Lien social (sociologie)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Lien.

La notion de lien social signifie en sociologie l'ensemble des appartenances, des affiliations, des relations qui unissent les gens ou les groupes sociaux entre eux. Le lien social représente la force qui lie entre eux les membres d'une communauté sociale, d'une association, d'un milieu social. Cette force peut varier dans le temps et dans l'espace ; c'est-à-dire que le lien social peut se retrouver plus ou moins fort selon le contexte dans lequel se situe le phénomène étudié. Lorsque le lien social devient de faible intensité ou de piètre qualité, certains chercheurs et courants politiques abordent le problème sous l'angle de la « crise » du lien social puisque la qualité et l'intensité du lien social agissent comme des déterminants de la qualité et de l'intensité des rapports sociaux des membres du groupe.

Étudiée dans la philosophie politique classique, dans le Du contrat social de Rousseau, par exemple, et dans la première sociologie, de Durkheim, Tönnies ou Weber, la notion de lien social a été puissamment réinvestie à partir des années 1980, par la sociologie et sur la scène médiatique, en effaçant les thèmes prégnants des années 1970 tels que la domination ou la conflictualité sociale. Un discours émerge alors qui pose comme impératif de lutter contre la « crise » de ce lien, de favoriser la « réinsertion » de populations « exclues » ou mal « intégrées »[1].

La difficulté d'utilisation de la notion vient d'abord de son sens à la fois descriptif (les variétés observables de cette force de liaison) et normatif (une unité qu'il faudrait préserver). Elle vient ensuite de ce que, employée au singulier, elle tend à identifier la qualité des rapports sociaux des individus et des groupes entre eux à leur participation à une unité supérieure (la nation, le peuple), écartant ainsi a priori la richesse des relations qui s'établissent dans les marges, contre les manifestations de cette unité, qu'elles soient les institutions de l’État ou une culture dominante.

Menaces pour le lien social.[modifier | modifier le code]

Si, du point de vue englobant de la société entière, on considère comme un bien la cohésion de ses divers éléments, alors le lien social peut devenir un objet de préoccupation politique ou moral.

Certains facteurs tels que les inégalités sociales ou encore la vie au sein d'un régime totalitaire entraîneraient la dégradation de la qualité et de l'intensité du lien social[réf. nécessaire]. Plusieurs changements contemporains peuvent aussi être l'expression ou la conséquence d'un affaiblissement du densité du lien social, comme l'accroissement des divorces, l'individualisation croissante, les émeutes et la délinquance. Récemment, une analyse d'ensemble a été consacrée à l'érosion du lien social dans les pays économiquement avancés par The International Scope Review.

Pour illustrer ces inquiétudes, selon le sociologue Philippe Breton, le lien social est menacé par une certaine conception d'Internet, qui tend à dispenser les hommes de toute communication directe. Le lien social ne serait plus fondé que sur la séparation des corps et la collectivisation des consciences. Il y voit l'influence de l'héritage de Teilhard de Chardin, du bouddhisme zen, et des croyances New Age[2].

Plus globalement, selon le pape François, « L’homme et la femme du monde post-moderne courent le risque permanent de devenir profondément individualistes, et beaucoup de problèmes sociaux sont liés à la vision égoïste actuelle axée sur l’immédiateté, aux crises des liens familiaux et sociaux, aux difficultés de la reconnaissance de l’autre. »[3]

Réponses à la « crise » du lien social[modifier | modifier le code]

Selon Jacques Le Goff, la fraternité est l'« âme du lien social bientôt juridiquement déclinée (...). La fraternité est (...) naturellement sociale, elle relève d'une pensée de la convocation et du lien. »[4]

Certaines associations se proposent de recréer du lien social à l'échelle des quartiers en milieu urbain ou rural.

Indicateurs[modifier | modifier le code]

Il n'y a pas d'indicateurs permettant de mesurer directement la présence ou la force des liens sociaux. Certains indicateurs statistiques peuvent être utilisés comme indiquant une évolution des liens sociaux dans certains domaines des activités sociales :

  • Famille : formation et dissolution des couples, taille de la famille, etc.
  • Associations : créations/disparitions, nombre d'adhérents
  • Religion : pratiques religieuses anciennes et nouvelles
  • Travail : nombre d'emplois précaires, de chômeurs
  • Délits : évolution de la délinquance et de la criminalité, etc.

