Affaire de Solages

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L'affaire de Solages est une affaire concernant le comte Hubert de Solages et sa sœur la dame de Barrau née de Solages, arrêtés par lettres de cachet pour des motifs qui restent encore mal élucidés.

Auguste Puis, auteur en 1914 de l'ouvrage Lettres de cachet à Toulouse au dix-huitième siècle, écrit : « L'affaire de Solages peut prendre rang parmi les histoires les plus célèbres de lettres de cachet, entre celle de Latude et celle du marquis de Sade. Et elle a passionné presque au même titre nombre d'érudits, de chercheurs et de curieux. Elle est intéressante d'abord par le mystère qui plane encore sur toute cette ténébreuse machination ; ce mystère peut-il s'éclairer quelque peu à la lumière des pièces des Archives de la Haute-Garonne, que nous publions, à la suite, intégralement ? Elle nous montre en tous cas, sur le vif, l'action modératrice et éclairée d'un subdélégué intelligent, Ginesty, juriste probe et pénétrant ; action inefficace, du reste, car elle paraît se heurter à des préventions puissantes, à cette sorte de force d'inertie qu'oppose l'administration quand elle s'aperçoit d'une faute lourde ou d'une grande injustice, et aussi à un réseau compliqué d'intrigues. »[1]

Henri Guilhamon, quant à lui, s'exprime ainsi sur cette affaire : « (...). Moins romanesque, mais d'un plus grand intérêt pour notre histoire locale est l'affaire de Solages - N[2]... Elle peut prendre rang parmi les histoires les plus célèbres des lettres de cachet, entre celle de Latude et du marquis de Sade. Monsieur Puis ayant publié, dans l'ouvrage cité plus haut, ce curieux dossier, nous nous sommes bornés à l'analyser devant nos collègues de la Société des Lettres et à leur signaler quelques faits qui présentent un certain intérêt pour l'histoire sociale du Rouergue. »[3]

Hubert de Solages (né à Carmaux en 1746) se trouvait être un des sept prisonniers enfermés à la Bastille lors de sa prise le 14 juillet 1789.

Les faits[modifier | modifier le code]

Hubert de Solages (né en 1746 et qui a 19 ans), sous-lieutenant au régiment de Condé-dragons depuis 1763, est arrêté sur la demande de son père Antoine-Paulin de Solages, par lettre de cachet du 26 mai 1765. Il est d'abord enfermé au château de Ferrières près de Castres (Tarn), puis le 27 décembre 1767, au fort de Brescou au large du cap d'Agde. Le 20 juin 1771, il est emmené au château de Pierre-Encize, aux portes de Lyon, d'où il s'évade. À la suite d'une réunion de famille qui se tient en 1781 à Cordes-sur-Ciel, il est transféré au château de Vincennes le 11 juin 1782, puis il est enfermé à la Bastille, à Paris, le 28 février 1784. Il arrive presque en même temps que le marquis de Sade et il occupe un logement au 4e étage de la tour de la Bertaudière face à la rue Saint-Antoine, proche de celui de Sade. Il occupe ses journées en jouant du violon, en lisant et en écrivant. Sa famille paie 2 400 francs pour sa pension et 400 francs pour son entretien[4]. Le 14 juillet 1789, lors de la prise de la Bastille, il est un des sept prisonniers du château, avec quatre faussaires et un dément, libéré et conduit par la population parisienne jusqu'à l'Hôtel de Ville où il est félicité par la municipalité qui lui trouve « une figure noble et imposante ». Il est hébergé à l'hôtel de Rouen par les soins du président du district de l'Oratoire, aux frais des districts. Puis il retourne chez lui en Albigeois. Hubert de Solages sera ainsi resté captif durant vingt quatre années[5].

