Dualité (géométrie projective)
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La dualité projective, créée par Jean-Victor Poncelet (1788 - 1867), père fondateur de la géométrie projective, bien que beaucoup moins enseignée que la dualité en algèbre linéaire, est probablement la plus belle notion de dualité que l'on rencontre en mathématiques.
Il s'agit de formaliser la constatation toute simple qu'il y a une analogie - une dualité, justement - entre le fait que par deux points distincts passe une droite et une seule, et le fait que deux droites distinctes se coupent en un point et un seul (à condition de se placer justement en géométrie projective, de sorte que deux droites parallèles se rencontrent en un point à l'infini).
Dualité dans un plan projectif [modifier]
Définition [modifier]
Contrairement à la géométrie plane classique où les droites sont des ensembles de points, il vaut mieux considérer en géométrie projective que le plan projectif
est constitué d'un ensemble de points
, d'un ensemble de droites
, et d'une relation indiquant quels points sont sur quelle droite (ou quelles droites passent par quel point). Pour bien comprendre que c'est cette relation qui est importante et non la nature des points et des droites, le mathématicien Hilbert disait : « Il faut toujours pouvoir dire "table", "chaise" et "bock de bière" à la place de "point", "droite" et "plan" » !
Nous considérons dans un premier temps que le plan projectif
est défini de manière axiomatique ; on constate alors que l'on obtient un autre plan projectif en considérant l'objet
dont les "points" sont les droites de
et les "droites" sont les points de
, une droite de
(qui est un point
de
) passant par un "point" de
(qui est une droite
de
) lorsque
passe par
.
Voici un point et une droite de : normal ! |
Voici un "point" et une "droite" de dont nous avons dessiné 4 de ses "points". |
![]() |
Pour simplifier, au lieu de travailler sur 2 plans différents,
et
, on peut se contenter de travailler sur un seul plan projectif
.
- Corrélation ou dualité, déf : Une corrélation est une transformation des points du plan en droites et des droites du plan en points et qui respecte l'incidence.
- Polarité, déf : Une polarité est une corrélation involutive, c’est-à-dire que son carré est la transformation identique.
Exemples [modifier]
À toute configuration de points et de droites dans
correspond alors dans
une configuration duale obtenue en échangeant les points et les droites, et de même, à tout théorème dans
, correspond un théorème dual. Voici quelques exemples :
Configuration dans ![]() |
Même configuration vue dans ![]() |
2 points et et la droite passant par ces deux points, notée ![]() |
2 droites et et leur point d'intersection, noté (la notation paraîtrait trop étrange) |
| 3 points alignés | 3 droites concourantes |
Configuration de Ceva
![]() Un triangle de sommets |
Configuration de Ménélaus
![]() Un triangle de côtés |
| Configuration de Desargues
Deux triangles de sommets respectifs Le théorème de Desargues affirme que |
Configuration de Desargues (qui est donc "auto-duale")
Deux triangles de côtés respectifs Le théorème de Desargues affirme que |
| Configuration de Pappus
Deux triplets de points alignés |
Configuration de "Copappus", ou Pappus-dual
Deux triplets de droites concourantes |
Remarque : Si l'on convient d'identifier une droite avec l'ensemble de ses points, il faut, pour que la dualité soit parfaite, identifier un point avec l'ensemble des droites qui passent par ce point, autrement dit, identifier un faisceau de droites avec son pôle !
Dualité et birapport [modifier]
Dualités, corrélations et polarités [modifier]
Considérons les homographies de
sur
; ce sont des bijections
de
sur
qui transforment une droite de
en une "droite" de
; on peut donc les prolonger en une bijection, toujours notée
, de
, qui transforme un point en une droite et réciproquement, et qui vérifie :
.
De telles applications sont appelées des dualités ou corrélations ; lorsqu'elles sont involutives (
), elles sont appelées des polarités ou autrefois "transformations par polaires réciproques". Dans ce dernier cas, l'image d'un point est appelé la polaire de ce point, et l'image d'une droite, son pôle.
D'après le théorème fondamental de la géométrie projective, dans le cas réel toute dualité provient d'une homographie (dans le cas général, d'une semi-homographie).
Théorème d'incidence et de réciprocité [modifier]
Il y a deux théorèmes importants qui découlent des définitions.
Théorème d'incidence: Si le point A est incident à la droite d, alors le point dual de d est incident à la droite duale de A.
