Géorgiques

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Géorgiques
Image illustrative de l'article Géorgiques
Pâtres et troupeaux, folio 44vr du Vergilius romanus (début du Ve siècle)

Auteur Virgile
Pays Empire romain
Genre poésie didactique
Version originale
Langue latin
Titre Georgica
Lieu de parution Rome
Date de parution -30

Les Géorgiques (ou « le travail de la terre ») sont une œuvre de Virgile écrite entre 37 et 30 av. J.-C.. Ce long poème didactique de quelque 2 000 vers, inspiré par Hésiode, est une commande de Mécène. Dédié à Octavien, il se présente en quatre livres, les deux premiers consacrés à l'agriculture (céréales, vigne), les deux suivants à l'élevage (animaux, abeilles). Mais loin d'être un simple traité d'agriculture, comme le De Re Rustica de Varron (publié en 37), il aborde des thèmes beaucoup plus vastes : guerre, paix, mort, résurrection. Il ne s'agit plus, comme dans son œuvre précédente, les Bucoliques, de chanter la terre pastorale des origines, mais de détailler les soins à donner à la terre contemporaine, trop délaissée et malmenée pendant les guerres civiles, dans l'espoir de retrouver, avec le retour de la paix, la prospérité sous la conduite de celui qui, sous le nom d'Auguste, va installer la Pax Romana.

Comme dans ses autres œuvres majeures, Virgile utilise l'hexamètre dactylique, dont il a contribué à fixer les règles. Mais si les Bucoliques sont écrites dans le style « humble » (tenuis), plus adapté à l'églogue, pour les Géorgiques, il emploie le style « moyen » (moderatus) qui convient aux œuvres didactiques, avec des élans épiques qui préfigurent l'Énéide.

Le poème a fait l'objet d'une lecture publique par Virgile lui-même devant Octavien au printemps 29. Cantique à la terre vivante et méditation sur la beauté autant qu'œuvre morale et politique, il est considéré comme un des sommets de la création poétique occidentale. L'auteur y atteint une certaine forme de perfection artistique, ce qui lui vaut d'être considéré comme le plus grand poète de l'époque.

Conditions de rédaction[modifier | modifier le code]

En - 37, lorsqu'il entame les Géorgiques, Publius Vergilius Maro a trente-trois ans. Il est déjà un poète connu. Le recueil des Bucoliques est paru l'année précédente, et certaines églogues, la sixième en particulier, ont un tel succès qu'elles sont déclamées sur scène[1]. Virgile est même assez influent pour pouvoir présenter Horace à Mécène[2].

Il entreprend la rédaction de ce poème didactique à la demande pressante de Mécène[N 1], son ami et protecteur, au moment d'une accalmie dans la lutte entre Octave et Marc Antoine, dans le but de remettre l'agriculture en honneur dans un monde épuisé et ravagé par des années de guerres civiles et de ramener les Romains à la simplicité des mœurs de leurs ancêtres paysans.

En effet, une paix éphémère a été signée en 39 entre Pompée et les membres du second triumvirat ; de plus, au printemps 37, Octavien parvient à conclure avec Marc Antoine un accord qui rallonge la durée de leur triumvirat de cinq années supplémentaires. Mais la guerre contre Pompée reprend en 36, le conflit entre Octave et Antoine se ravive dès -35 et la paix n'est définitive qu'en -30, après la bataille d'Actium et la mort d'Antoine, avec l'annexion de l'Égypte. Ces derniers évènements apparaissent en filigrane dans le livre quatre des Géorgiques avec l'apologue de la destruction de la ruche et de la renaissance des abeilles[N 2] :

 
[…] Tu munera supplex
tende petens pacem, et facilis uenerare Napaeas ;
namque dabunt veniamuotis irasque remittent.

 
[…] En suppliant, présente
des offrandes en demandant la paix, et vénère les nymphes indulgentes :
car elles pardonneront à qui les prie et renonceront à leur colère[3].

