un d'eux déclara : « Ne nous forcez pas à tirer. » Vers 8 h 30, un religieux pénétra sur la place Jaleh et s'adressa à un officier. En retour, il demanda à la foule de s'asseoir par terre. L'armée et les manifestants se firent face pendant près d'une heure. Ailleurs dans la capitale, les manifestants firent également face à l'armée.

Manifestants quittant la place Jaleh en transportant un blessé, après que l'armée ait ouvert le feu

A un moment imprécis entre 9 h 15 et 10 h, l'armée ouvrit le feu sur la foule, mais la fusillade ne dura que quelques minutes [27]. En peu de temps, la place Jaleh s'était retrouvée jonchée de cadavres mais la confusion la plus totale semble avoir régné quant à savoir pourquoi l'armée avait soudainement tiré sur les manifestants désarmés. Ailleurs dans la capitale, des chars d'assaut et des hélicoptères furent employés par l'armée. Les hélicoptères militaires furent utilisés pour disperser la foule dans le sud de Téhéran, et laissèrent derrière eux, selon un journal européen, « une montagne de corps démembrés ». Sur la place Jaleh, les chars, qui avaient encerclé la foule et étaient incapables de la disperser, commencèrent à tirer sur les manifestants. Toujours selon un journal européen, la scène ressemblait à un peloton d'exécution, des hommes armés tirant sur les révolutionnaires immobiles [23].

Les journalistes iraniens, quant à eux, arrivés à la place Jaleh une heure plus tard, ne trouvèrent que des canons à eau pour nettoyer les rues. Après l'ouverture du feu par l'armée, de violents combats de rue éclatèrent et s'étendirent à d'autres quartiers de la capitale tout au long de la journée [27]. Des groupes islamistes répandirent la nouvelle que « des milliers de manifestants pacifiques avaient été massacrés par les troupes sionistes »[28]. Dans la soirée, les meneurs d'opposition dont l'arrestation avait été décidée la veille furent arrêtés, mais furent rapidement relâchés.

La majorité des manifestants tués étaient des étudiants d'écoles religieuses[29]. Quelques jours après le massacre sont découvertes chez un des meneurs de la foule, le fameux Yayha Nouri, d'importantes sommes d'argent provenant de Najaf [30], où vit alors Khomeini.

Conséquences immédiates

[modifier | modifier le code]

Une enquête officielle fut diligentée par le ministère de l'Information pour établir la responsabilité de la tenue d'un tel bain de sang, mais personne ne voulut croire le faible nombre de victimes (64) annoncées par le gouvernement et la situation ne s'apaisa pas, bien au contraire. Des protestations rassemblant encore plus de monde suivirent le massacre, dont une grève générale qui paralysa l'industrie du pétrole, essentielle à la survie du régime, « scellant ainsi le sort du Chah » [31]. Le lendemain du Vendredi noir, Amir Abbas Hoveyda, l'ancien Premier Ministre qui était depuis devenu ministre de la Cour, démissionna, pour des raisons apparemment sans lien avec les événements. Il fut remplacé par Ali Gholi Ardalan.

Gothbzadeh et l'ayatollah Khomeini durant leur séjour à Neauphle-le-Château, à la fin de l'année 1978.

L'ouverture du Parlement au palais du Sénat par le chah le 6 octobre 1978 eut lieu dans une atmosphère pesante, sans compter que le chah dans son discours (certes axé sur la libéralisation du régime) n'évoqua pas le drame, et que l'absence du prince héritier ainsi que de la famille impériale (dont la majorité des membres avait déjà quitté le pays) furent remarqués [32]. Le même jour, l'ayatollah Khomeini quitta Najaf pour la France, et s'installa à Neauphle-le-Château, d'où il organisa sa campagne médiatique et culturelle, attirant la presse internationale et téléguidant à distance la révolution avec l'aide d'Ebrahim Yazdi, Sadegh Gothbzadeh et Abdolhassan Bani Sadr.

