Socio-histoire

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Ne doit pas être confondu avec Psychohistoire.

La socio-histoire est une approche historique apparue dans les années 1990 avec une méthodologie propre empruntant des éléments à la sociologie et aux autres disciplines des sciences sociales. N'ayant pas d’aspiration théorique, elle se présente comme une « boîte à outils ». Son objectif est de comprendre, à la lumière du passé historique, comment les choses du présent fonctionnent. En mettant l'accent sur l'étude des relations à distance et la socio-genèse des phénomènes, elle se distingue de l'histoire sociale, de la sociologie historique et de la microhistoire. Ses représentants en France sont l'historien Gérard Noiriel et le sociologue Michel Offerlé, qui co-dirigent la collection Socio-Histoires aux éditions Belin[1].

La rencontre de l'histoire et de la sociologie[modifier | modifier le code]

L’histoire et la sociologie se sont pour la première fois combinées lors du tournant de 1929 avec la création des Annales par Marc Bloch et Lucien Febvre. Ces derniers inauguraient des discussions entre deux disciplines (historique et économique) avec des innovations de la sociologie. Cela a amené à la naissance de l’histoire-problème, c’est-à-dire l’analyse des faits qui dépendent du présent par une méthode régressive et comparative. Mais ce n’est qu’à partir des années 1990 que la socio-histoire apparaît en succédant à l’histoire économique et sociale des années 1950-1960. Cette nouvelle discipline reprend également le tournant de l’anthropologie des années 70: elle étudie les individus réels dans le cadre de leurs activités quotidiennes en laissant les entités collectives définies à l’aide de critère objectifs[2]. Depuis les années 1990, la définition de la socio-histoire n’est pas entièrement établie[2]. D'après Gérard Noiriel, la socio-histoire combine les « principes fondateurs » des deux disciplines[3]. Parmi les précurseurs de la socio-histoire, on compte les figures clés suivantes : Marc Bloch (historien), François Simiand et Maurice Halbwachs (sociologues durkheimiens) ainsi que Norbert Elias (sociologie historique). Leurs différents apports à la connaissance du monde social apparaissent comme fondamentaux. D'autres sociologues, comme Max Weber ou Pierre Bourdieu ont nourri la réflexion de la socio-histoire, même si cette dernière n'adopte pas les mêmes ambitions théoriques[4]. Les principes fondamentaux de la recherche historique, la méthode critique des sources, l'historicisation des concepts et des catégories employés sont couplés avec l'étude des faits sociaux, leur processus et leur temporalité[5]. Toutes les démarches des sociologues et des historiens visant à une connaissance du monde social en profondeur ont contribué à forger la pratique socio-historique.

Les principes de la socio-histoire[modifier | modifier le code]

D'abord, la socio-histoire consiste en l'étude du passé dans le présent. Selon Norbert Elias: « Le socio-historien veut mettre en lumière l'historicité du monde dans lequel nous vivons, pour mieux comprendre comment le passé pèse sur le présent »[6]. Autrement dit, il s'agit de découvrir comment les choses fonctionnent et non ce qui se joue[7]. Cette approche implique une analyse qui reprend des principes de la sociologie. Par exemple, l'analyse des relations à distance : « Grâce l'invention de l'écriture et de la monnaie, grâce au progrès techniques, les hommes ont pu nouer entre eux des liens dépassant largement la sphère des échanges directs, fondés sur l'interconnaissance »[8]. C’est-à-dire, en empruntant à la sociologie l'intérêt pour le « lien social », la socio-histoire étudie les relations à distance. Elles sont de fait au centre de son analyse. Cela lui permet de dénouer et révéler « les fils invisibles » qui relient des gens qui ne se connaissent pas entre eux et d'en étudier les différentes formes d'interdépendance. En reprenant aussi le vocabulaire spécifique à la sociologie pour signifier les relations sociales entre les individus et les interdépendances : « configuration », « groupement », « communauté », « groupes/catégories socio-professionnels », « groupes socio-administratifs »[9]. La socio-histoire ne rejette pas tous les courants. Ceux-ci ont leurs légitimités propres, offrant des outils qui permettent d’éclairer certains aspects de la réalité. La discipline s’applique surtout à toutes les périodes en rejetant la distinction des périodes par la chronologie[10] . Le socio-historien rejette également la confusion entre science et politique tout comme entre l’histoire et la mémoire. Il entend se démettre de tout jugement de valeurs et respecter la distanciation nécessaire par rapport au sujet étudié. En d’autres termes, la socio-histoire s'intéresse à la « genèse » des phénomènes qu'elle étudie [11]. Ainsi, la socio-histoire étudie les acteurs plus que les structures mais resituant ces derniers dans le tissu social, psychologique, culturel, politique dans lequel ils évoluent. Mais elle n’oublie pas d’incorporer également l’analyse des relations de pouvoir notamment les situations conflictuelles. Dans cette perspective, elle s'intéresse au problème de la « domination sociale », de la « solidarité sociale » et du pouvoir symbolique notamment à travers la question importante du langage (emprunt à Bourdieu).