Virgile achève donc les Géorgiques au moment où la paix s'installe enfin, sept ans après avoir commencé leur rédaction. Selon le témoignage des commentateurs anciens, cités par Donat, un de ses biographes[N 3], il a fait, au printemps ou à l'été 29, durant quatre soirées consécutives, une lecture publique (recitatio) des quatre livres, à Atella, en Campanie, en présence d'Octave venu y soigner des maux de gorge[4].

Le suicide, en -26, du trop ambitieux C. Cornelius Gallus, préfet d'Égypte, dédicataire de la dixième Bucolique[N 4], aurait poussé Virgile à remanier la fin du quatrième livre des Géorgiques avant la publication définitive, si l'on en croit Servius Honoratus[N 5]. Supprimant l'éloge direct de l'homme qui a perdu, à cause de prétentions excessives semble-t-il, l'amitié d'Octave, il développe à la place l'histoire d'Orphée, le prince des poètes qui, parce qu'il a désobéi, a perdu Eurydice et a finalement été tué. Selon Suétone[6], Auguste pleura à la mort de Gallus, et ne demanda pas à Virgile de retoucher cet hommage indirect[7]. S'il y a eu remaniement, le travail a été fait avec tant de soin qu'il est impossible d'en détecter les traces, aussi certains commentateurs modernes doutent-ils de son existence[8].

Présentation[modifier | modifier le code]

Illustration du livre IV des Géorgiques, Vaticanus Palatinus, lat. 1632, fol. 51v (1474).

Les Géorgiques sont composées au total de 2 188 vers. Le terme « géorgique » (georgicus) est une latinisation du mot grec γεωργικός (« geôrgikos »), composé de Γη (Gê, la terre), et έργο (ergo, le travail).

Avant le Res rustica de Varron[N 6], il n'existait pas d'ouvrage de référence en latin sur l'agriculture. Il en existait cependant plusieurs en grec, en vers (Les Travaux et les Jours d'Hésiode et un ouvrage de Ménécrate d'Éphèse) et surtout en prose : le monumental traité (en punique) du Carthaginois Magon en 28 livres, traduit en grec par Cassius Dionysus d'Utique au IVe siècle av. J.-C. (en 20 livres) puis condensé en 6 livres par Diophane de Nicée au Ier siècle av. J.-C.[9]. Varron résume le tout en trois livres (agriculture ; bétail ; volailles, gibier et viviers).

Plan d'ensemble[modifier | modifier le code]

Virgile reprend le plan de Varron, avec quelques différences : il développe l'agriculture sur deux volumes et, en éliminant volailles, gibier et viviers, ne garde que les abeilles dans le dernier[9].

L'œuvre est divisée en quatre livres, de taille à peu près égale, qui, suivant une progression du matériel vers le spirituel, traitent :

  • Dans le livre I, du travail de la terre, essentiellement de la culture du blé et les conditions dans lesquelles la terre produit ;
  • Dans le livre II, de la vie végétale, en particulier des soins à la vigne ;
  • Dans le livre III, de la vie animale et de l'élevage, interrompu par deux méditations, l'une sur l'amour, l'autre sur l'épidémie et la maladie mortelle ;
  • Dans le livre IV, des abeilles, métaphore de la cité humaine idéale et image de l'inspiration poétique[10].

Virgile y combine un exposé didactique, objectif et technique avec l'expression subjective de ses sentiments, en faisant alterner les descriptions et les digressions morales ou pathétiques[11].

Livre I (514 vers)[modifier | modifier le code]

Un homme taille une vigne enroulée dans un arbre surplombant un laboureur et un semeur. Au sol, au fond, 4 ruches
Enluminure en première page d'un manuscrit des Géorgiques, enluminé à Paris en 1403, illustrant le contenu des quatre livres (Pal. 69, f. 18, Bibliothèque Laurentienne).
On peut lire les deux premiers vers : « Quid faciat l[a]eta[r]e segetes quo sidere t[er]ra[m] / Vertere mecenas ulmis qu'adiu[n]g[er]e vitis. »

Virgile commence par donner, en 4 vers et demi, le sujet de chaque chant des Géorgiques (céréales, vignes, bétail et abeilles), puis invoque les diverses divinités agricoles (18 vers et demi), et enfin Octave[N 7]. Il présente ensuite, vers 50 à 53, les cinq parties qu'il va développer dans le livre 1, en commençant par la fin : les vents, l'aspect du ciel, les modes de culture ancestraux, la nature des sols, la spécificité de chaque région[13], développant immédiatement ce premier thème.