Six modes de relation[modifier | modifier le code]

Philippe Descola, dans Par-delà nature et culture[5] (2005) distingue "six modes de relation" six "formes de l'attachement". Il retient "six relations dont tout semble indiquer qu'elles jouent un rôle prépondérant dans les rapports que les humains nouent entre eux et avec des éléments de leur environnement non humain" (p. 425). "Il s'agit de l'échange, de la prédation, du don, de la production, de la protection et de la transmission. Ces modes de relation peuvent être répartis en deux groupes, le premier caractérisant des relations potentiellement réversibles envers des termes qui se ressemblent, le second des relations univoques fondées sur la connexité entre des termes non équivalents. L'échange, la prédation et le don relèvent du premier groupe, la production, la protection et la transmission du second."

  • "L' échange se caractérise comme une relation symétrique dans laquelle tout transfert consenti d'une entité à une autre exige une contrepartie en retour." Chez Lévi-Strauss, la prohibition de l'inceste est un échange, une règle de réciprocité en ce qu'elle enjoint à un homme de renoncer à une femme au profit d'un autre homme, lequel s'interdit l'usage d'une autre femme qui devient, de ce fait, disponible pour le premier. Les chasseurs-cueilleurs valorisent le partage, entre humains, mais aussi avec les non-humains.
  • La prédation est une relation asymétrique négative où "une entité A prend une valeur à une entité B (ce qui peut être sa vie, son corps ou son intériorité) sans lui offrir de contrepartie." C'est "un phénomène de destruction productive indispensable à la perpétuation d'un individu" (p. 435). Un Jivaro ne prélève dans la nature que ce dont il a besoin pour survivre.
  • Le don (dans un sens autre que chez Mauss est une relation asymétrique positive où "une entité B offre une valeur à une entité A (ce peut être lui-même)), sans en attendre de compensation." Alain Testart[6] a raison de distinguer l'échange du don : le premier consiste à céder une chose moyennant contrepartie, le second sans espoir de contrepartie.
  • La production, depuis Marx paraît "à la fois comme une relation que les hommes tissent entre eux selon des formes définies afin de se procurer conjointement des moyens d'existence (les 'rapports de production'), et une relation spécifique à un objet que l'on crée dans un dessein particulier" (p. 439).
  • La protection implique, comme la production, une domination non réversible de celui qui l'exerce sur celui qui en bénéficie. Jamais réciproque, la relation de protection peut s'inverser : les soins donnés par les parents aux enfants peuvent devenir des soins des enfants pour les parents (p. 445). Elle aussi concerne les rapports entre humains comme les rapports entre humains et non-humains. Dans les civilisations anciennes de la Méditerranée, sous l'autorité du pater familias, femmes, enfants, esclaves, troupeaux trouvent chacun un ordre et la sûreté. Dans les sociétés pastorales d'Eurasie et d'Afrique, le bétail ne sert pas seulement à la consommation, car le pasteur veut donner à son bétail aide, soin, attention.
  • La transmission est ici définie comme "ce qui permet l'emprise des morts sur les vivants par l'entremise de la filiation. L'on peut devoir bien des choses à ceux qui nous ont précédés : des biens mobiliers et immobiliers reçus en héritage ; des prérogatives dévolues par succession... ; des caractères physiques, mentaux ou des comportements réputés procéder de l'hérédité" (p. 450).

Réseaux Sociaux[modifier | modifier le code]

Dans la théorie des réseaux sociaux, les relations sociales sont considérées en termes de nœuds et de liens. Les nœuds sont les acteurs individuels au sein des réseaux, et les liens sont les relations entre les acteurs. Il peut y avoir beaucoup de liens entre les nœuds. Dans sa forme la plus simple, un réseau social est une carte de tous les liens pertinents entre les nœuds étudiés.

Pour Mark Granovetter, un réseau se compose de liens forts et de liens faibles. La force des liens est caractérisée par la combinaison du temps passé ensemble, de l'intensité émotionnelle, de l'intimité et de la réciprocité du lien entre l'agent A et l'agent B[7].

