Dilemme du tramway

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Le dilemme ou problème du tramway (trolley problem en anglais) est une expérience de pensée qui se conçoit ainsi sous une forme générale : une personne peut effectuer un geste qui bénéficiera à un groupe de personnes A, mais, ce faisant nuira à une personne B ; dans ces circonstances, est-il moral pour la personne d'effectuer ce geste ? L'expérience, utilisée en éthique, en sciences cognitives et en neuroéthique, a été décrite pour la première fois par Philippa Foot en 1967[1] et analysée en profondeur par Judith Jarvis Thomson[2],[3], Peter Unger (en)[4] et Frances Kamm (en)[5].

Description[modifier | modifier le code]

Le dilemme est décrit par Foot ainsi :

« Imaginez qu'un juge se retrouve face à des émeutiers qui demandent qu'un coupable soit trouvé pour un certain crime et, si cela n'est pas fait, qui menacent de se venger de manière sanglante sur une partie spécifique de la communauté. Le coupable réel étant inconnu, le juge se retrouve avec pour seule solution de condamner à mort un innocent pour prévenir le bain de sang. Imaginons parallèlement un autre exemple où le pilote d'un avion qui est sur le point de s'écraser se doit de choisir un point de chute dans une aire plus ou moins habitée. Afin de rendre les deux situations le plus semblables possibles, imaginons plutôt le conducteur d'un tramway hors de contrôle qui se doit de choisir sa course entre deux voies possibles : cinq hommes travaillent sur l'une et un homme est situé sur l'autre. La voie prise par le tram entraînera automatiquement la mort des personnes qui s'y trouvent. Dans le cas des émeutiers, ces derniers ont en otage cinq personnes, ce qui fait en sorte que les deux situations amènent le sacrifice d'une vie pour en sauver cinq[trad 1]. »

— Philippa Foot, The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect[1]

Le point de vue utilitariste affirme qu'il faut obligatoirement choisir la voie occupée par un seul homme. De ce point de vue, cette solution n'est pas seulement permise, mais elle est la meilleure option morale (l'autre option étant de ne rien faire)[6].

Un autre point de vue est que la situation est déjà moralement biaisée et que toute action posée dans ce cadre rend partiellement responsable l'auteur des actions. Le meilleur choix éthique correspond à celui de considérer qu'aucune des deux décisions n'est mauvaise et à chercher à transformer la société ou le monde de sorte que ce type de situation se produise le moins souvent possible. Par exemple, dans le cas du tramway, il s'agirait de travailler à améliorer les freins du tramway même s'ils sont déjà aussi bons qu'il était possible de le faire jusqu'à ce moment ; ou de ralentir la vitesse de circulation du tramway afin de faciliter les freinages d'urgence et les arrêts d'urgence.

La philosophie objectiviste développée par la philosophe Ayn Rand propose une interprétation morale précise de cette situation en se basant sur l'axiome de non-agression, principe fondamental du libertarianisme. Ce principe pose comme base morale qu'aucun individu n'a le droit de porter atteinte à l'intégrité physique d'un autre innocent. Toutes les variantes du problème du dilemme du Tramway se posent comme le choix entre agir pour sauver 5 personnes et en sacrifier une, ou ne pas agir et laisser les 5 mourir. Au regard de l'objectivisme, il ne s'agit donc pas d'un choix entre deux éléments A et B comparables tel que A pourrait être le meilleur choix dans un cas et B pourrait l'être dans un autre. Il s'agit d'un choix entre A ou non-A, agir ou ne rien faire. La réponse à donner est donc la même dans tous les cas, peu importe les variantes et l'aspect contre-intuitif qu'elles impliquent. En revanche, dans le cas où c'est possible, il est moral d'essayer de convaincre un individu de se sacrifier en se suicidant afin d'en sauver d'autres si l'on pense que c'est la bonne chose à faire à sa place. Cependant la prise de décision et l'action qui s'ensuit doivent venir de la personne elle-même, non soumise à la force physique ou à la menace de celle-ci. Dans le cas où il s'agit de se suicider soi-même pour sauver d'autres personnes, la question se pose alors au regard de la valeur subjective que l'on apporte à la situation. Par exemple, si je considère que ma vie n'aurait plus de sens après la mort de ces personnes, par exemple parce qu'il y a ma femme ou un proche dans le groupe, le suicide dans l'objectif de les sauver aurait beaucoup de sens.