Dans chaque partie, les développements à caractère agricole sont suivis par des réflexions à caractère philosophique.

  • Vers 54-63 : une rapide évocation de produits spécifiques de chaque région d'Italie, d'Orient, de Grèce (v. 54-59) est suivie d'une évocation (v. 60-63) de Deucalion et de l'humanité, cette « race dure » née après le déluge.
  • Vers 63-159 : la qualité des terrains détermine les techniques d'entretien (jachère, écobuage). La terre, nourricière, est personnifiée : c'est la terre-mère ; et si le paysan maitrise maintenant le drainage, il doit prier pour que le temps soit favorable. Sa première vertu est la tempérance (v. 63-121). La pénibilité du travail de la terre (labor) n'est pas une punition, c'est une sage nécessité voulue par Jupiter : la constance dans l'effort, deuxième vertu, empêche de retourner sous la férule de Cronos/Saturne, la culture (agriculture et aussi civilisation) est maitrise du monde, source de création (v. 121-159)[14].
  • Vers 160-203 : présentation des modes de culture ancestraux et des « armes » que doit soigneusement préparer le paysan. Non seulement elles lui permettent de maîtriser la nature, mais, confinant au sacré, elles lui apportent la « gloire d'un divin domaine ». Virgile termine cette partie par la description de l'aire et des semences (v. 160-198), avant de conclure par une réflexion philosophique (v. 199-203) dans laquelle il oppose au principe de dégénérescence communément admis la force humaine (vis humana), à l'idée de décadence la troisième qualité du paysan, la virtus[14].
  • Vers 204-350 : une première recommandation, l'observation du ciel, essentielle pour rythmer les travaux agricoles (v. 204-337), est suivie d'une méditation sur la providence divine, qui donne à la fragilité humaine la chance de vivre en zone tempérée, puis sur l'immensité verticale du monde, du firmament au Tartare. La seconde recommandation, la prévision, concerne aussi le ciel (v. 252-337). La liste des travaux à prévoir s'accompagne de l'évocation des Titans en lutte contre le ciel et punis de leur orgueil. La quatrième vertu nécessaire au paysan est la piété ; les fêtes de printemps en l'honneur de Cérès verront son triomphe ; à celles des moissons, ovationné et couronné de chêne, il dira des chants[15].
  • Vers 351-514 : le dernier mouvement est consacré aux phénomènes météorologiques, en particulier les vents (v. 351-488). Virgile, s'inspirant d'Aratos de Soles, expose d'abord les signes qui permettent de prévoir le mauvais temps (v. 351-392), puis ceux qui annoncent le retour du soleil (v. 392-423), en insistant sur l'observation des oiseaux, enfin ceux qui ne trompent jamais, venant des dieux eux-mêmes, Soleil et Lune (v. 438-488). Les avertissements du dieu Soleil sont aussi politiques : son éclipse et d'autres prodiges, à la mort de César, disent sa plainte face au malheur des guerres civiles[15]. La dernière méditation (v. 489-514) revient sur les deux sanglantes batailles de Philippes. Virgile demande aux dieux de « ne pas empêcher cet homme jeune de secourir une génération bouleversée »[N 8], et les interroge : pourquoi ont-ils permis ces batailles fratricides ? Rome n'a-t-elle pas assez payé les parjures de la Troie de Laomédon[N 9] ? Le poète se désole : tant de guerres par tout l'univers ! Les champs sont en friche et « Mars impie se déchaîne sur l'univers entier ».

Livre II (542 vers)[modifier | modifier le code]

Livre III (566 vers)[modifier | modifier le code]

Livre IV (566 vers)[modifier | modifier le code]

Très construit, il est encadré par une introduction (7 vers) et une conclusion (8 vers) de même longueur, et se compose de deux grandes parties à peu près égales, chaque moitié avec des subdivisions en correspondance avec celles de l'autre, selon une architecture complexe[17].