Théorème de réciprocité polaire: Si le point A est sur la polaire du point B, alors B est sur la polaire de A. Ce théorème est plus puissant que le précédent.
Relations avec la dualité en algèbre linéaire [modifier]
On sait qu'il existe une bijection entre les points de
et les droites vectorielles d'un espace vectoriel
de dimension 3, et une bijection entre les droites de
et les plans vectoriels de
(un point appartenant à une droite si la droite vectorielle est incluse dans le plan vectoriel).
L'orthogonalité entre
et son dual
, ensemble des formes linéaires sur
, qui à tout sous-espace vectoriel de
associe un sous-espace vectoriel de
induit une bijection entre les plans vectoriels de
et les droites vectorielles de
, et entre les droites vectorielles de
et les plans vectoriels de
, qui inverse les inclusions.
Il existe donc une bijection canonique entre les points et droites de
et les droites et plans vectoriels de
qui respecte les incidences : si un plan projectif
est associé à un espace vectoriel
, le plan dual
est bien associé à l'espace vectoriel dual
.
Duale d'une homographie [modifier]
Une homographie
du plan projectif dans lui-même est une bijection dans l'ensemble des points de
, qui induit une bijection
dans l'ensemble des droites de
, qui est l'ensemble des "points" de
:
est l'homographie duale de
(remarquons que
!) ; on vérifie que si
provient d'un automorphisme
de
, alors
provient de l'automorphisme de
dual de
, appelé plus souvent automorphisme transposé de
.
Utilisation des coordonnées [modifier]
Rapportons le plan projectif
à un repère projectif
, qui est associé à une base
de l'espace vectoriel
; considérons l'isomorphisme
entre
et son dual qui transforme
en la base duale
, lequel induit une dualité entre
et
; à un point
de
est associé un vecteur défini à une constante multiplicative près de coordonnées
dans
(les coordonnées homogènes de
dans
), auquel est associé par
la forme linéaire
dont le noyau est le plan d'équation
;
cette équation est l'équation homogène de la droite
image de
par la dualité ; l'on vérifie qu'inversement, l'image de
est
, ce qui fait que cette dualité est une polarité, définie par :
↔ droite d'équation homogène : 
le repère dual
de
, associé à
est formé des droites d'équation respectives :
, donc
. Remarquons qu'un point et sa droite polaire ont mêmes coordonnées homogènes, l'un dans
, l'autre dans
.
Dualité associée à une forme bilinéaire, polarité associée à une forme quadratique ou à une conique [modifier]
Soit
une dualité de
vers
provenant d'un isomorphisme
de
vers
. Il est associé à ce dernier une forme bilinéaire non dégénérée sur
, définie par
(noté par le crochet de dualité
) et cette correspondance est bijective ; la dualité
est dite associée à la forme bilinéaire
(définie à une constante multiplicative près). La matrice de l'isomorphisme
dans une base
et la base duale
est celle de la forme bilinéaire
dans
.
La dualité
est une polarité ssi pour tous points
et
:
, ce qui se traduit sur la forme bilinéaire
par : pour tous vecteurs
et
:
; on montre que cette dernière condition équivaut à ce que
soit symétrique ou antisymétrique (si le corps est de caractéristique différente de 2).
Toute forme quadratique sur
engendre une forme bilinéaire symétrique, laquelle en engendre une polarité dans
, qui est dite associée à
. Le cône isotrope de
(défini par
) est un cône du second degré de
lequel engendre une conique projective
dans
. On dit alors par abus que la polarité
associée à
est la polarité par rapport à (C). Remarquons qu'on a alors :
.
Polarité par rapport à un cercle dans le plan euclidien [modifier]
Considérons un cercle (C) de centre O de rayon a d'un plan euclidien
rapporté à un repère orthonormé
;
est le complété projectif de
et
son enveloppe vectorielle, rapportée à
.
L'équation cartésienne du cercle est
; la polarité
par rapport à
est donc associée à la forme quadratique
de
et l'isomorphisme de
sur
est celui qui envoie
sur 
Du point de vue du plan affine
, la polarité
a une définition très simple : au point de coordonnées
correspond la droite d’équation
et l’image d’un point à l’infini est la droite passant par
et perpendiculaire à la direction du point.