Variantes[modifier | modifier le code]

Le dilemme du tramway peut prendre plusieurs formes lorsqu'il est conjugué à d'autres dilemmes moraux.

Variante de l'homme obèse[modifier | modifier le code]

Une variante populaire est celle de l'homme obèse (fat man), formulée ainsi par Judith Jarvis Thomson :

« Imaginez une situation — que j'appellerai « Homme obèse » — où vous êtes sur un pont sous lequel va passer un tramway hors de contrôle se dirigeant vers cinq ouvriers situés de l'autre côté du pont. Que faites-vous ? Étant un expert en tramways, vous savez qu'une manière sûre d'en arrêter un hors de contrôle est de placer un objet très lourd sur son chemin. Mais où en trouver un ? Au moment des événements, il y a un homme obèse, vraiment très obèse, à côté de vous sur le pont. Il est penché au-dessus du chemin pour regarder le tramway. Tout ce que vous avez à faire est de lui donner une petite poussée pour qu'il tombe sur les rails et bloque le tramway dans sa course. Devriez-vous donner cette poussée ? Tous ceux à qui j'ai posé cette question m'ont répondu non. Mais pourquoi ?[trad 2]. »

— Judith Jarvis Thomson, The Trolley Problem[7]

La résistance à ce scénario semble très grande. La plupart des gens qui approuvent le sacrifice d'une personne pour en sauver cinq dans le cas du scénario classique n'approuvent pas le geste lorsque la situation leur est présentée ainsi[8]. Cela a mené à des tentatives pour trouver une distinction morale significative entre les deux cas. La doctrine du moindre mal de l'église catholique propose une explication à cette réaction commune. En effet, les papes Paul VI (dans son encyclique Humanae vitae nº 14) et Jean-Paul II (dans l'encyclique Veritatis splendor nº 80) précisent "qu'il n’est pas permis, même pour de très graves raisons, de faire le mal afin qu’il en résulte un bien". En effet, en poussant l'homme obèse de manière à le tuer, le sujet de l'expérience fait un mal en vue de faire un bien (sauver 5 personnes). La doctrine du moindre mal permet de choisir entre deux maux, si et seulement si il n'y a pas d'alternative (comme améliorer les freins dans l'exemple du tramway). Cette condition est capitale et est souvent oubliée.

Variante du chirurgien[modifier | modifier le code]

Une variante de Judith Jarvis Thomson est décrite ainsi :

« Un brillant chirurgien spécialiste des transplantations a cinq patients nécessitant chacun un organe différent sans lequel il mourra. Malheureusement, aucun organe n'est disponible pour ces transplantations. Un jeune voyageur en bonne santé, de passage dans la ville où travaille le médecin, arrive pour un contrôle médical de routine. Pendant l'examen, le chirurgien note que tous ses organes sont compatibles avec les cinq patients mourants. Supposons par ailleurs que, si le jeune homme venait à disparaître, personne ne suspecterait le médecin. Soutenez-vous la morale du médecin de sacrifier ce touriste et d'utiliser ses organes pour sauver la vie des cinq personnes ? [trad 3] »

Critique de ces dilemmes[modifier | modifier le code]

Les psychologues Christopher Bauman et Peter McGraw estiment que ces dilemmes sont stupides, peu réalistes et inapplicables à des problèmes de la vie réelle, de sorte qu'ils ne nous éclairent pas autant qu'on pouvait l'espérer sur la nature humaine. Ils s'appuient sur le fait que, lors de la présentation de ces dilemmes à des classes d'étudiants universitaires, ils suscitent des réactions amusées dans 63 % des cas pour l'homme obèse et 33 % pour le tramway. Or « l'humour peut altérer les processus décisionnels normalement utilisés dans l'évaluation de problèmes moraux[trad 4],[9]. »

Influence de la langue chez les sujets bilingues[modifier | modifier le code]

Des psychologues qui ont fait passer le test du tramway à des sujets bilingues ont constaté des résultats très différents selon que le problème est présenté dans leur langue maternelle ou seconde. Dans ce dernier cas, les sujets se sont montrés beaucoup plus prêts à choisir la décision la plus utilitariste, 50% des répondants choisissant de sacrifier la personne alors qu'ils ne sont que 20% à le faire quand le test se fait dans leur langue maternelle. Cette différence serait due au fait que la langue étrangère suscite une réponse moins chargée d'émotions que la langue maternelle[10],[11].