Après l'événement du 17 Shahriar, les policiers et les militaires, ainsi que les agents réels ou supposés de la SAVAK, considérés comme les responsables du massacre, devinrent la cible privilégiées des manifestants. Le 5 novembre 1978, ce fut tout Téhéran qui s’embrasa. Les bâtiments administratifs d'entreprises étrangères, des cinémas, des bars et des magasins vendant de l'alcool furent vandalisés. Des bus, des voitures et près de 400 agences bancaires furent également incendiées par les groupes d'opposition ce jour-là [33]. Le lendemain, Sharif-Emami démissionna, et quitta l'Iran peu après. Le Premier Ministre suivant, le général Gholam Reza Azhari, qui dirigea un cabinet militaire, ne parvint pas non plus à calmer la situation.

Les manifestations se poursuivirent jusqu'à ce que le Chah, sur l'incitation de Chapour Bakhtiar, le successeur d'Azhari nommé le 31 décembre 1978, ne quitte l'Iran le 16 janvier 1979. Son départ ouvrit la voie au retour de Khomeiny en Iran quinze jours plus tard, puis au triomphe de la révolution Islamique le 12 février [34].

Impact et héritage

[modifier | modifier le code]
La place Jaleh après la fin de la fusillade

Après la révolution, le nom de la place fut changé en Place des Martyrs (Maidan-e Shohada) [35]. L'événement eut une grande résonnance dans la propagande islamique, qui en fit l'un des plus sanglants crimes commis par l'ancien régime.

Comparable à l'effet qu'eut le dimanche Rouge qui déclencha la révolution russe de 1905, cette violence fit perdre au régime impérial le soutien de la population et radicalisa fortement l'opposition au Chah, ce qui fit dire au journaliste français Jean Gueyras que « la libéralisation était la principale victime du Vendredi Noir »[36]. Selon l'historien Abbas Amanat :

Timbre commémoratif de 1985.

« Les activistes religieux, soutenus par le marja de Qom, exploitèrent le massacre de la place Jaleh pour dépeindre le régime comme brutal et illégitime. Grâce à une machine à rumeurs pleinement opérationnelle en l'absence de médias et d'informations fiables, le nombre de victimes, présenté comme les « martyrs du chemin vers l'islam », fut gonflé à des milliers, et les troupes ayant ouvert le feu furent qualifiées de « mercenaires israéliens envoyés pour écraser la révolution. »[37]

Les événements de ce jour-là firent l'objet d'une enquête militaire puis furent rapportés à la presse par le ministre de l'Information, Ameli Tehrani. Ce dernier déclara de 87 morts et 205 blessés, tandis que l'opposition dénombrait plus de 4 000 morts, dont 500 pour la seule Place Jaleh[38]. Tehrani ajouta que les troupes présentes place Jaleh avaient en fait essuyé des tirs et avaient riposté. Des agitateurs professionnels, entraînés en Libye et en Palestine, s'étaient joints aux manifestants pour pousser à l'affrontement. Le ministre évoqua le fait que, outre les 64 manifestants, 70 policiers et soldats aient également été tués lors des échanges de tirs place Jaleh, mais ce chiffre ne fut pas rendu public [39].

Timbre commémoratif du 17 Shahriar

Dans un premier temps, l'opposition et les médias occidentaux firent état de « 15 000 morts et blessés », un bilan qui contrastait fortement avec celui des autorités iraniennes. Par exemple, le correspondant de la BBC en Iran, Andrew Whitley, rapporta que des centaines de personnes avaient péri [40]. Le sociologue français Michel Foucault a d'abord avancé le chiffre de 2 000 à 3 000 morts, avant de le porter à 4 000 [10]. Johann Beukes, auteur de Foucault in Iran, 1978-1979, note que « Foucault semble avoir repris ce bilan exagéré des morts de la place Jaleh, propagé par les révolutionnaires eux-mêmes. Des milliers de personnes furent blessées, mais le nombre de morts ne dépasse probablement pas la centaine. » [41] À l'inverse, l'historien militaire Spencer C. Tucker rapporte que 94 personnes ont été tuées lors du Vendredi noir, dont 64 manifestants et 30 membres des forces de sécurité gouvernementales [42]. L'iranologue Richard Foltz confirme également le chiffre de 64 morts [43]. Enfin, Emadeddin Baghi, ancien chercheur à la Fondation des Martyrs et des Anciens Combattants (organisme du gouvernement iranien post-révolutionnaire chargé d'indemniser les familles des victimes), engagé pour analyser les données relatives aux victimes du Vendredi noir, rapporte que 64 personnes ont été tuées place Jaleh ce jour-là, dont deux femmes d'âge différents. Le même jour, dans d'autres quartiers de la capitale, 24 personnes ont trouvé la mort lors d'affrontements avec les forces de l'ordre, dont une femme, portant le nombre total de victimes à 88 [10]. Une autre source fait état de 84 morts selon le décompte de la fondation [44],[14].