Sa sœur, Pauline de Solages épouse de Barrau (née en 1740 et qui a 25 ans), est arrêtée en même temps que son frère par ordre de son père et de son mari[6]. Elle avait été mariée par contrat du 22 mai 1759[7], à Jean Antoine de Barrau. Pauline de Solages est la fille d'Antoine Paulin de Solages et de Marie Guyonne de La Roque-Bouillac[8]. Elle a deux frères, François et Hubert de Solages. En 1767 elle est enfermée au couvent de L'Isle-d'Albi, puis elle est transférée au couvent des Tiercelettes (ou Tiercerettes) de Toulouse jusqu'en 1777, date à laquelle elle est remise en liberté à la demande de son père et de son oncle, le chevalier de Solages (Gabriel de Solages), mais elle préfère rester au couvent. En 1782 son mari demande de nouveaux ordres contre elle et elle est conduite au couvent de Notre-Dame de Saint-Affrique, au diocèse de Vabres. En 1786, après avoir été menacée d'internement à nouveau à Toulouse, elle est finalement conduite dans un couvent de la ville de Castres, en Languedoc.

Des causes d'enfermement aux motifs non élucidés[modifier | modifier le code]

Plusieurs motifs ont été évoqués pour les deux arrestations :

Une affaire d'inceste

Le comte de Solages et sa sœur seraient coupables d'inceste[9],[10],[11],[12],[13]. « Crimes atroces et notoires dont le comte de Solages est souillé ».

À la suite de l'enlèvement de Pauline de Solages épouse de Barrau par son frère le comte de Solages, Auguste Puis dit « Il est possible que cet enlèvement, représenté comme un inceste, (...) »[14].

Une affaire de subornation

Pour Hubert de Solages : « crimes atroces »[15], « action monstrueuse »[15], dont l'origine serait le meurtre d'un garde et la subornation de filles et de femmes.

L'enlèvement de la dame de Barrau

Gabriel Bernet dans La dame de Barrau aux tiercerettes et le 14 juillet du comte de Solages écrit que le départ de cette affaire de lettres de cachet est la demande de madame de Barrau, à son frère le comte Hubert de Solages, de l'aider à quitter son mari[16].

La conduite d'Hubert de Solages

D'autres sources, relevées par Nicole Castan[17] dressent le portrait d'un « cœur pervers et corrompu », selon son oncle, et d'un « habitué du crime : deux tentatives d'assassinat sur son frère aîné, viol, vol et assassinat sur sa terre de Trévien, dont les paysans du village de Nougayrol peuvent témoigner ». C'est pour éviter le scandale qu'après l'assassinat d'un garde-chasse, il est à la demande de la famille, soustrait au cours normal de la justice par une lettre de cachet. En 1781, à la suite de la demande d'élargissement initiée par sa sœur Pauline, un parent, le vicomte de Puységur, traduit l'inquiétude de l'entourage devant l'éventualité de sa libération : "Tous sont épouvantés à l'idée de son retour, il doit être banni à vie de la communauté." Consulté à la demande du Roi, un tribunal familial de quinze personnes présidé par un magistrat, "se prononce pour la forteresse à vie."

L'attitude et les accusations de Jean Antoine de Barrau, époux de Pauline de Solages

On apprend par Pauline et par son oncle Gabriel de Solages, que Jean Antoine de Barrau est « dur, avare, cruel, injuste, jaloux sans sujet »[18]. « (...) ; elle n'avait pas 15 ans lorsqu'elle se maria, son mari, le plus dur et le plus avare des hommes, la confina dans une montagne déserte où il la traita en esclave, (...), qu'il n'ose taxer sa femme de crime, mais seulement d'être mauvaise économe et de peu d'égards pour lui, qu'il la força à écrire des lettres et s'en servit contre elle. »[19] rapporte Gabriel de Solages.

Hubert de Solages est accusé d'avoir organisé l'enlèvement de sa sœur sur la demande de cette dernière : « Lasse de vivre toujours en butte aux brutalités d'un époux et victime de ses imaginations outrageantes, je m'étais déterminée à le fuir et à quitter Carcenac dans le Rouergue pour venir me réfugier dans l'Albigeois auprès du marquis de Solages mon père »[20]

Jean Antoine de Barrau justifie la lettre de cachet contre sa femme par son inconduite, ses désordres, ses mauvaises fréquentations, son endettement, « pour cause d'aliénation de l'esprit »[21], etc. Dans sa correspondance, Pauline de Barrau née de Solages se plaint d'humiliations de la part de son mari, que ce dernier veut l'envoyer au couvent accompagnée de la maréchaussée, et qu'il la soupçonne de liens avec le curé du village à qui elle se confierait, d'où le soupçon de « commerce criminel »[21]. Le subdélégué Ginesty dit qu'étant née « demoiselle de qualité »[22] son mari ne l'entretient pas suffisamment. En 1782, le motif officiel de la nouvelle demande de lettre de cachet sont les « désordres »[21] de Pauline mais en réalité il semble que ce soit ses protestations contre l'incarcération de son frère[21] et peut-être d'autres motifs.

