Stichomythie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Une stichomythie est un dialogue de tragédie où les interlocuteurs se répondent vers pour vers.

Les dramaturges grecs ont recours à la stichomythie dans différents contextes et marquent souvent la croissance en intensité des sentiments au cours d'une scène en passant de la tirade à la stichomythie. Sophocle montre ainsi l'exaspération croissante d'Œdipe devant le refus de Tirésias de lui révéler ce qu'il sait (Œdipe roi, scène II). Euripide l'emploie pour montrer l'escalade de la violence dans la confrontation entre Jason et Médée (Médée, scène xxv, vers 1361-1377). Sénèque y a recours de façon assez rhétorique dans ses tragédies, imité par les dramaturges de la Renaissance comme Robert Garnier :

« Nourrice — Qui meurt pour le pays vit éternellement.

Porcie — Qui meurt pour des ingrats meurt inutilement[1]. »

Elle apparaît chez les auteurs baroques comme William Shakespeare, qui, dans ses comédies, l'utilise souvent pour mettre en scène le badinage amoureux, auquel elle donne une grande légèreté mais aussi une certaine tension ironique (les dialogues entre Biron et Rosalind dans Peines d'amour perdues, entre Katarina et Petruchio dans La Mégère apprivoisée). Dans les tragédies et les pièces historiques, Shakespeare s'inspire parfois de la stichomythie antique, notamment dans le célèbre passage du cortège funèbre de Richard III où le procédé, tout en demeurant assez rhétorique, donne une intensité particulière à la confrontation entre Anne et l'assassin de son mari (acte I, scène ii). Dans Hamlet, la stichomythie apparaît très naturellement dans les dialogues où le prince joue la déraison en imitant de façon bouffonne les phrases de son interlocuteur (acte III, scène iv).

le théâtre classique français en contient de nombreux exemples. Dans la fameuse scène de confrontation entre le vieux Don Diègue, père du Cid, et le père de Chimène, jaloux de la promotion qui vient d'être accordée à son rival, la montée de la violence se traduit par un passage de stichomythie qui précède la gifle finale :

« Le comte — Ce que je méritais, vous l’avez emporté.
Don Diègue — Qui l’a gagné sur vous l’avait mieux mérité.
Le comte — Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.
Don Diègue — En être refusé n’en est pas un bon signe[2]. »

C'est un procédé assez employé chez Beaumarchais (voir Le Mariage de Figaro). Bien que le théâtre moderne ne soit plus écrit en vers, on retrouve des formes de dialogue rapide qui évoquent la stichomythie chez des auteurs comme Samuel Beckett (En attendant Godot).

Le théâtre de l'absurde de Jean Genet recèle de nombreuses stichomythies, notamment dans le dénouement des Bonnes, où elles permettent de mettre en exergue l'absurdité de la mort de Claire :

« Solange, hésitant — Mais...
Claire — Je dis ! mon tilleul.
Solange — Mais, Madame...
Claire — Bien. Continue.
Solange — Mais, Madame, il est froid.
Claire — Je le boirai quand même. Donne. »

Les stichomythies peuvent également être de courtes phrases en fin de disputes quand le dialogue ne suffit plus. Dans ce cas, ils peuvent être suivis d'un duel.

« Le comte - Ne le méritait pas, moi ?
Don Diègue - Vous.
Le comte. - Ton impudence,

Téméraire vieillard, aura sa récompense. (Il lui donne un soufflet) »

Molière usait très souvent de ce procédé. On en trouvera deux exemples fameux dans Le Tartuffe (scène de dépit amoureux entre Valère et Marianne, Acte II scène 4) :

- Que me conseillez-vous ?

- Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.

- Vous me le conseillez ?

 - Oui.

- Tout de bon ?

- Sans doute. Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.

- Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.

- Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.

- Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.

- Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.

- Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.

ainsi que dans Le Misanthrope, à la fin de la scène dite " du sonnet " entre Alceste et Oronte (Acte I, scène 2) :

- Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

- Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons / Mais vous trouverez bon que j’en puisse avoir d’autres / Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

- Il me suffit de voir que d’autres en font cas.

- C’est qu’ils ont l’art de feindre ; et moi, je ne l’ai pas.

- Croyez-vous donc avoir tant d’esprit en partage ?

- Si je louais vos vers, j’en aurais davantage.

- Je me passerai fort que vous les approuviez

- Il faut bien, s’il vous plaît, que vous vous en passiez.

- Je voudrais bien, pour voir, que, de votre manière / Vous en composassiez sur la même matière.

- J’en pourrais, par malheur, faire d’aussi méchants  / Mais je me garderais de les montrer aux gens.

- Vous me parlez bien ferme ; et cette suffisance…

- Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.

- Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut

- Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.

On trouve aussi de nombreuses stichomythies dans le théâtre de Jean Racine. Ainsi, cet affrontement entre Néron et Britannicus (Acte III, scène 8) :

- Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.

- Néron de vos discours commence à se lasser.

- Chacun devait bénir le bonheur de son règne.

- Heureux ou malheureux, il suffit qu’on me craigne.

- Je connais mal Junie, ou de tels sentiments / Ne mériteront pas ses applaudissements.

- Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire, / Je sais l’art de punir un rival téméraire.

- Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler, / Sa seule inimitié peut me faire trembler.

- Souhaitez-la ; c’est tout ce que je puis vous dire.

- Le bonheur de lui plaire est le seul où j’aspire.

- Elle vous l’a promis, vous lui plairez toujours.

- Je ne sais pas du moins épier ses discours. / Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche, / Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.

- Je vous entends. Eh bien ! gardes !

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Robert Garnier (1545?-1590), « Porcie » acte II
  2. Pierre Corneille, Le Cid, acte I, scène iii

Annexes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Articles connexes[modifier | modifier le code]