La place Shohada, dans les années 2010.

Les connaissances actuelles concernant le nombre de victimes du massacre semblent donc confirmer les dires du gouvernement de l'époque [10]. La manière dont les journaux européens, notamment des intellectuels français qui furent ensuite les relais de Khomeini tels que Michel Foucault, présentèrent l'événement tient de la fantaisie tant les chiffres évoqués (plus de 4000 morts) et la violence liés à l'utilisation de tanks et d'hélicoptères semblent peu liés au massacre réel [45]. Les hélicoptères et les chars semblent surtout avoir tenu un rôle dissuasif. Beaucoup de témoignages furent en effet largement amplifiés après la victoire de la république islamique, certains témoins prétendant même avoir vu le Chah lui-même tirer sur les manifestants depuis l'un des hélicoptères.

Il semble cependant accepté que des snipers fussent postés sur les toits des bâtiments aux environs de cette petite place pour tirer sur les manifestants ; mais là, les version divergent  : selon les partisans du chah, il s’agissait de sbires de Khomeini chargés de tirer sur la foule pour provoquer une panique générale et accuser les forces de l’ordre [46], et selon le régime actuel, il ne s'agissait que d’autres soldats postés là pour avoir de meilleurs angles de tir et piéger l’arrière du cortège des manifestants [47].

Ce rôle joué en sous-main par les agitateurs étrangers est également mis en avant par l'ancien ministre de l'Education Manouchehr Ganji, évoquant notamment la présence de guérilleros palestiniens en Iran, citant un autre ministre et ancien recteur de l'université de Téhéran, Houchang Nahavandi :

« Des Palestiniens armés s’étaient mêlés aux manifestants. L’examen de certaines victimes montra qu’elles avaient été touchées à bout portant, au milieu des manifestants. Nahavandi rapporta qu’en 1980, il avait rencontré un ancien partisan de la Révolution islamique qui avait depuis fui en France. Cet homme lui confia : « Mon appartement avait une fenêtre donnant sur la place Jaleh. Avant la manifestation prévue, j’ai été contacté par des marxistes islamistes. Le vendredi, deux Palestiniens armés arrivèrent chez moi. Depuis ma fenêtre, ils ouvrirent le feu non seulement sur les soldats, mais aussi sur les manifestants. D’autres Palestiniens tiraient comme des snipers depuis les toits des maisons environnantes et d’autres appartements. »[48]

La plupart des soldats n'auraient été équipées que de balles à blanc selon les dires de militaires présents ce jour-là [49]. Massoud Mohit confirme que des guérilleros palestiniens franchirent illégalement la frontière irakienne vers l'Iran au mois de septembre 1978. Plus d'une centaine d'entre eux furent arrêtés par l'armée et incarcérés à la prison de Dasht Mishan, dans le Khouzistan. D'autres auraient réussi à rejoindre Téhéran [50].

Le Vendredi Noir est un événement central de la révolution iranienne et à ce titre, il apparaît dans plusieurs médias, notamment dans le premier tome de Persépolis de Marjane Satrapi, puis dans son adaptation à l'écran. En 2016 est sorti le jeu vidéo 1979 Revolution : Black Friday, créé par Navid Khonsari, qui était enfant au moment de la révolution et a souhaité que le jeu puisse « faire ressentir aux gens la passion et l'exaltation de la révolution, le sentiment qu'il était possible d'apporter un changement », bien qu'il ait admis ne pas avoir eu une vision réaliste des événements [51].