Auguste Puis écrit également que Jean Antoine de Barrau a circonvenu Antoine Paulin de Solages pour la demande de la première lettre de cachet contre Pauline en 1765[23]. En 1776, Antoine Paulin de Solages, reconnaîtra, selon ses expressions, les fausses accusations et la supercherie de Jean Antoine de Barrau[24].

En 1782, Monsieur de Ginesty, subdélégué de l'intendant du Languedoc à Toulouse, écrit : "La dame de Barrau née de Solages fut enfermée il y a environ quinze années par ordre du Roi et à la sollicitation de son mari et de son père (...)."[25]

Toujours en 1782, le chevalier de Solages, oncle de Pauline, se ralliera à Jean Antoine de Barrau pour demander de nouveaux ordres contre sa nièce[26].

Des motifs financiers

Auguste Puis reprend le dossier sieur et dame de Barrau née de Solages 1776-1782[27] et parle de l'enquête de Ginesty, subdélégué de l'Intendant du Languedoc. Ce dernier semble privilégier des motifs d'ordre financier en toile de fond de cette affaire : le subdélégué Ginesty soupçonne des opérations douteuses du mari et de la famille qui voudraient empêcher Hubert de Solages de toucher son héritage[28]. En outre, Pauline était substituée à tous les biens de son père s'il décédait[29].

Jean Antoine de Barrau est en procès avec son beau-père pour le paiement de la dot de 60 000 livres de Pauline. En 1786, huit ans après la mort d'Antoine Paulin de Solages, marquis de Carmaux, Jean Antoine de Barrau réclamant la part d'héritage de ses enfants fait procéder par un huissier aux quatre criées et à l'encan d'une partie des biens de feu son beau-père, ainsi qu'à l'affichage à la porte des églises des villages concernés[30].

Dans le cadre de l'héritage[31] d'Antoine Paulin de Solages, Jean Antoine de Barrau aurait un intérêt à ce que Hubert de Solages reste emprisonné.

Auguste Puis estime que l'hypothèse de simples motifs financiers est contredite par la situation de la famille de Solages à cette époque. Il fait remarquer que l'héritage d'Antoine Paulin de Solages, marquis de Carmaux, n'est probablement pas si important que prévu car « la seigneurie de Carmaux dut être mise presque totalement en vente »[32] et que les mines de houilles de Carmaux sont passées dès 1752 à la branche cadette de la famille. En outre, Hubert de Solages entretient de bonnes relations avec son demi-frère, Jérôme de Solages de Robal, qui est son curateur, et avec son oncle, le chevalier de Solages qui l'aidera à sa sortie de la Bastille.

Une correspondance de Pauline de Solages épouse de Barrau

En 1782, Pauline de Solages épouse de Barrau s'exprime ainsi : « (...) ce qui me console un peu c'est qu'il ne peut s'en prendre qu'à lui-même et à l'horrible vexation sous laquelle il me fait gémir ainsi que mon pauvre frère, sa méchanceté est si étendue que j'ai un pressentiment qu'il me noircisse auprès de notre prélat qui, dit-on, arrive aujourd'hui ; s'il le fait, assurément j'ai un remède dont j'userai avec la plus grande peine et qui produira l'effet je l'espère de lui fermer pour jamais la porte de l'archevêché ; (...). » (...) « Qu'il en coûte à mon cœur d'être forcée pour ma défense de révéler un mystère affreux, dont par le plus horrible complot on veut me rendre une seconde fois la victime, parce que pleinement convaincue de l'innocence de mon trop malheureux frère, je ne cesse de réclamer en sa faveur. »[33]