Dualité entre courbes [modifier]
![]() |
Une dualité, qui transforme des points en droites et réciproquement, transforme une courbe ( famille de points) de en une "courbe" (famille de droites) du plan dual : mais grâce à la notion d'enveloppe, on retrouve une courbe (famille de points) de : l'enveloppe de la famille des droites duales, dite courbe duale de .
Ce qui est remarquable, c'est que lorsque la dualité est une polarité, la duale de la duale est la courbe de départ (autrement dit, la famille des droites polaires des points de la courbe duale enveloppe la courbe de départ). Ci-contre, une figure illustrant ceci, avec une polarité par rapport à un cercle Cette transformation est une transformation de contact : si une famille de courbes admet une enveloppe, la famille des courbes polaires admet pour enveloppe la polaire de cette enveloppe. Voir ici pour plus de détails. |
Configuration de Pappus, exemple détaillé de dualité [modifier]
Pour illustrer géométriquement une dualité quelconque, il faut définir le processus par lequel on transforme un point en droite. Un exemple de dualité simple est donné ci-dessous: on prend le quadrangle (4 points) ACZF, on le transforme en quadrilatère (4 droites) aczf, et pour compléter un peu la figure les droites AC, CZ, ZF de la figure de départ ont été tracées, ainsi que les points d'intersection a*c, c*z et z*f de la figure d'arrivée.
- Poursuivant le dessin du même exemple, on peut figurer la dualité d'une configuration de Pappus, voir Théorème de Pappus. La configuration de départ est formée des 9 points: AEC DBF XYZ, la configuration d'arrivée est donnée par les 9 droites aec dbf xyz. Dans la configuration de départ on a pris soin de compléter la figure par les 9 droites joignant les points, il s'agit des droites jnp qhk et mgr; de même dans la configuration d'arrivée les intersection des droites donnent naissance aux 9 points JNP QHK MGR.
Dualité dans un espace projectif de dimension finie [modifier]
C'est la généralisation de ce que nous venons de voir dans le plan ; en dimension
, non seulement la dualité échange les points et les hyperplans, mais plus généralement les sous-espaces de dimension
avec ceux de dimension
.
Par exemple, en dimension 3, les points sont échangés avec les plans, et les droites avec elles-mêmes. Le théorème dual de : "par deux points distincts" passe une droite et une seule devient : "deux plans distincts se coupent en une droite". Un tétraèdre de sommets
devient par dualité un tétraèdre de faces
; dans le premier cas, les points
et
déterminent une arête (celle qui passe par
et
, et dans le deuxième aussi (l'intersection de
et
).
Plus précisément le dual
d'un espace projectif
de dimension
est l'espace dont les sous-espaces de dimension
sont les duaux de ceux de dimension
de
, et une dualité sur
est une bijection de l'ensemble des sous-espaces projectifs de
dans lui-même qui inverse les inclusions et transforme un sous-espace de dimension
en un de dimension
; dans le cas réel, une dualité provient d'une homographie de
sur
(d'une semi-homographie dans le cas général).
Tout ce qui a été vu dans le cas plan se généralise ici, en particulier la notion de polarité par rapport à une conique qui devient ici celle de polarité par rapport à une hyperquadrique (non dégénérée).
Références [modifier]
- Alain Bigard, Géométrie, Masson, 1998
- Jean-Denis Eiden, Géométrie analytique classique, Calvage & Mounet, 2009, ISBN 978-2-91-635208-4
- Jean Frenkel, Géométrie pour l'élève professeur, Hermann, 1973
- Bruno Ingrao, Coniques projectives, affines et métrique, C&M, ISBN 978-2916352121
- Jean-Claude Sidler, Géométrie projective, Interéditions, 1993
- H.S.M. Coxeter, Projective geometry, Springer, 1998(3e édition); c'est en anglais canadien très facile à comprendre, et les pages sur la dualité et la polarité sont claires, bien que très abstraites.
- Yves Ladegaillerie, Géométrie, Ellipses, 2003


(la notation 
et trois céviennes
concourant en 
, et de côtés
(
etc),
les points
,
,
,
les droites
.
etc),
,
,
,
.
,
,
; le
,
; le théorème de "Copappus" affirme que 
par rapport au cercle (C) est le lieu des conjugués harmoniques du point par rapport au cercle, lieu défini par la relation
; c’est la droite orthogonale à la droite
passant par l’inverse de
par rapport à (C) ; c’est aussi l’axe radical du cercle (C) et du cercle de diamètre
; quand 
( famille de points) de