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. Richard Foltz, Iran in World History, Oxford University Press, , p. 108
  2. Spencer C. Tucker, The Roots and Consequences of Civil Wars and Revolutions: Conflicts that Changed World History, ABC-CLIO, , p. 439
  3. (en) Elizabeth Shakman Hurd, The Politics of Secularism in International Relations, Princeton University Press, (ISBN 978-1400828012, lire en ligne)
  4. (en) Anders Berg-Sørensen, Contesting Secularism: Comparative Perspectives, Routledge, (ISBN 9781317160243, lire en ligne)
  5. (en) Mark Thiessen, An Island of Stability: The Islamic Revolution of Iran and the Dutch Opinion, Sidestone Press, (ISBN 9789088900198, lire en ligne)
  6. a et b « Emad Baghi :: English », sur emadbaghi.com (consulté le )
  7. (en) Andrew Scott Cooper, The Fall of Heaven: The Pahlavis and the Final Days of Imperial Iran, Macmillan, (ISBN 978-0-8050-9897-6, lire en ligne), p. 11
  8. Elizabeth Shakman Hurd, The politics of secularism in international relations, Princeton University Press, coll. « Princeton studies in international history and politics », (ISBN 978-1-4008-2801-2, 978-0-691-13007-1 et 978-0-691-13466-6)
  9. « Le 8 septembre 1978, c'était "Vendredi noir" à Téhéran », RTL.fr,‎ (lire en ligne, consulté le )
  10. a b c et d « Emad Baghi :: English », sur www.emadbaghi.com (consulté le )
  11. Michael Eisenstadt, « Iran’s Islamic Revolution : Lessons for the Arab Spring of 2011? » [archive du ] [PDF], sur www.washingtoninstitute.org (consulté le )
  12. (en) Charles Kurzman, The Unthinkable Revolution in Iran, Harvard University Press, , 304 p. (ISBN 978-0-674-03983-4, lire en ligne), p.37
  13. (en-US) Joseph Kraft, « Letter from Iran », The New Yorker,‎ (ISSN 0028-792X, lire en ligne, consulté le )
  14. a et b (en) Ervand Abrahamian, Iran between Two Revolutions, Princeton, Princeton University Press, , 561 p. (ISBN 978-0-691-10134-7)
  15. (en) Desmond Harney, The priest and the king : an eyewitness account of the Islamic revolution, Londres, I. B. Tauris,
  16. Elton L. Daniel et ʻAlī Akbar Mahdī, Culture and customs of Iran, Greenwood Press, coll. « Culture and customs of the Middle East », (ISBN 978-0-313-32053-8)
  17. Dilip Hiro, Iran under the ayatollahs, Routledge & K. Paul, (ISBN 978-0-7100-9924-2)
  18. Ali M. Ansari, Modern Iran: the Pahlavis and after, Pearson Longman, (ISBN 978-1-4058-4084-2)
  19. Gholam Reza Afkhami, The life and times of the Shah, University of California Press, (ISBN 978-0-520-25328-5 et 978-0-520-25329-2)
  20. « Existentialism, in the Muslim world », sur Encyclopaedia of Islam, THREE (consulté le )
  21. (en) Abbas Milani, Eminent Persians, Syracuse, Syracuse University Press, , p.310
  22. a b et c (fa) Mehdi Mahdavi Azad, « ۱۷ شهریور ۵۷؛ 'ژاله خون شد، خون جنون شد' », BBC News فارسی,‎ (lire en ligne, consulté le )
  23. a b et c (en) Ervand Abrahamian, Iran Between Two Revolutions, Princeton University Press, (ISBN 978-0-691-10134-7, lire en ligne), p.635-636
  24. (en) Gholam Reza Afkhami, The Life and Times of the Shah, California University Press, (ISBN 978-0-520-94216-5, lire en ligne), p. 462
  25. Shaul Internet Archive, The reign of the ayatollahs : Iran and the Islamic Revolution, New York : Basic Books, (ISBN 978-0-465-06887-6, 978-0-465-06890-6 et 978-0-465-06889-0, lire en ligne), p.15
  26. (en) « http://www.bookna.com/vdcdko0x.yt0kj6a22y.html » [archive du ], sur www.bookna.com (consulté le )