S'adressant à nouveau à Mécène, Virgile annonce son sujet : « je vais chanter le miel aérien, présent céleste[N 10]. Je t'offrirai en de petits objets un spectacle admirable : je te dirai les chefs magnanimes, et tour à tour les mœurs de la nation entière, ses passions, ses peuples, ses combats ».

Dans la première partie, deux mouvements :

  • Vers 8 à 148 : choisir l'emplacement idéal du rucher, fabriquer les ruches, observer l'essaimage[N 11]. L'épisode du « vieillard corycien » cultivant son jardin près du Galèse « sous les tours de l'acropole œbaldienne »[N 12], qui clos ce passage (vers 125-148), permet d'introduire l'horticulture, qui fait l'objet d'un traitement spécifique chez les agronomes comme Varron ou Columelle. Sous l'apparence d'une digression, ce passage poétique présente l'idéal de l'auteur, qui n'est pas favorables aux grands domaines, préférant le jardin des abeilles, exploitation à taille humaine, qui permet de trouver le bonheur, dans une vie pauvre peut-être, mais naturelle, équilibrée et sereine[20].
  • Vers 149-280 : amplification et spiritualisation du premier mouvement, car les abeilles, qui ont nourri Jupiter, sont porteuses de parcelles divines. De façon très anthropomorphique, sont présentées les conditions de vie dans la ruche/cité, de cette collectivité laborieuse, vertueuse et chaste, humble et héroïque, dévouée à son roi et à sa patrie. Les abeilles sont menacées de mort si elles piquent, si elles ont froid, si elles sont attaquées par des ennemis, des maladies, une épidémie, mais des remèdes adaptés sont chaque fois proposés[21]. À travers elles, Virgile médite sur la situation de Rome et de ses chefs, sur l'amorce de la monarchie[22].
Bugonia (en) organisée par Aristée. Illustration des Géorgiques. Lyon, 1517.

La deuxième partie, à travers le mythe du « Maître Acadien », présente une réflexion sur la mort et la renaissance, matériellement, pour les abeilles, par la technique de la bugonia[N 13], et symboliquement pour Rome – dont le poète espère qu'Octave va la régénérer – à travers le sacrifice expiatoire d'Aristée aux Muses pour la mort d'Orphée.

  • Vers 281-424 : après une rapide présentation (v. 281-314) du procédé utilisé en Égypte pour ressusciter les abeilles, la bugonia, vient l'histoire du berger Aristée, le premier à l'avoir utilisé. Il pleure la mort de ses abeilles et va se plaindre à sa mère, la nymphe Cyrène, qui l'envoie consulter le dieu des métamorphoses, Protée.
  • Vers 425-558 : Protée, une fois ses sortilèges neutralisés, révèle à Aristée que la mort de ses abeilles est le châtiment suscité contre lui par Orphée, pour avoir causé la mort d'Eurydice. Il raconte alors la descente d'Orphée aux Enfers[N 14], son imprudence, son deuil inconsolable, sa mort. Cyrène conseille alors à son fils d'implorer les nymphes des bois, compagnes d'Eurydice, de leur sacrifier dans le bois sacré quatre taureaux et quatre génisses, puis neuf jours après, d'offrir un sacrifice aux mânes d'Orphée. Cela fait, il vit s'échapper des cadavres en décomposition des nuées d'abeilles.

La conclusion du dernier livre (vers 559-566) sert de conclusion d'ensemble aux Géorgiques. Virgile y signe son nom (vers 563). Le derniers vers : « Tityre, te patulae cecini sub tegmine fagi » (Tityre, je t'ai chanté sous le vaste couvert d'un hêtre) est une citation presque exacte du premier vers de la première Bucolique : « Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi » (Toi, Tityre, étendu sous le vaste couvert d'un hêtre), ce qui crée un lien entre ces deux œuvres, soulignant leur profonde unité[25].

Postérité de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Rayonnement littéraire[modifier | modifier le code]

Combat de taureaux, Géorgiques, III, 209-214 (Vergilius Vaticanus), Folio 4v.

