Roussillonnais

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Situation du roussillonnais sur une carte du domaine linguistique catalan.

Le roussillonnais (rosellonès) ou catalan septentrional est un dialecte constitutif du catalan parlé dans le Roussillon, le Conflent, le Vallespir et le Capcir[1], territoire également dénommé Catalogne Nord par les nationalistes catalans. Il est rattaché au bloc dialectal oriental.

Au sens strict, le terme « roussillonais » désigne en théorie uniquement le catalan parlé dans la plaine du Roussillon, mais il tend en pratique, conformément à l'habitude des linguistes spécialistes qui se trouve justifiée d'un point de vue dialectologique, à désigner les modalités parlées dans les zones susmentionnées[1]. Dans le Capcir est parlé le capcinois, caractérisé par la présence accru d'occitanismes.

Les particularités du catalan septentrional s’expliquent en grande partie par le contact prolongé de cette langue avec le languedocien et puis par l’imposition du français. En effet, selon l’avis de nombreux linguistes, les spécificités de la variante roussillonnaise proviennent, soit de la présence (absorption?) de nombreux éléments de languedocien, soit du bilinguisme (catalan-français) des locuteurs roussillonnais qui facilite certaines interactions entre les deux langues, souvent au détriment du catalan. Parler d'occitanismes pour du vocabulaire est malaisé, bon nombre de ces mots relèvent probablement d'une forme de latin commune au Roussillon et au Languedoc. Que la proximité languedocienne ait aidé à conserver des mots communs avec l'occitan dans le roussillonnais, c'est évident, ça ne suffit pas pour en faire des occitanismes, sauf évidemment dans une posture idéologique qui voudrait que le dit catalan septentrional ait souffert de la contamination occitane via l'emprunt.

Ainsi, les conséquences d’une telle situation sur la langue consistent, d’une part, en de nombreuses interférences, inhérentes au bilinguisme, et, d’autre part, en des emprunts faits au languedocien puis au français, mais aussi à l’espagnol comme dans tous les territoires de langue catalane. Ces conséquences se déclinent selon le type d’effets qu’elles produisent de la manière suivante :

  1. un emploi particulier de certains termes catalans, ainsi que l’intégration de termes français et languedociens dans la langue parlée,
  2. la francisation des formes verbales et de l’emploi des temps,
  3. la formation d’expressions nouvelles.

Usage[modifier | modifier le code]

En raison de la force présence du français, seule langue officielle dans l'État français, le roussillonais présente le plus faible taux en compétences linguistiques du territoire catalan. La langue s'y trouve dans une situation précaire : elle est essentiellement parlée en milieu rural et la transmission familiale de la langue a été totalement interrompue depuis 30 ans. Selon une enquête de la Généralité de Catalogne réalisée en 2004, 68,9 % des habitants de la Catalogne Nord affirmaient comprendre le catalan, 37,1 % savent le parler, 31,4 % savent le lire, et 10,6 % savent l'écrire. En 2009, 13,9 % des élèves de l'éducation primaire ou secondaire de la région avaient reçu un enseignement de ou en catalan[2],[3],[4].

Description phonétique[modifier | modifier le code]

  • Le trait le plus remarquable du catalan roussillonnais est la prononciation du o fermé tonique comme un u. Ainsi, la phrase « el pont del Canigó » sera prononcée « el punt del Canigú ».
  • Le système vocalique roussillonnais se réduit, comme en castillan, aux cinq voyelles a, e, i, o, u. Il ne s’agit pourtant pas là d’une influence du castillan.
  • Caractéristique unique en catalan, la variante roussillonnaise n'admet pas de mots accentués sur l'antépénultième syllabe (mots dits " esdrúixols "), comme l'occitan. Ainsi, " època " devient en roussillonnais " epoca " et " música " devient " musica ".

Cette particularité du roussillonnais provoque également la formation d’adjectifs tels que " classique " qui diffère du terme sud-catalan " clàssic " (fem. " clàssica "). Mais on peut également citer d’autres cas tels que " fàcil " qui est devenu en roussillonnais " facil.le " et " difícil " qui est devenu " dificil.le ". De manière générale, tous les adjectifs terminés en « ile » ou « ique » suivent en catalan septentrional une telle transformation (util.le, comique, sintetique, cientifique, etc.).