  27. a et b (fa) « ۱۷ شهریور ۵۷؛ 'ژاله خون شد، خون جنون شد' », BBC News فارسی,‎ (lire en ligne, consulté le )
  28. (en) Amir Taheri, The Spirit of Allah : Khomeini and the Islamic Revolution, Melbourne, Hutchinson, (ISBN 978-0091603205), p.223
  29. « 8 septembre 1978 - « Vendredi noir » à Téhéran - Herodote.net », sur www.herodote.net (consulté le )
  30. Manouchehr Ganji, Defying the Iranian revolution: from a minister to the Shah to a leader of resistance, Praeger, (ISBN 978-0-275-97187-8)
  31. L. Carl Brown et Baqer Moin, « Khomeini: Life of the Ayatollah », Foreign Affairs, vol. 79, no 4,‎ , p. 160 (ISSN 0015-7120, DOI 10.2307/20049860, lire en ligne, consulté le )
  32. Yves Bomati et Houchang Nahavandi, Mohammad Réza Pahlavi, Éditions Perrin, (ISBN 978-2-262-07881-2, lire en ligne), p. 491
  33. Gholam Reza Afkhami, The Life and Times of the Shah, University of California Press, (ISBN 978-0-520-94216-5, lire en ligne), p. 472
  34. (en) Abbas Milani, The Persian Sphinx : Amir Abbas Hoveyda and the Riddle of the Iranian Revolution, pp. 292–293
  35. « PBS Online: Beyond the Veil - The Islamic Revolution » [archive du ], sur www.internews.org (consulté le )
  36. (en) Jean Gueyras, « Liberalization is the Main Casualty », The Guardian,‎
  37. Janet Afary, « Iran: A Modern History, Abbas Amanat, New Haven, CT: Yale University Press, 2017, (ISBN 9780300112542) (hbk), 979 pp. », Iranian Studies, vol. 52, nos 3-4,‎ , p. 648–652 (ISSN 0021-0862 et 1475-4819, DOI 10.1080/00210862.2019.1649005, lire en ligne, consulté le )
  38. (en) Ervand Abrahamian, Iran between two revolutions, Princeton, N. J., Princeton University Press, , 561 p. (ISBN 0-691-05342-1, 9780691053424 et 069100790X, OCLC 7975938, lire en ligne), p. 516
  39. Gholam Reza Afkhami, The Life and Times of the Shah, University of California Press, (ISBN 978-0-520-94216-5, lire en ligne), p. 465
  40. [vidéo] « Black Friday Massacre - Iran (Sep. 8, 1978) », Lawrence2323, , 1:50 min (consulté le )
  41. Johann Beukes, « Corriere Della Sera: A strange invitation », dans Foucault in Iran, 1978–1979, AOSIS, , 49–53 p. (ISBN 978-1-928523-30-7, lire en ligne)
  42. (en) Spencer C. Tucker, The Roots and Consequences of Civil Wars and Revolutions : Conflicts that Changed World History, ABC-CLIO, , p.439
  43. Anton Evstratov, « Richard Foltz, Iran in World History, New York: “Oxford University Press”, 2016.–151 pp. », Iran and the Caucasus, vol. 23, no 4,‎ , p. 441–443 (ISSN 1609-8498 et 1573-384X, DOI 10.1163/1573384x-20190414, lire en ligne, consulté le )
  44. E. Baqi, 'Figures for the Dead in the Revolution', Emruz, 30 July 2003
  45. (en) Behrooz Ghamari-Tabrizi, Foucault in Iran 1978-1979, University of Minnesota Press, , 272 p. (ISBN 978-0-8166-9949-0), p. 53
  46. « Iran Resist - Les dessous de la Révolution de Khomeiny . . . Le Vendredi Noir », sur www.iran-resist.org (consulté le )
  47. [vidéo] « سریال ایرانی معمای شاه قسمت 77 | Moammaye Shah Serial Irani 77 », TPM - Top Persian Movies,‎ , 35:40 min (consulté le )
  48. Ganji 2002, p.15
  49. Interview d'Alireza Meybodi avec un officier des unités de l'armée impliquées dans les événements, Pars TV, mars 2009
  50. (fa) Massoud Mohit, Atash-biaran-e Dozakh (آتش‌بیاران دوزخ), Londres, Entesharat-e Iran (Iran Publications),‎ , p.168
  51. (en-GB) Amanda Holpuch, « Frag-counter revolutionaries: Iran 1979 revolution-based video game to launch », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le )