Virgile est l'un des rares auteurs antiques dont l'œuvre intégrale, maintes fois recopiée, est parvenue jusqu'à nos jours. Il devient un auteur « classique » de son vivant : dès 26, soit à peine trois ans après la publication des Géorgiques, Caecilius Épirota le met au programme de son enseignement en remplacement d'Ennius[26]. Désormais, tout petit Romain apprend ses lettres dans Virgile. Sauf pendant les temps troublés du Haut Moyen Âge (VIe et VIIe siècles), Virgile ne cessera jamais d'être enseigné, admiré, imité[1]. Le philosophe Sénèque le cite abondamment, le naturaliste Pline l'Ancien le considère comme une autorité[1], le grand pédagogue et théoricien du langage Quintilien, dans l'Institution oratoire, lui emprunte nombre de ses exemples et conseille vivement à l'apprenti orateur de lire ses œuvres[27]. Au IVe siècle Servius Honoratus fait un commentaire vers à vers de ses trois poèmes, qui a été conservé, et nous renseigne sur la façon dont Virgile était compris à son époque. On le consulte aussi pour connaître son avenir par la pratique des sortes vergilianae[N 15], on pratique le genre virtuose du centon[27], dont l'un des plus célèbres, le Virgiliocento de Faltonia Betitia Proba, utilise les vers de Virgile pour écrire une Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, un « Virgile amélioré » (Maronem mutatum in melius) comme le dit sa préface[28].

Le succès continu de Virgile depuis l'Antiquité tardive et au cours du Moyen Âge est en grande partie lié à l'interprétation prophétique christianisante de la quatrième Bucolique[29], en particulier par Lactance à la fin du IIIe siècle[30].

Dans la Divine Comédie, c'est Virgile, « le poète le plus sage de l'antiquité classique », qui conduit Dante à travers les sept cercles de l'Enfer puis les sept du Purgatoire. Pétrarque, qui l'admire passionnément, a longuement annoté le manuscrit des œuvres de Virgile qu'il possédait. Au XVIe siècle Ronsard et Du Bellay admirent la musicalité de sa langue qu'ils cherchent à transposer dans leurs sonnets. Même en pleine querelle des Anciens et des Modernes, Charles Perrault ne conteste pas le génie de Virgile. Il imprègne les Fables de La Fontaine, en particulier Le Songe d'un habitant du Mongol[31], qui, à partir du vers 22 (« Solitude où je trouve une douceur secrète / Lieux que j’aimais toujours… ») est une paraphrase du finale du livre II des Georgiques : « Me uero primum dulces ante omnia Musae… »[N 16].

Si Chateaubriand, en particulier dans le Génie du christianisme, est plus inspiré par l'auteur de l'Énéide que celui des Géorgiques, l'œuvre de Victor Hugo est tout imprégnée de Virgile[33]. Il vénère le « maître divin »[34], partage ses méditations et lui emprunte maintes expressions : par exemple, le titre du poème XVII des Contemplations, « Mugitusque boum » est une citation de Géorgiques II.

Au XXe siècle, moins nourri de culture classique, l'influence de Virgile devient plus individuelle. Claudel invoque l'auteur des Géorgiques dans « Les Muses », première de ses Cinq grandes Odes (publiées en 1911) : « Ô Virgile sous la Vigne ! La terre large et féconde / N'était pas pour toi de l'autre coté de la haie comme une vache / Bienveillante qui instruit l'homme à l'exploiter tirant le lait de son pis. » ; Giono voit en lui un « prophète » et un « guide » ; Gide confie à son Journal son ravissement à lire et relire tout Virgile[35]. Enfin, Claude Simon met sous le patronage de Virgile, auquel il emprunte son titre, le roman qui lui valut le prix Nobel de littérature en 1985, Les Géorgiques, œuvre où, selon Jérôme Lindon, « la matière en est moins l'événement que le son de la voix, cette voix qui n'a cessé de parler depuis l'origine des temps et qui ne cessera probablement jamais de dire – et d'incarner – L’effort toujours recommencé des hommes pour changer un peu la face de la terre[36]. »

Illustrations des Géorgiques[modifier | modifier le code]

frontispice du Virgile de Pétrarque (ms. A 49 inf, 1340), conservé à la Bibliothèque Ambrosienne.