  • On notera aussi que la disparition du « l » quand il est placé devant un « t » est un phénomène relativement fréquent, à l’origine de mots tels que :
  • " escutar " pour " escoltar "
  • " mutú " pour " moltó ".
  • On retrouve en roussillonnais, comme en mallorquin, la réduction en “i” des mots en “ia”. Ainsi, « història », « ràbia » et « gràcies » deviendront « histori », « rabi » et « gràci ».
  • Enfin, on soulignera la disparition de la lettre « x » dans des mots tels que " peix " (poisson), " calaix " (tiroir), qui en roussillonnais deviendront respectivement " pei " et " calai ".

Morphosyntaxe[modifier | modifier le code]

  • Les pronoms possessifs llur, llurs, llura et llures sont couramment utilisés à l’oral, de même que les pronoms mon, ton, son, ma, ta, sa, mes, tes, ses sont eux aussi couramment employés. On soulignera l’existence du fait que, meu, teu, seu peuvent être utilisés au masculin mais aussi en remplacement de meva, teva et seva (comme par exemple dans « Meu casa »). Enfin, le roussillonnais partage avec le valencien les possessifs meua, teua et seua.

D’autre part, la place de ces articles change. Alors qu’un Barcelonais dira « fill meu » ou « Déu meu », un Roussillonnais préfèrera, quant à lui, inverser l’ordre des mots, et dira « mon fill » et « mon Déu ».

  • L’extension du pluriel en « os » est également l’une des caractéristiques marquantes du roussillonnais. Ainsi, on notera l’existence de termes tels que « aquestos », « aqueixos »¸ « elllos » et « aquellos » (pour " aquests ", " aqueix ", " ells " et " aquells "), « quinos » pour « quins » « quantos » pour « quants », et enfin « elsos » pour « ells ».
  • Comme à Majorque, le roussillonnais conserve « quelcom » (catalan central : alguna cosa, Baléare : qualque cosa). Il emprunte au français le " n’importe qui ", " n’importa què ", " n’importa quan ", " n’importe com ", qui correspondent à « qualsevol », « qualsevol cosa », « a qualsevol moment » et « de qualsevol manera ».
  • Les ordinaux truasieme, quatrieme et cinquieme, issus du français, remplacent en roussillonnais " tercer ", " quart " et " cinquè ". Les formes " desesset ", " desevuit " et " desenou " ont été conservées du catalan médiéval.
  • Le roussillonnais n’utilise que les formes pleines du « me », ou élidées comme « m’ », quelle que soit sa position, ce qui donne :
  • « me fa pena » au lieu de « em fa pena » en catalan central,
  • « truca-mé després » au lieu de « truca’m després »,
  • et « m’espanta » (la forme « catalane centrale » est identique dans ce dernier cas).
  • En catalan, on sait que l’enclise est obligatoire à l’impératif, au gérondif et à l’infinitif, alors qu’en roussillonnais elle n’est obligatoire qu’à l’impératif[5]. Le roussillonnais partage cette caractéristique avec le français. Ainsi, on dit :
  • « M’ha demanat de li comprar el llibre »
  • au lieu de « Em va demanar de fer-li un favor ».
  • Ou encore : « He pujat al poble, en li contant tota la història », au lieu de « He pujat al poble contant-li tota la història ».
  • En roussillonnais, de nombreux verbes de la seconde conjugaison font leur infinitif à la manière des verbes de la troisième conjugaison. Citons notamment, « mereixit », « coneixit », « naixit », « pareixit », et « creixit », qui en catalan central (et dans la plupart des autres dialectes) s’écrivent « merescut », « conegut », « nascut », « parescut » et « crescut ».
  • Alors que dans le reste des pays catalans, la négation se fait avec le « no », le roussillonnais utilisera comme en français et en languedocien le « pas ». Ainsi, le « no vull » barcelonais, valencien et insulaire deviendra « vull pas », et le « no faré », « faré pas »

Modèle de conjugaison[modifier | modifier le code]

a - Première conjugaison :

Présent de l'indicatif Imparfait de l’indicatif Conditionnel Pretèrit perfet perisfràstic Imparfait du subjonctif

  • canti
  • cantes
  • canta
  • cantem
  • canteu
  • canten

  • cantavi
  • cantaves
  • cantava
  • cantaven
  • cantàveu
  • cantaven

  • cantariï
  • cantaries
  • cantaria
  • catarien
  • cantaríeu
  • cantarien

  • vai cantar
  • vas cantar
  • va cantar
  • vem cantar
  • veu cantar
  • van cantar

  • cantessi
  • cantesses
  • cantés
  • cantéssem
  • cantésseu
  • cantessen

b - Seconde conjugaison :