Antoine Paulin de Solages décèdera en 1778, Jean Antoine de Barrau en 1798, Pauline de Solages épouse de Barrau au début du XIXe siècle, Hubert de Solages le 2 octobre 1824[7],[34].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 139 à 140.
  2. Le nom de la famille de Barrau est passé sous silence devant les membres de la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron. Hippolyte de Barrau, fondateur de cette société savante, est l'un des petits-fils de Jean Antoine de Barrau, dans son ouvrage sur les familles du Rouergue il ne parle pas de cette affaire et la famille de Barrau est représentée depuis l'origine au sein de cette société savante.
  3. Procès-verbaux des séances de la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, tomes 27-28, années 1918-1921, communication présentée par H. Guilhamon, pages 138 à 142.
  4. Auguste Puis invite à consulter les archives de la Bastille à la bibliothèque de l'Arsenal, à Paris, où se trouve un dossier sur Hubert de Solages.
  5. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 140 à 142.
  6. Auguste Puis, Les lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 142 : "Sa sœur, Pauline de Barrau, avait été arrêtée en même temps que lui, sur l'ordre de son père et de son mari, (...)".
  7. a et b Hippolyte de Barrau, Documents historiques et généalogiques sur les familles et les hommes remarquables du Rouergue dans les temps anciens et modernes, tome 2, article de Solages, page 134.
  8. Généalogie de Barrau.
  9. G. Lenôtre, André Castelot, Les grandes heures de la Révolution française, Libraire académique Perrin, 1968, volume 1, page 100.
  10. Hélène Bonnafous-Sérieux, La Charité de Senlis: une maison d'aliénés et de correctionnaires au XVIIIe siècle, Presses Universitaires de France, 1936, page 127.
  11. Rolf Reichardt, L'imagerie révolutionnaire de la Bastille, Paris musées, 2009, page 98.
  12. Christian Benoit, 250 réponses aux questions d'un flâneur parisien, éd. du Gerfaut, 2007, page 239.
  13. Luc Comptone, Lambesc 1692-1789, page 239.
  14. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 144.
  15. a et b Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 143 à 144.
  16. Gabriel Bernet, La dame de Barrau aux tiercerettes et le 14 juillet du comte de Solages in L'Auta, Que bufo un cop cado mes, organe de la société Les toulousains de Toulouse et amis du vieux Toulouse, nouvelle série, no 547, juin 1989, pages 164 à 177 (article de Gabriel Bernet du 20 février 1989), pages 166 et suivantes.
  17. Justice et répression en Languedoc à l'époque des Lumières, p. 270-271, Flammarion, 1980.
  18. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 154.
  19. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 151 à 152.
  20. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 161.
  21. a, b, c et d Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 144 à 146.
  22. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 173.
  23. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 145 à 146.
  24. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 168.
  25. Auguste Puis, Les lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 165.
  26. Auguste Puis, Les lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 166.
  27. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 139 à 186.
  28. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 146 à 147.
  29. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 180.
  30. Gabriel Bernet, La dame de Barrau aux Tiercerettes et le 14 juillet du comte de Solages, page 175.
  31. Hippolyte de Barrau, Documents historiques et généalogiques sur les familles et les hommes remarquables du Rouergue dans les temps anciens et modernes, tome 2, article de Solages, page 135.
  32. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, page 147.
  33. Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au XVIIIe siècle, pages 159 à 161.
  34. Hippolyte de Barrau, Documents historiques et généalogiques sur les familles et les hommes remarquables du Rouergue dans les temps anciens et modernes, tome 4, article de Barrau, page 99.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Auguste Puis, Les Lettres de cachet à Toulouse au dix-huitième siècle (D'après les documents conservés aux Archives départementales), Toulouse et Paris, 1914.
  • Frantz Funck-Brentano, Les Lettres de cachet à Paris : étude, suivie d'une liste des prisonniers de la Bastille (1659-1789).
  • Gabriel Bernet, La dame de Barrau aux Tiercerettes et le 14 juillet du comte de Solages (Cf. L'Auta, organe de la société « Les toulousains de Toulouse et amis du vieux Toulouse », juin 1989, pages 164 à 177. Article de Gabriel Bernet du 20 février 1989 où il se réfère notamment aux archives départementales du Tarn.) (BnF Gallica 1989/06(N547)).
  • L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 15 août 1899, article d'Alfred Bégis.
  • Nicole Castan, Justice et répression en Languedoc à l'époque des Lumières, Ed. Flammarion, 1980.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]