Lien Faible[modifier | modifier le code]

L'hypothèse de «lien faible» repose, en utilisant une combinaison de probabilité et de mathématiques, comme l'a déclaré Anatol Rapoport en 1957, que si A est lié à B et C, il existe une probabilité plus grande que la probabilité que B et C Sont liés l'un à l'autre:

Weak-strong-ties.svg

C'est-à-dire, si l'on considère deux individus sélectionnés au hasard, tels que A et B, à partir de l'ensemble S = A, B, C, D, E, ... de toutes les personnes ayant des liens avec l'un ou l'autre ou les deux, alors, par exemple, si A est fortement lié à B et C, alors selon les arguments de probabilité, le lien B-C est toujours présent. L'absence du lien B-C, dans cette situation, créerait, selon Granovetter, ce qu'on appelle la triade interdite. En d'autres termes, le lien B-C, selon cette logique, est toujours présent, qu'il soit faible ou fort, compte tenu des deux autres liens forts. Dans cette direction, l'«hypothèse de faible lien» postule que des agglomérations ou des cliques de structure sociale se forment, se liant principalement par des «liens forts» et que les «liens faibles» fonctionneront comme le pont crucial entre deux agglomérats étroits copains.

Il s'ensuit, ensuite, que les individus avec quelques liens faibles et ponctuels seront privés d'informations provenant de régions éloignées du système social et se limiteront aux nouvelles provinciales et aux opinions de leurs amis proches. Sur cette base, d'autres théories peuvent être formulées et testées, par exemple : que la diffusion de l'information, comme les rumeurs, peut avoir tendance à être atténuée par des liens forts, et ainsi s'écouler plus facilement grâce à des liens faibles.

Lien Fort[modifier | modifier le code]

Selon R. Burt et M. Granovetter, quatre facteurs identifient le type d'un lien[8]:

  • La quantité de temps passé ensemble
  • L’intensité émotionnelle partagée
  • L’intimité ou autrement dit la confiance mutuelle
  • Les services rendues réciproquement

Quand ces quatre facteurs se réunissent dans une relation entre deux individues, cette relation peut être considérée comme lien fort, par exemple notre cercle d'ami le plus proche peut être considéré comme un lien fort.

Une des limites du lien fort est que quand une information circule dans le réseau de lien fort, elle se diffuse rarement en dehors de ce cercle.

Liens Latents[modifier | modifier le code]

Les liens latents « latent ties en anglais » sont décrits comme un lien pour lequel une connexion est disponible techniquement mais qui n'a pas encore été activée par une interaction sociale.

Les liens latents[9] peuvent être formés par des moyens informatiques ou non informatiques, par exemple par inscription dans le système de courrier électronique interne d'une organisation, ou par invitation à des réunions du département, de l'unité ou du conseil d'administration.

Une caractéristique importante de ce type de lien est qu'il n'est pas établi par des individus. En revanche, cela dépend des structures établies organisationnellement par la gestion d'une organisation, des administrateurs système ou des organisateurs communautaires. Les possibilités que les liens latents se convertissent en liens faibles ou même en liens forts augmentent avec l'utilisation de communication virtuelle (courrier électronique, conférence par ordinateur ...).

Bibliographie au sujet de la crise du lien social[modifier | modifier le code]

Approches contextuelles[modifier | modifier le code]

  • Philippe Breton, Le culte de l'Internet, une menace pour le lien social ?, La Découverte, 2000
  • Joëlle Bordet, Les « jeunes de la cité », PUF, 1998

Sur les autres projets Wikimedia :

Approches conceptuelles[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Philippe Corcuff, "De la thématique du « lien social » à l'expérience de la compassion. Variété des liaisons et des déliaisons sociales", Pensée plurielle, 2005/1, no 9
  2. Philippe Breton, Le culte d'internet, une menace pour le lien social ?, La Découverte, 2000
  3. Encyclique Laudato si', no 162
  4. Jacques Le Goff, Liberté, égalité, oui, mais fraternité ?, Lethielleux, p. 27
  5. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005, p. 423-458 : "Les formes de l'attachement".
  6. Alain Testart, "Les trois modes de transfert", Gradhiva, no 21 (1997), p. 39-49.
  7. Mark S. Granovetter, « The Strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, vol. 78, no 6,‎ , p. 1360–1380 (lire en ligne)
  8. Marion Duquesne, « Burt et Granovetter », {{Article}} : paramètre « périodique » manquant,‎ (lire en ligne)
  9. (en) « Strong, Weak, and Latent Ties and the Impact of New Media »

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]