Présent de l'indicatif Imparfait de l’indicatif Conditionnel Pretèrit perfet perisfràstic Imparfait du subjonctif

  • perdi
  • perdes
  • perd
  • perdem
  • perdeu
  • perden

  • perdiï
  • perdies
  • perdia
  • perdien
  • perdíeu
  • perdien

  • perdriï
  • perdries
  • perdria
  • perdrien
  • perdríeu
  • perdrien
L’auxiliaire se conjugue de la même manière à toutes les conjugaisons.
  • perdés/perdessi
  • perdessis/perdesses
  • perdés
  • perdéssim/perdessen
  • perdéssiu/perdésseu
  • perdessin/perdessen

c - Troisième conjugaison :

Présent de l'indicatif (incoatius) Imparfait de l’indicatif Conditionnel Pretèrit perfet perisfràstic Imparfait du subjonctif

  • serveixi
  • serveixes
  • servei
  • servim
  • serviu
  • serveixen

  • serviï
  • servies
  • servia
  • servien
  • servieu
  • servien

  • serviriï
  • serviries
  • serviria
  • servirien
  • serviríeu
  • servirien
L’auxiliaire se conjugue de la même manière à toutes les conjugaisons.
  • servís/servissi
  • servissis/servisses
  • servís
  • servíssim/servissen
  • servíssiu/servísseu
  • servissin/servissen.

d - Le verbe être : Sere, estre (ser ou ésser en catalan central)

Présent de l'indicatif Imparfait de l’indicatif Conditionnel Pretèrit perfet perisfràstic Imparfait du subjonctif

  • sun 1.
  • ets/es
  • és
  • sem
  • seu
  • són

  • eri
  • eres/érets
  • era
  • érem
  • éreu
  • eren

  • seriï
  • series
  • seria
  • seríem
  • seríeu
  • serien
L’auxiliaire se conjugue de la même manière à toutes les conjugaisons.
  • sigués/siguessi
  • siguessis/siguesses
  • sigués
  • siguéssim/siguéssem
  • siguéssiu/siguésseu
  • siguessin/siguessen

Gérondif : siguent Participe passé : sigut

e - Se passejar (passejar-se)

Présent de l'indicatif Plusquamp. D’indicatif Futur composé

  • me sun passejat
  • t’ets (t’et) passejat
  • s’és passejat
  • nos sem passejats
  • vos seu passejats
  • se són passejats

  • m’eri passejat
  • t’eres passejat
  • s’era passejat
  • nos érem passejats
  • vos éreu passejats
  • s’eren passejats

  • me seré passejat
  • te seràs passejat
  • se serà passejat
  • nos serem passeats
  • vos sereu passeats
  • se seran passejats

Remarquons enfin que de nombreux verbes de mouvement se conjuguent comme en français avec l'auxiliaire être.

f - Le verbe avoir :

Présent de l'indicatif Présent du subjonctif Conditionnel

  • he/hai
  • has
  • ha
  • havem (hem)
  • haveu (heu)
  • han

  • hagi
  • hages
  • hagi
  • hagem
  • hageu
  • hagen

  • hauriï
  • hauries
  • hauria
  • haurien
  • hauríeu
  • haurien

1. Nous recommandons la graphie (jo) "sóm" (prononcé 'sun' selon la phonétique roussillonnnaise) pour différencier du (nosaltres) "som" du catalan central et baléare.

Quelques remarques sur la francisation de l’emploi des temps verbaux:

  • Le roussillonnais, comme le français, utilise l’infinitif de narration.
  • le roussillonnais tend à utiliser indifféremment le « prétérit indéfini » et le « prétérit perfet ».

Par exemple :

  • « Avui, vam llegir un llibre », au lieu de « Avui, hem llegit un llibre ».
  • « Ahir, he treballat tota la tarda », au lieu de « Ahir, vaig treballar tota la tarda ».

D’autre part, la construction du futur immédiat est identique en roussillonnais et en français. Dès lors, la construction catalane " anar + a + infinitif ", se réduit en roussillonnais à " anar + infinitif ", ce qui provoque parfois des confusions, car « vam treballar» peut, en roussillonnais, aussi bien dire « nous allons travailler » que « nous avons travaillé » .

Vocabulaire et lexique du roussillonnais[modifier | modifier le code]

Les emplois particuliers de termes catalans[modifier | modifier le code]

Trois exemples très simples illustreront les effets du bilinguisme sur le catalan roussillonnais.