Il existe très tôt de luxueux codex illustrés de l'œuvre de Virgile. Les plus anciens encore existants sont le Vergilius Vaticanus, qui contient les deux derniers livres des Géorgiques et le Vergilius Romanus qui contient le texte complet des Géorgiques, datant tous deux du début du Ve siècle[37].

Après le creux des VIe et VIIe siècles, durant tout le Moyen Âge et jusqu'au XVe siècle, les Géorgiques sont très abondamment recopiées et diffusées, mais les premiers manuscrits sont très sobres : on connait ainsi une quarantaine de manuscrits du VIIIe siècle à l'usage des écoles carolingiennes[38]. À partir du Xe siècle, les manuscrits deviennent très nombreux, en particulier en France, en Allemagne, en Italie. Les lettrines font progressivement leur apparition, en particulier dans les nombreux manuscrits bénéventins au XIe siècle. Au XIVe siècle le nombre de manuscrits des Géorgiques ornés de miniatures augmente dans toute l'Europe, lié au regain d'intérêt de l'époque pour les auteurs classiques[N 17]. Cela est encore plus net au XVe siècle, en Flandre, en France et particulièrement en Italie[39]. En outre, près de cent incunables, illustrés de bois gravés, sortent de presse à partir de 1459[40].

En général les manuscrits contiennent les trois poèmes de Virgile, reproduits dans le texte original. Certains, cependant, comme le Virgile de Pétrarque, reproduisent la version commentée par Servius[41]. Le nombre et la taille des illustrations sont variables : un frontispice général, comme dans l'exemplaire de Pétrarque ; une illustration à l'incipit de chacun des trois poèmes ; une illustration au début chacun des quatre livres des Géorgiques. L'initiale est souvent historiée[42] et les enluminures des exemplaires les plus luxueux sont en pleine page. La plupart du temps elles illustrent les travaux décrits par Virgile[N 18], mais peuvent aussi présenter des portraits de Virgile, de Mécène ou diverses références mythologiques[44], comme Cérès (Géorgiques I), Bacchus (Géorgiques II), ou Orphée (Géorgiques IV).

Au XXe siècle, une traduction des Géorgiques publiée par l'Imprimerie nationale (1944-1947) est illustrée par des eaux-fortes de Dunoyer de Segonzac. En 2010, Gilles Sacksick publie des estampes inspirées des Géorgiques[45].

Traductions de l'œuvre[modifier | modifier le code]

  • Traduction en vers de Jacques Delille (1769)[N 19]. Cette traduction en alexandrins rimés, souvent très fidèle et, à défaut, élégamment inventive, connut un énorme succès. L'abbé Delille fut considéré comme un nouveau Virgile, à une époque où les physiocrates et le public se passionnaient pour l'agriculture[46]. C'est cette traduction qu'utilise Julien Sorel pour obtenir un renseignement d'un académicien sans paraître ridicule :

« À propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiques de Virgile, et trouva que rien n'était égal aux vers de l'abbé Delille. En un mot, il flatta l'académicien de toutes les façons. »

— Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1830[47].

  • Virgile (trad. Édouard Sommer et Auguste Desportes), Géorgiques, livre 1, Librairie Hachette, , 65 p. (lire en ligne). Texte latin, traduction, plus une traduction juxtalinéaire. [PDF]
  • Géorgiques (trad. Eugène de Saint-Denis), Les Belles Lettres, coll. « C.U.F. (Budé) : Série latine », , 126 p., édition savante, bilingue, plusieurs fois rééditée
  • Traduction de Maurice Rat (1932).
  • Traduction d'Alain Michel (1997, Imprimerie nationale Éditions)
  • Traduction de Jeanne Dion, Philippe Heuzé et Alain Michel (2015, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, édition bilingue)

Citations[modifier | modifier le code]

O fortunatos nimium, sua si bona norint, agricolas ! (livre II, v. 458)

