Civilisation de Jiroft

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28° 30′ N, 57° 48′ E

La civilisation de Jiroft ou culture de Jiroft désigne un ancien ensemble culturel supposé s'être développé au IVe au Ier millénaire av. J.-C. (âge du bronze), ayant eu pour centre la région de la vallée du Halil Rud, autour de la ville actuelle de Jiroft, actuellement dans la province du Kerman, en Iran du sud. Le site principal de cette civilisation semble être Konar Sandal. La civilisation de Jiroft est le centre de production d'objets en chlorite, avant tout des vases. Des sceaux-cylindres, retrouvés sur le site de Konar Sandal, témoignent de l'existence d'une administration développée.

La découverte de ces sites étant récente, leur interprétation reste difficile, d'autant plus que la plupart des objets retrouvés dans un premier temps provenaient de fouilles clandestines, les fouilles régulières n'étant intervenues que postérieurement.

Découverte et fouilles[modifier | modifier le code]

Au début des années 2000, nombre d'objets préhistoriques inondent les marchés et les salles de ventes aux États-Unis, en Asie et aussi en Europe. Tous ces objets sont datés de l'âge du bronze et ont une origine orientale, l'iconographie n'est pas complètement inconnue malgré son originalité. « On ne savait pas d'où elles provenaient, on n'avait aucune idée précise de la région où elles avaient été produites » déclare Éric Fouache, géoarchéologue de l'université de Paris XII, qui a participé à des fouilles dans la région de la vallée de l'Halil Rud. Ce sont les douanes qui remontent les filières jusqu'en Iran. À l'automne 2001, dans la province de Kerman, les douaniers iraniens découvrent des fouilles clandestines menées par les habitants le long des rives du fleuve Halil. Cinq nécropoles sont atteintes, les pillards ayant organisé le site en parcelles de 6 mètres de côté pour mettre au jour un important matériel, principalement funéraire, daté du IIIe millénaire av. J.-C. : vases, statuettes humaines ou animales en chlorite, têtes d'hommes ou d'animaux en marbre, statuettes et figurines en bronze, poteries, objets en lapis-lazuli[1].

L'armée alertée met fin au pillage en 2002, elle quadrille la vallée et procède à des arrestations. Pour la première fois en Iran des pillards sont condamnés à mort. Les autorités décident de sensibiliser la population à leur patrimoine et mettent en place un programme éducatif qui aboutit à la restitution spontanée de centaines d'œuvres. C'est l'archéologue iranien, mais vivant en France depuis 1984, spécialiste de l'âge du bronze, Youssef Madjidzadeh qui est chargé de l'expertise des pièces récupérés. Très rapidement, il prend conscience de l'importance du site et est alors chargé des fouilles régulières. Devant l'importance du site, plusieurs dizaines de nécropoles similaires à celles déjà pillées et deux grands tertres, une équipe archéologique iranienne aidée de spécialistes venant d'autres pays, comme la chercheuse américaine de l'université de Pennsylvanie, Holly Pittman, est mise en place. Youssef Madjidzadeh fait procéder à des recherches géophysiques, sous la responsabilité du Français Éric Fouache, sur le site principal de la région à Konar Sandal. Celles-ci révèlent des anomalies sous la surface qui sont attribuées à un ensemble urbain intégrant vraisemblablement les deux tertres et ayant une superficie estimée à environ 6 km2[2].

Sites principaux[modifier | modifier le code]

Le site principal de la région de Jiroft est Konar Sandal, un site d'une taille très importante, dont les fouilles sont très prometteuses. Des autres sites de cette civilisation fouillés auparavant, le plus important reste Tepe Yahya, toujours dans la province de Kerman.

Caractéristiques matérielles[modifier | modifier le code]

Les objets en chlorite[modifier | modifier le code]

Vase en chlorite trouvé dans la région de Jiroft
"Sac à main" trouvé dans la région de Jiroft. Daté du IIIe millénaire av. J.-C.. Conservé au musée de l'Azerbaïdjan, Tabriz[3].

La civilisation de Jiroft est le centre de production d'objets en chlorite, avant tout des vases. Ceux-ci se retrouvent pour la fin du IVe millénaire av. J.-C. dans un grand nombre de sites sur le plateau iranien, et autour du golfe Persique jusque dans la péninsule Arabique. Tepe Yahya s'était déjà révélé comme un centre de fabrication de ces objets, et les découvertes récentes ont confirmé cela, notamment les tombes livrées aux pillards dans lesquelles une quantité considérable d'artefacts en chlorite ont été mis au jour.