  • Premier exemple, veu et via.
Ainsi, alors qu’il est très facile en catalan de distinguer oralement ces deux mots, les deux termes français correspondants (voix et voie) sont des homophones. Pour cette raison, il a pu être observé à l’oral une confusion des deux termes français et une raréfaction en catalan du terme " via " au profit d’une utilisation exclusive du mot " veu ". On pourra pour cette raison entendre des phrases telle que « el tren arriba a la veu A ».
  • Deuxième exemple : preu et premi, issus du verbe " premiar " (récompenser en français).
Le premier terme exprime, par exemple, la valeur d’un objet. Quant au second, il s’utilise essentiellement dans le monde académique et est synonyme de récompense (un prix littéraire, prix Nobel, etc.). Cependant, les deux termes se traduisent en français par un seul et même terme : prix. Pour cette raison, le roussillonnais tend ici encore à confondre les deux termes, et préfèrera en catalan l’usage exclusif de " preu ", ce qui explique son utilisation dans des formules telles que « un preu literari ».
  • Troisième exemple : l’utilisation d’estimar.
Alors que toutes les variantes de catalan, occidentales comme orientales, utilisent les verbes estimar et agradar afin de distinguer l’affection ou l’amour que l’on porte à une personne et l’intérêt que peut susciter un lieu ou un objet, le roussillonnais emploiera dans un cas comme dans l’autre le verbe " estimar ". Dérivée du français, cette utilisation est identique à celle du verbe aimer qui s’emploie indifféremment pour les objets, les lieux et les personnes. Il sera par conséquent possible d’entendre des phrases telles que : « Jo, estimo els burros », alors qu’un catalan du sud dirait « M’agraden els burros ».

Le vocabulaire roussillonnais[modifier | modifier le code]

Le vocabulaire roussillonnais abonde de termes empruntés en français. Parmi les plus courants, on peut notamment citer :

  • cahier (llibreta),
  • cartable (cartera),
  • craiun (llapis),
  • votura (cotxe),
  • jornal (diari. 'jornal' en catalan c'est la paie d'une journée),
  • socissa (botifarra),
  • trotuart (voravia),
  • presque (gairebé),
  • a peu prés (més o menys),
  • afrosament (espantosament),
  • agaçant (empipador),
  • assieta (plat),
  • xarmant (encantador),
  • vitessa (velocitat),
  • usina (fàbrica),
  • tupet (barra),
  • survetllar (vigilar),
  • servieta (tovalló),
  • ruta (plutôt un occitanisme pour 'carretera'),
  • même (fins i tot),
  • se fatxar (renyir, enfadar-se),
  • domatge (pena, dans le sens és una pena que, és (un) pecat que. Les sudcatalans abusent du castillanisme 'llàstima', Quin domatge! = Quina pena, Malaguanyat (-ada) !,
  • contravenció (multa).

On rencontrera également de nombreux termes empruntés au languedocien, parmi lesquels figurent :

  • let/leda (lleig/lletja),
  • veire (got),
  • belleu (potser, peut-être),
  • jaupar (lladrar, aboyer),
  • estonant (estrany, étrange),
  • ribera (riu, rivière).

On retrouve aussi quelques mots castillans:

  • ademés (a més, demés, provient de además),
  • hasta (qui conserve son sens et remplace en roussillonnais « fins »),
  • apoio (du castillan apoyo),
  • atràs (qui est aussi un archaïsme du catalan et un occitanisme et appartient aussi au castillan),
  • gasto (pour despesa, dépense),
  • desditxa (pour infeliçitat, malheur),
  • ciego (pour cec/cego, aveugle).
  • On soulignera enfin que le verbe eixir (« sortir » en catalan central), souvent considéré comme caractéristique du valencien, est également utilisé en Catalogne du nord.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Veny 2002, p. 40.
  2. (ca) Antoni Ferrando Francés et Miquel Nicolàs Amorós, Història de la llengua catalana, Barcelone, Editorial UOC,‎ 2011, 2e éd., 552 p. (ISBN 978-84-9788-380-1), p. 452-453
  3. Veny 2008, p. 27
  4. (ca) Torres i Pla (dir.), Enrico Chessa, Joaquim Sorolla et Joan-Albert Villaverde, Llengua i societat als territoris de parla catalana a l'inici del segle XXI : L'Alguer, Andorra, Catalunya, Catalunya Nord, la Franja, Illes Balears i Comunitat Valenciana, Barcelone, Generalitat de Catalunya,‎ 2007, 1e éd., 226 p. (ISBN 978-84-393-7515-9), p. 26
  5. Veny 2008, p. 77

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]