« Ô trop heureux, s'ils connaissaient leur bonheur, les paysans ! »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Géorgiques, III, 41 : « Par tes ordres sans mollesse, Mécène » (« tua, Maecenas, haud mollia iussa »).
  2. L'abeille (bi.t en égyptien) était l'emblème de la Basse-Égypte, donc symbolise Alexandrie, où Marc Antoine s'était installé.
  3. Donat est un grammairien qui vécut au IVe siècle. Sa Vie de Virgile, probablement inspirée par un texte perdu de Suétone (Des hommes illustres), est la plus développée de celles qui nous sont parvenues.
  4. Homme politique très proche d'Octavien, Gallus était aussi un poète très admiré, auteur de poèmes élégiaques[5].
  5. Ce grammairien, auteur de In tria Virgilii Opera Expositio, signale dans son commentaire du premier vers le remplacement des éloges adressés à Gallus (Galli laudes) par le mythe d'Orphée.
  6. Lorsque Varron le publie, en 37, compilant et résumant les ouvrages existants, il a quatre-vingts ans.
  7. Au vers 25. Il l'appelle « César » car il l'envisage promis, comme son père adoptif, à l'apothéose[12].
  8. Il s'agit d'Octave qui, né le , n'a pas 20 ans à la mort de César et pas encore 30 ans quand Virgile écrit ce texte[16].
  9. Virgile suggère que Rome, à travers la guerre civile paie pour la faute envers les dieux de son lointain ancêtre troyen, le roi Laomédon. C'est la piété d'un autre Troyen, le héros de l'Énéide, qui l'effacera[15].
  10. Dans Histoire des animaux, Aristote présente le miel comme une rosée venue du ciel, que les abeilles recueillent sur les fleurs[18].
  11. Les Anciens croyaient que les abeilles avaient des bons et des mauvais rois qui se battaient en vol (et non des reines qui s'accouplent en vol); ignorant l'existence des faux bourdons. C'est à partir du XVIIe siècle qu'on commencera à comprendre et observer la fécondation aérienne de la reine[19].
  12. C'est à dire Tarente, où coule le Galèse, qui passe pour avoir été fondée par Sparte dont Œbalos est un roi légendaire.
  13. Du grec βοῦς (bœuf) et γονή (progéniture). Naissance d'insectes à partir du cadavre d'un jeune bovin. Archélaos, Démocrite, Magon, Varron citent ce prodige, mais Columelle et Pline l'Ancien doutent de sa réalité[23].
  14. Virgile reprendra les vers 471 à 477 presque textuellement au chant VI de l'Énéide (vers 305-312), lorsque Énée descend aux enfers[24].
  15. Il s'agit d'ouvrir le livre au hasard et de pointer un groupe de vers (cf. La consultation des sorts virgiliens par Pantagruel dans Le Tiers Livre au chapitre XIII, pour déterminer les chances de mariage de Panurge).
  16. « Pour moi, veuillent d’abord les Muses, dont la douceur, avant tout m’enchante et dont je porte les insignes sacrés dans le grand amour que je ressens pour elles, accueillir mon hommage et me montrer les routes du ciel et les constellations, les éclipses variées du soleil et les tourments de la lune […] Mais si, pour m’empêcher d’aborder ces mystères de la nature, un sang froid coule autour de mon cœur, puissent du moins me plaire les campagnes et les ruisseaux qui coulent dans les vallées et puissé-je aimer sans gloire les fleuves et les forêts ! Oh ! où sont les plaines, et le Sperchéus, et le Taygète où mènent leurs bacchanales les vierges de Laconie ! Oh ! qui me pourrait mettre dans les vallées glacées de l’Hémus, et me couvrir de l’ombre épaisse des grands arbres ! »[32].
  17. Trois, en particulier, qui sont conservés, respectivement : à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan (ms. A 49 inf.), à la Bibliothèque Palatine de Parme (Parm. 679) et à la Bibliothèque de l'université de Cambridge (ms. Ee 5.5)[39].
  18. Ce qui est un involontaire et précieux témoignage des techniques agricoles utilisées à l'époque de la rédaction du manuscrit[43].
  19. Disponible sur Gallica : « Géorgiques, livres I à IV »

