Tristes

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Tristes
Image illustrative de l'article Tristes
Ovide en exil, huile sur carton de Ion Theodorescu-Sion, 1915

Auteur Ovide
Genre élégie, lettre
Version originale
Langue latin
Titre Tristia
Pays d'origine Empire romain
Date de parution entre 9 et 12
Version française
Traducteur Jacques André
Éditeur Les Belles Lettres
Collection Collection des universités de France
Date de parution 1968
Lieu de parution Paris
Nombre de pages 332
ISBN 978-2-251-01126-4

Les Tristes (en latin Tristia) sont un recueil de lettres en distique élégiaque composé par le poète latin Ovide entre 9 et 12, pendant son exil à Tomis, dans l'actuelle Roumanie[1]. Les cinquante poèmes s'organisent inégalement en cinq livres.

Histoire du texte[modifier | modifier le code]

Le poète est exilé par Auguste à Tomis en 8 pour des raisons qui restent incertaines. Dans le recueil, Ovide ne parle que de « carmen et error[2] » (« un poème et une erreur[3] »). L'hypothèse la plus probable est donc que la disgrâce se serait abattue sur le poète en deux temps : d'abord, L'Art d'aimer, paru entre 1 av. J.-C. et 2 apr. J.-C., aurait provoqué la colère d'Auguste par son côté immoral ; ensuite, un second événement aurait décidé le prince à signer l'arrêt d'exil. Cette cause immédiate de la disgrâce est minorée par le poète : « la moitié de ma faute est involontaire[4]. » Plusieurs hypothèses existent, parmi lesquelles une faute de nature politique[1].

Les Tristes initient une série de « poésie d'exil » à laquelle appartiennent également l’Ibis, libelle contemporain des Tristes, et les Pontiques (entre 12 et 16), nouveau recueil de lettres en vers à ses amis. Avec les Tristes, Ovide crée un motif, celui de la littérature d'exil. Malgré le précédent de certaines des Epistulae ad familiares de Cicéron en exil, la réflexion sur l'éloignement, la tension entre la patrie et la terre d'exil, la solitude, constituent des motifs inédits[5].

Une poésie de l'exil[modifier | modifier le code]

Ovide dresse un portrait effrayant des Gètes, cruels et sauvages, près desquels il vit : « Des peaux, des braies grossièrement cousues, les garantissent mal du froid ; leur visage est la seule partie du corps à découvert. Souvent on entend résonner, en se choquant, les glaçons qui hérissent leur chevelure ; souvent on voit luire dans leur barbe le givre argenté[6]. » Le pays lui-même est très hostile : froid, « haïssable », menacé par les barbares[7]. Ces descriptions s'opposent au portrait de Rome, la ville civilisée au climat tempéré.

La noirceur de cette image de Tomis ne correspond sans doute pas totalement à la réalité : un substrat de culture et de langue grecques devait survivre, et les attaques des Gètes étaient somme toute sporadiques. Ovide exploite donc l'ignorance de ses lecteurs romains : il exagère la rudesse de ses conditions de vie pour les impressionner[8]. Il s'attarde longuement sur les souffrances qu'il endure. Elles sont d'abord physiques : il est constamment malade, il a la fièvre[9]. Il est rongé par la crainte et la solitude, au point de perdre l'inspiration : « Le malheur a épuisé mon génie [...] : [ma veine] s'est tarie, faute d'exercice, et a péri desséchée par suite d'une longue inaction[10]. »

Ovide tente alors de rejoindre Rome en imagination : il décrit un triomphe comme s'il y avait assisté[11]. Il se revoit en présence de sa femme, restée à Rome, mais ces brefs instants de joie ne font qu'accentuer le sentiment de solitude[12]. L'exil inverse les rôles : à Tomis, c'est Ovide le barbare, son statut de poète ne signifie rien, son latin n'est pas compris. Il n'a personne à qui parler : son latin se corrompt, se mêle de mots gètes. L'exil aboutit finalement à son incapacité à composer des vers[13].

Auguste, responsable de l'exil d'Ovide, est un personnage important du recueil : le livre II n'est ainsi constitué que d'une longue élégie adressée au prince et l'appelant, comme de nombreux autres passages, à reconsidérer son arrêt d'exil. L'éloge du prince touche souvent à l'obséquiosité, mais la réalité conduit le poète à mettre en doute certains aspects de la propagande augustéenne : la paix d'Auguste n'atteint pas le monde entier, puisque Tomis est encore l'objet d'attaques barbares, et la clémence du prince n'a pas encore touché Ovide[14]. Le poète défend avec ardeur L'Art d'aimer, qui apparaît ainsi comme une des causes de son exil.

Ovide convoque aussi fréquemment sa muse, avec qui il entretient une relation d'amour et de haine : « peut-être ma Muse désarmera-t-elle la colère qu'elle a provoquée[15] » ; elle est à la fois responsable de son exil à cause de L'Art d'aimer, et sa chance de convaincre Auguste de le rappeler à Rome. Des sentiments contraires concernent aussi les destinataires des lettres : il a confiance en sa femme restée à Rome et l'appelle à lui rester dévouée ; il supplie ses amis d'intercéder pour lui et les accuse violemment de l'avoir oublié. L'exil provoque chez Ovide une nervosité et une confusion de sentiments inédites[16].

Postérité[modifier | modifier le code]

Dans Les Regrets, Joachim Du Bellay inverse les lieux d'exil : c'est à Rome qu'il souffre d'être loin de sa patrie, lui qui, comme Ovide, se considère comme plus malheureux qu'Ulysse[17]. Ossip Mandelstam publie ses propres Tristes en 1922, où il aborde l'exil politique. Salman Rushdie reprend le deuxième livre des Tristes dans son essai In Good Faith et cherche à son tour à comprendre pourquoi Les Versets sataniques ont subi de telles accusations[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Hardie 2006, p. 233
  2. II, 207
  3. Les citations sont extraites de la traduction de Nisard 1838
  4. III, 5, 52
  5. Hardie 2006, p. 234
  6. III, 10, 19-22
  7. Respectivement III, 10, 9 ; V, 7, 43 ; III, 10, 7.
  8. Hardie 2006, p. 235
  9. III, 3, 3 et V, 13, 5
  10. III, 14, 33-36
  11. Tristes, IV, 2, 19-56
  12. Hardie 2006, p. 237
  13. Hardie 2006, p. 238
  14. Hardie 2006, p. 240
  15. II, 21
  16. a et b Hardie 2006, p. 242
  17. Hardie 2006, p. 297

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Éditions en français[modifier | modifier le code]

  • M. Nisard, Œuvres complètes, Paris, J.-J. Dubochet et Compagnie,‎ (lire en ligne)
  • Jacques André (édition et traduction), Tristes, Les Belles Lettres, coll. « des universités de France »,‎
  • Les Tristes, traduit du latin et présenté par Dominique Poirel, Éditions de la Différence, coll. « Orphée », Paris, 1989.

Études[modifier | modifier le code]

  • (en) Philip Hardie (dir.), The Cambridge Companion to Ovid, Cambridge University Press,‎

Liens externes[modifier | modifier le code]