Sonnets à Orphée

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Rainer Maria Rilke (1875–1926)

Die Sonette an Orpheus[1] (en français, les Sonnets à Orphée) sont un cycle de 55 sonnets écrits en 1922 par le poète austro-hongrois Rainer Maria Rilke (1875–1926). Ils furent publiés pour la première fois l'année suivante. Rilke, qui est « largement reconnu pour être l'un des poètes de langue allemande dont le lyrisme est le plus intense[2] », les écrivit en trois semaines dans ce qu'il appela une « tempête créatrice »[3]. Inspiré par la nouvelle de la mort de Wera Ouckama Knoop (1900-1919), compagne de jeux de sa fille, Ruth, il les dédia à la mémoire de cette jeune fille[4].

En février 1922, Rilke termina aussi son ensemble de dix poèmes profondément philosophiques et mystiques intitulé Élégies de Duino, qu'il prit dix ans à écrire. Les Sonnets à Orphée et ces Élégies sont considérés comme les chefs-d'œuvre de Rilke et les meilleures expressions de son talent[2].

Histoire de leur rédaction et de leur publication[modifier | modifier le code]

Le château de Muzot et la « tempête de création »[modifier | modifier le code]

Le château de Muzot à Veyras, en Suisse, est l'endroit où Rilke écrivit les Sonnets à Orphée et acheva les Élégies de Duino dans « une tempête créatrice[5] » pendant trois semaines en février 1922.

Durant la majeure partie des années 1910, Rilke avait souffert d'une grave dépression qui l'avait empêché d'écrire. Il avait commencé ses Élégies de Duino en 1912 et en avait terminé des parties en 1913 et en 1915 avant d'être rendu silencieux par la crise psychologique causée par les événements de la Première Guerre mondiale et sa brève conscription dans l'armée austro-hongroise[6]. Ce n'est qu'en 1920 qu'il fut motivé à s'employer à achever les Élégies, mais au cours des deux années suivantes, son mode de vie fut instable et ne lui donna pas le temps ni l'état mental nécessaire pour écrire.

En 1921, Rilke voyagea en Suisse dans l'espoir de s'immerger dans la culture française près de Genève et de trouver un endroit où vivre en permanence[7]. À l'époque, il avait une relation amoureuse avec Baladine Klossowska (1886–1969). Sur l'invitation de Werner Reinhart (en) (1884-1951), il emménagea dans le château de Muzot (en), manoir du XIIIIe siècle sans gaz ni électricité situé près de Veyras, dans la vallée du Rhône, en Suisse. Reinhart, marchand et clarinettiste amateur suisse, utilisa sa richesse pour servir de mécène à de nombreux écrivains et compositeurs du XXe siècle. Il acheta Muzot pour permettre à Rilke d'y vivre sans verser de loyer et de se concentrer sur son travail[8]. Rilke et Klossowska y emménagèrent en juillet 1921, et à l'automne, Rilke traduisit des écrits de Paul Valéry et de Michelangelo en allemand[9].

La nouvelle de la mort d'une amie de sa fille, Wera Knoop (1900-1919) poussa Rilke à créer en se mettant à travailler aux Sonnets à Orphée[4]. En quelques jours, du 2 au 5 février 1922, il acheva la première partie, composée de 26 sonnets. Dans les jours qui suivirent, il se concentra sur les Élégies de Duino et les acheva dans la soirée du 11 février. Aussitôt après, il se remit à ses Sonnets et acheva la seconde partie, composée de 29 sonnets, en moins de deux semaines. Dans des lettres adressées à des amis, Rilke parla d'une « tempête créatrice » pour qualifier cette période de trois semaines[3]. Rilke considérait les Sonnets et les Élégies comme étant « de la même naissance »[3],[10].  Le 11 février 1922, il écrivit à son ancienne amante, Lou Andreas-Salomé, que cette période fut un ouragan comme à Duino, jadis : Tout ce qui était en moi fibre, tissu, bâti, a craqué, plié. Pas question de manger[11].

Tout au long des Sonnets, Rilke fait souvent mention de Wera, tantôt en s'adressant directement à elle par son nom, tantôt indirectement en faisant allusion à une « danseuse » ou à la mythique Eurydice. Plus tard, il écrivit à la mère de la jeune fille que le fantôme de Wera l'avait « enjoint et obligé » d'écrire[12],[13].

Forme et style[modifier | modifier le code]

Les sonnets[modifier | modifier le code]

Les Sonnets sont au nombre de 55, divisés en deux parties, dont la première en comprend 26 et la seconde, 29.