Les vases retrouvés ont des formes très différentes : bols, coupes, longs ou plus ramassés. Les motifs représentés sur ces vases sont très variés. L'aspect naturaliste est souvent marqué, par des arbres et d'autres plantes que l'on retrouve sur de nombreux vases, de même que des animaux, bouquetins, oiseaux ou scorpions[4]. Des personnages mythologiques sont souvent représentés, notamment des hommes-scorpions, dotés de cornes[4], que l'on retrouve plus tard en Mésopotamie. D'après certaines interprétations[réf. nécessaire], les représentations de serpents affrontant un aigle, visible sur certains de ces objets seraient une version ancienne du mythe mésopotamien d'Etana[5],[6].

Des objets en chlorite qui ont une forme s'apparentant à des sacs à main sont une originalité du matériel archéologique de Jiroft. Ornés entre autres de portes, d'hommes-scorpions, de félins, de palmiers, ils auraient été censés accompagner le défunt dans sa survie, et constitueraient ainsi un objet rituel de passage au même titre que les « tables de jeu »[4]. Selon André Verstandig, qui leur a consacré une étude spécifique, ces artefacts, que l'on a retrouvé sur plusieurs autres sites archéologiques de l'Iran méridional ainsi que dans la Bactriane, auraient participé a un rituel funéraire ainsi qu'a un culte de la fertilité, et seraient liés aux sacs de grain utilisés à l'origine par les premières cultures néolithiques. Il a pu rattacher par ailleurs les thèmes figurant dans leur iconographie à un ensemble de mythes communs à la Mésopotamie et à l'Élam depuis la période d'Uruk[7].

Glyptique[modifier | modifier le code]

Des sceaux-cylindres, retrouvés sur le site de Konar Sandal, témoignent de l'existence d'une administration développée. Ils n'ont pas encore fait l'objet d'une publication. Ils semblent présenter des motifs similaires à ceux des objets en chlorite, là aussi d'une grande variété et d'une grande originalité par rapport à ce que l'on trouve ailleurs sur le plateau iranien.

Architecture[modifier | modifier le code]

Les différents bâtiments dégagés, à Tepe Yahya et Konar Sandal, présentent parfois un plan assez complexe. La ville de Konar Sandal, qui s'étendait sur près de 120 hectares, est la plus importante cité de cette civilisation connue jusqu'à présent. Conçue sur un plan circulaire, elle s'étirait le long des berges du fleuve Halil à la charnière des anciennes routes commerciales reliant l’est, vers les cités de la vallée de l’Helmend, et l’ouest, en direction de la Mésopotamie.Les campagnes de fouilles entreprises sous la direction de Youssef Madjidzadeh, entre 2002 et 2008, y ont dégagé les restes de deux Tells aux dimensions spectaculaires. Surplombant la plaine alluviale du Halil Rud, le Tell A est composé des restes de deux terrasses superposées ayant pour bases respectives un quadrilatère développant à l’origine 300 x 300 mètres de côtés sur 6,5 mètres de haut pour la première ; et 150 x 150 mètres sur 14,5 mètres de haut, pour la seconde. Il aurait servi de lieu de culte et se rattacherait a cette catégorie de plateformes cultuelles qui ont précédé les ziggurat Mésopotamiennes[8]. Ce Tell se présente aujourd’hui comme un monticule de briques séchées en fort mauvais état de conservation. Les briques de terre crue qui composaient la structure de cet édifice ont subi à la fois l’effet de l’érosion, et les dégâts causés par les fermiers locaux qui ont longtemps exploité le gisement afin d’obtenir des matériaux de terrassement pour les nombreuses palmeraies qui entourent encore aujourd’hui cette partie du site. Aux alentours, le sol est recouvert par une couche composée de débris de poterie remontant pour la plupart au IIIe millénaire. La datation au carbone 14 de plusieurs briques prélevées sur des sondages stratigraphiques provenant des ruines du Tell B, situé à quelques centaines de mètres au sud du même site, et qui constituait un ensemble complexe de palais et de bâtiments d'apparat, nous donnent une fourchette allant entre 2880 à 2580 av. J.‑C., pour la tranchée XI, qui remonte sans doute à la première phase de la construction ; 2450 à 2290 av. J.‑C. pour la tranchée III, et enfin 2140 av. J.‑C. pour la tranchée IX, qui correspond à la phase la plus récente, précédant de peu l’abandon du site[9].