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Virgile 2015, p. XLIX, Préface de Jane Dion.
  2. Horace, Satires, I, vi, 54-55.
  3. Géorgiques, IV, 534-536.
  4. Virgile 2015, p. XXXVII, Préface de Jane Dion.
  5. Virgile 2015, p. 1114, note sur Bucolique X.
  6. Dans De vita duodecim Caesarum.
  7. Virgile 2015, p. XL-XLI, Préface de Jane Dion.
  8. Jacques Perret 1967, p. 51-55.
  9. a et b Virgile 2015, p. XXXIV, Préface de Jane Dion.
  10. Virgile 2015, p. 1117, notice d'Alain Michel.
  11. Virgile 2015, p. 1118, notice d'Alain Michel.
  12. Virgile 2015, p. 1138, note 10.
  13. Virgile 2015, p. 1134, Jeanne Dion.
  14. a et b Virgile 2015, p. 1135, Jeanne Dion.
  15. a, b et c Virgile 2015, p. 1136, Jeanne Dion.
  16. Virgile 2015, p. 1147, note 110.
  17. Jacques Perret 1967, p. 60-61.
  18. Virgile 2015, p. 1161, note 1.
  19. Virgile 2015, p. 1162, note 26.
  20. Virgile 2015, p. 1128 (Notice).
  21. Virgile 2015, p. 1160.
  22. Virgile 2015, p. 1159, présentation d'Alain Michel.
  23. Virgile 2015, p. 1165, note 57.
  24. Virgile 2015, p. 1175, note 7.
  25. Virgile 2015, p. 1168.
  26. Jacques Fontaine 1978, p. 52.
  27. a et b Virgile 2015, p. L, Préface de Jane Dion.
  28. Jacques Fontaine 1978, p. 67.
  29. Virgile 2015, p. LI, Préface de Jane Dion.
  30. Jacques Fontaine 1978, p. 54.
  31. Fables, XI, 4.
  32. Traduction « Géorgiques, livre II, vers 475 sqq. », sur BCS (Louvain).
  33. Voir Amédée Guiard, Virgile et Victor Hugo, Blound et Cie, .
  34. Dans Les Voix intérieures.
  35. Virgile 2015, p. LIX, Préface de Jane Dion.
  36. Jérôme Lindon, « Les Géorgiques, présentation », sur Les Éditions de Minuit, .
  37. Virgile 2015, p. LXI, Préface de Jane Dion.
  38. Perrine Mane 1995, p. 235
  39. a et b Perrine Mane 1995, p. 236
  40. Perrine Mane 1995, p. 237
  41. Perrine Mane 1995, p. 239
  42. Perrine Mane 1995, p. 240-241
  43. Perrine Mane 1995, p. 326-328.
  44. Perrine Mane 1995, p. 246.
  45. Virgile 2015, p. LVII, La Fortune de Virgile, par Philippe Heuzé.
  46. Virgile 2015, p. LXII, La Fortune de Virgile, par Philippe Heuzé.
  47. Le Rouge et le Noir, ch. 15.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Virgile (trad. Jeanne Dion, Philippe Heuzé, Alain Michel), Œuvres Complètes, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », (ISBN 978-2-07-011684-3) (édition bilingue). Cette édition intégrale reprend la traduction et l'appareil critique des Géorgiques, par Alain Michel, qui datent de 1997.
  • Pierre Courcelle, Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. 56, (lire en ligne), « La tradition antique dans les miniatures inédites d'un Virgile de Naples », p. 249-279, sur Persée.fr.
  • Jacques Perret, Virgile, Hatier, coll. « Connaissance des lettres », , 192 p.
  • Jacques Fontaine, Bulletin de l'Association Guillaume Budé, no 1, (lire en ligne), « La conversion du christianisme à la culture antique : lecture chrétienne de l'univers bucolique de Virgile », p. 50-75, sur Persée.fr.
  • Perrine Mane, Mélanges de l'École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, t. 107, (lire en ligne), « Enluminures médiévales des Géorgiques de Virgile », p. 233-329, sur Persée.fr.

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