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

Cette expérience de pensée et les contradictions qu’elle entraîne a été longuement explorée dans la culture populaire par l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov dans son cycle des robots : l'ajout de la Loi Zéro.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Trolley problem » (voir la liste des auteurs).

  1. (en) « Suppose that a judge or magistrate is faced with rioters demanding that a culprit be found for a certain crime and threatening otherwise to take their own bloody revenge on a particular section of the community. The real culprit being unknown, the judge sees himself as able to prevent the bloodshed only by framing some innocent person and having him executed. Beside this example is placed another in which a pilot whose aeroplane is about to crash is deciding whether to steer from a more to a less inhabited area. To make the parallel as close as possible it may rather be supposed that he is the driver of a runaway tram which he can only steer from one narrow track on to another; five men are working on one track and one man on the other; anyone on the track he enters is bound to be killed. In the case of the riots the mob have five hostages, so that in both the exchange is supposed to be one man's life for the lives of five. »
  2. (en) « Consider a case— which I shall call Fat Man —in which you are standing on a footbridge over the trolley track. You can see a trolley hurtling down the track, out of control. You turn around to see where the trolley is headed, and there are five workmen on the track where it exits from under the footbridge. What to do? Being an expert on trolleys, you know of one certain way to stop an out-of-control trolley: Drop a really heavy weight in its path. But where to find one? It just so happens that standing next to you on the footbridge is a fat man, a really fat man. He is leaning over the railing, watching the trolley; all you have to do is to give him a little shove, and over the railing he will go, onto the track in the path of the trolley. Would it be permissible for you to do this? Everybody to whom I have put this case says it would not be. But why? »
  3. (en) « A brilliant transplant surgeon has five patients, each in need of a different organ, each of whom will die without that organ. Unfortunately, there are no organs available to perform any of these five transplant operations. A healthy young traveler, just passing through the city the doctor works in, comes in for a routine checkup. In the course of doing the checkup, the doctor discovers that his organs are compatible with all five of his dying patients. Suppose further that if the young man were to disappear, no one would suspect the doctor. Do you support the morality of the doctor to kill that tourist and provide his healthy organs to those five dying persons and save their lives ? »
  4. (en) « humor may alter the decision-making processes people normally use to evaluate moral situations. »

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) Philippa Foot, « The Problem of Abortion and the Doctrine of the Double Effect », Virtues and Vices, Oxford, Basil Blackwell,‎
  2. (en) Judith Jarvis Thomson, « Killing, Letting Die, and the Trolley Problem », The Monist, vol. 59,‎ , p. 204-217
  3. Thomson 1985, p. 1395-1415.
  4. (en) Peter Unger, Living High and Letting Die (en), Oxford, Oxford University Press,
  5. (en) Francis Myrna Kamm, « Harming Some to Save Others », Philosophical Studies, vol. 57,‎ , p. 227-260
  6. (en) Emmett Barcalow, Moral Philosophy: Theories and Issues., Belmont, CA, Wadsworth,
  7. Thomson 1985, p. 1409.
  8. (en) Peter Singer, « Ethics and Intuitions », The Journal of Ethics,‎ (lire en ligne)
  9. (en) The Atlantic monthly, Is One of the Most Popular Psychology Experiments Worthless?, 24 juillet 2014
  10. Albert Costa et al., Your Morals Depend on Language, PLOS One, 9(4), 23 avril 2014.
  11. July Sedivy, How Morality Changes in a Foreign Language: Fascinating ethical shifts come with thinking in a different language, Scientific American, 14 septembre 2016.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • (en) Judith Jarvis Thomson, « The Trolley Problem », Yale Law Journal, vol. 94,‎ , p. 1395-1415 (résumé, lire en ligne). 

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]