Écriture[modifier | modifier le code]

Quatre tablettes, dont trois portant des signes de forme géométrique et d'autres des signes supposés être écrits en élamite linéaire ont été mises au jour sur le site de Konar Sandal. Ils sont datés alternativement de la première ou de la seconde moitié du IIIe millénaire av. J.‑C., ne peuvent être déchiffrés[10]. Certains spécialistes ont émis des doutes sur l'ancienneté de ces tablettes, les considérant comme des faux (avis émis avant leur publication scientifique)[11].

Implications de cette découverte[modifier | modifier le code]

Les interprétations vont bon train depuis la découverte de ce site. D'après son fouilleur, qui veut y voir la cité d'Aratta, il s'agirait d'un site d'importance majeure, qui révolutionne notre connaissance des origines de la civilisation. Pour d'autres, plus mesurés, il s'agit seulement d'une des cultures qui s'épanouissent alors sur le Plateau iranien parmi d'autres, entretenant des liens avec ses voisines, notamment la civilisation proto-élamite. La découverte récente d'une tablette considérée dans un premier temps par ses découvreurs comme écrite en élamite linéaire à Konar Sandal indiquerait des liens avec la civilisation de l'Élam. Il reste néanmoins à établir comment elle se situe par rapport à la civilisation proto-élamite voisine (deux ensembles différents ou un seul ?). Pour P. Steinkeller, Jiroft est le cœur de l'ancien royaume de Marhashi[12].

La civilisation de Jiroft a été parfaitement intégrée dans les échanges inter-iraniens, bien aidée par sa position centrale. Vers l'ouest, une route menait vers le futur Élam, et plus loin en Mésopotamie. À l'est, une autre route conduisait au Balouchistan et à la vallée de l'Indus à l'est. Vers le nord-est, on rejoignait la route du lapis-lazuli qui traverse le Sistan (Shahr-i Sokhteh), l'Hindou Kouch (Mundigak) puis la Bactriane (Shortughaï), sans oublier au sud la proximité des côtes du golfe Persique. Les habitants de la région peuvent ainsi facilement exporter leurs productions, et importer divers produits. Les objets en cornaline connaissent une très large diffusion, puisqu'on en retrouve dans tout l'Iran, en Turkménie, dans la vallée de l'Indus, en Iran oriental, en Mésopotamie, et même sur la côte sud du golfe persique, en Arabie (Tarut) et en Oman (Tell Abraq).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Foucart 2008, p. 18
  2. Foucart 2008, p. 19
  3. Jean Perrot et Youssef Madjidzadeh, « L'iconographie des vases et objets en chlorite de Jiroft (Iran) », Paléorient, Persée, vol. 31, no 2,‎ , p. 123-152 (DOI 10.3406/paleo.2005.5129, lire en ligne).
  4. a, b et c Jean Perrot et Youssef Madjidzadeh, « À travers l’ornementation des vases et objets en chlorite de Jiroft », Paléorient, Persée, vol. 32, no 1,‎ , p. 99-112 (DOI 10.3406/paleo.2006.5173, lire en ligne)
  5. (de) Winkelmann S. et Marquartdt K., Die geschichte von Etana-Uralte Mythologie. In : Alte Kunst aus Afghanistan. Rahden Leidorf, Leidorf, , p. 31
  6. Verstandig André, Les « sacs à main » de chlorite en Bactriane et sur le plateau d'Iran au IIIe millénaire avant J.-C. Origines et interprétations, Bruxelles, (ISBN 978-2-39017-123-2), pp. 17-18
  7. Verstandig André, Les «sacs à main» de chlorite du IIIe millénaire avant J.-C. Origines et interprétations., Bruxelles, , p. 1-70 p. (ISBN 978-2-39017-123-2)
  8. Verstandig André, Les «sacs à main» de chlorite du IIIe millénaire avant J.-C. Origines et interprétations., Bruxelles, (ISBN 978-2-39017-123-2), p. 100-110
  9. (en) Madjidzadeh, Y, et Pittman H., « Excavations at Konar Sandal in the region of Jiroft in the Halil Basin : First preliminary Report (2002-2008), », Iran Vol. 46,‎ , p. 79-89
  10. (en) F. Desset, « A New Writing System Discovered in 3rd Millennium BCE Iran: The Konar Sandal "Geometric Tablets" », dans Iranica Antiqua 49, 2014, p. 83‑109.
  11. (en) A. Lawler, « Archaeology: Ancient Writing or Modern Fakery? », dans Science Vol. 317. no. 5838, 3 août 2007, p. 588-589
  12. (en) « Jiroft is the Ancient City of Marhashi: Piotr Steinkeller », site du Circle of Ancient Iranian Studies, 8 mai 2008.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]