Ils se composent tous de deux quatrains, suivis de deux tercets. En général, les quatrains sont à rimes croisées (ABAB CDCD) ou embrassées (ABBA CDDC), et les tercets sont à la mode du sonnet italien (EEF GGF), à rimes EFG EFG ou enlacées (EFG GFE). Le dactyle et le trochée sont les pieds les plus fréquents, et la longueur des vers varie beaucoup, parfois même dans le même sonnet.

Le symbolisme et les thèmes[modifier | modifier le code]

Le contenu des sonnets est, comme de coutume chez Rilke, hautement métaphorique. Le personnage d'Orphée (que Rilke appelle « le dieu de la lyre[14] ») figure plusieurs fois dans le cycle, tout comme d'autres personnages mythiques tels que Daphné. Il y a aussi des allusions à la Bible, dont une mention d'Esaü. Parmi les autres thèmes, il y a les animaux, des gens de cultures différentes, le temps et la mort.

Rilke affirma que le cycle complet était inspiré par Wera, mais elle n'y est un personnage que dans l'un des poèmes. Il a toutefois dit avec insistance que « si diffus que soit le rapport (un seul sonnet, l'avant-dernier, le XXIVe, inscrit dans cette émotion qui lui est vouée, la figure même de Véra), il domine et anime le mouvement de l'ensemble[15] ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le titre complet est Die Sonette an Orpheus: Geschrieben als ein Grab-Mal für Wera Ouckama Knoop (Les Sonnets à Orphée, écrits comme un monument funéraire pour Wera Ouckama Knoop).
  2. a et b (en) « Biography: Rainer Maria Rilke 1875–1926 », sur Poetry Foundation (consulté le 2 février 2013).
  3. a b et c (en) Daniel Joseph Polikoff, In the Image of Orpheus Rilke: a Soul History, Wilmette (Illinois), Chiron Publications, , p. 585-588.
  4. a et b Freedman 1998, p. 481.
  5. Rainer Maria Rilke (trad. Blaise Briod, Philippe Jaccottet et Pierre Klossowski), « À Margot Sizzo-Noris Crouy (17 mars 1922) », dans Œuvres, vol. III : Correspondance, Paris, Éditions du Seuil, , 640 p. (ISBN 2-02-004498-6), p. 512.
  6. William H. Gass, Reading Rilke: Reflections on the Problems of Translation, New York, Alfred A. Knopf, .
  7. Freedman 1998, p. 471.
  8. Freedman 1998, p. 474.
  9. Freedman 1998, p. 478.
  10. Rainer Maria Rilke (trad. Blaise Briod, Philippe Jaccottet et Pierre Klossowski), « À Witold von Hulewicz (13 novembre 1925) », dans Œuvres, vol. III : Correspondance, Paris, Éditions du Seuil, , 640 p. (ISBN 2-02-004498-6), p. 588-592. Élégies et Sonnets s'étayent constamment, — et je considère comme une grâce infinie d'avoir pu gonfler du même souffle ces deux voiles : la petite voile couleur de rouille des Sonnets et l'immense voile blanche des Élégies.
  11. Rainer Maria Rilke (trad. Blaise Briod, Philippe Jaccottet et Pierre Klossowski), « À Lou Andreas-Salomé (11 février 1922) », dans Œuvres, vol. III : Correspondance, Paris, Éditions du Seuil, , 640 p. (ISBN 2-02-004498-6), p. 502.
  12. (en) Helen Sword, Engendering Inspiration: Visionary Strategies in Rilke, Lawrence, and H.D., Ann Arbor (Michigan), University of Michigan Press, , p. 68-70.
  13. (de) Rainer Maria Rilke, « À Gertrud Ouckama Knoop (20 avril 1923) », dans Briefe aus Muzot: 1921 bis 1926, Leipzig, Inser-Verlag, .
  14. Sonnet 18, vers 8 : "Gott mit der Leier".
  15. Rainer Maria Rilke (trad. Blaise Briod, Philippe Jaccottet et Pierre Klossowski), « À Gertrude Ouckama-Knoop (7 février 1922) », dans Œuvres, vol. III : Correspondance, Paris, Éditions du Seuil, , 640 p. (ISBN 2-02-004498-6), p. 499.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Ralph Freedman, Life of a Poet: Rainer Maria Rilke, Evanston (Illinois), Northwestern University Press, .

Liens externes[modifier | modifier le code]

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