Quant à François Buton et Nicolas Mariot, ils résument l'approche socio-historique appliquée à la science politique de la façon suivante : « On dirait volontiers que son penchant la porte à la fois vers la restitution la plus fine possible des logiques de construction des institutions, au sens anthropologique du terme, et vers l'investigation la plus approfondie possible du rapport des individus (acteurs, agents…) à ces mêmes institutions »[12].

Dialogue interdisciplinaire[modifier | modifier le code]

L'approche socio-historique s'oriente sur la connaissance du monde social, mais elle peut être également appliquée pour des problématiques économiques, politiques ou culturelles du temps présent ou du passé. Ainsi, le socio-historien utilise les sciences sociales pour servir utilement sa démonstration : il peut ainsi avoir recours à l'observation participante de l'anthropologie, à l'enquête ethnographique, aux statistiques, aux outils de la psychologie sociale. François Buton et Nicolas Mariot mettent aussi l'accent sur la possibilité "de questionner l'unité des sciences de l'homme à partir des règles de 'scientificité' mises en place dans la première moitié au siècle dernier"[13].

La socio-histoire présente également un apport sur le plan épistémologique. Il s'agit de "surmonter la distance" entre les disciplines, de croiser les questionnements, les pratiques, d'interroger les conditions de transferts des outils et des concepts mobilisés pour une étude. Elle suppose donc un "goût" pour la connaissance des travaux des autres disciplines, le dialogue épistémologique et l'échange[14]. En ce sens, la socio-histoire est une pratique qui requiert une certaine maîtrise des concepts des sciences sociales.

Citons comme exemple l’étude du vote mise en avant dans l’approche socio-historique en science-politique. Le but est l’analyse de ce qui a rendu les résultats du vote possible, en d’autres termes la politisation. Et saisir le processus d’institutionnalisation de l’espace politique, c’est-à-dire revenir sur les processus de construction de la réalité sociale. Et cerner les rapports entre le social et le politique (les opinions, la démocratie semi-directe, etc.). De plus, si la socio-histoire permet une recherche par un dialogue interdisciplinaire, Bertrand Badie met en évidence le défaut dit « évolutionniste » de la socio-histoire. Selon lui, elle n’analyse le changement social que comme le résultat d’une évolution programmée des systèmes sociaux. La socio-histoire réalise une généralisation trop grande de ses résultats d’investigation. Tout en privilégiant trop la lecture, l’explication génétique par le passé des transformations. Pourtant, les adeptes de la socio-histoire se défendent en admettant leurs consciences de la singularité de chaque situation historique ainsi que la nécessité d’un examen critique qu’une notion mobilise pour l’étude du présent[15].

Exemples de travaux en socio-histoire[modifier | modifier le code]

Les études socio-historiques sont très diversifiées. On peut citer le travail de Gérard Noiriel sur la socio-genèse des formes du lien social dans le cadre de l’État-nation, celui du sociologue Christian Topalov sur la naissance de la catégorie chômage, celui du sociologue Michel Offerlé sur le monde politique et le vote, celui de l'historienne Liêm-Khê Luguern sur les travailleurs indochinois ou d'Emmanuelle Saada sur les métis de l'Empire français[16]. De nombreux travaux de science politique ont adopté depuis les années 1990 l'approche socio-historique[17]. Enfin, Alain Desrosières s'est intéressé à la socio-histoire de la statistique dont il est le fondateur[18].

Voici une liste de travaux (donnée à titre purement indicatif et qui mériterait d'être complétée par les spécialistes).

  • Luc Boltanski, Les Cadres. La formation d'un groupe social, Paris, Les éditions de Minuit, coll. Le sens commun, 1982.
  • Luc Boltanski, La Souffrance à distance : morale humanitaire, médias et politique, Paris, Métailié, coll. Leçons de choses, 1993. (nouvelle édition : Gallimard, 2007).
  • Sylvie Burgnard, Produire, diffuser et contester les savoirs sur le sexe : une sociohistoire de la sexualité dans la Genève des années 1970, Bern / Bruxelles, P. Lang, coll. Population, family, and society, 2015.
  • François Buton, L’administration des faveurs : l'État, les sourds et les aveugles, 1789-1885, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. Histoire, 2009.
  • Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, coll. L’univers historique, 1990.
  • Roger Chartier (dir.), La Correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Paris, Fayard, 1991.
  • Roger Chartier, L'Ordre des livres. Lecteurs, auteurs, bibliothèques en Europe du XVIe au XVIIIe  siècle, Aix-en-Provence, Alinéa, coll. De la pensée. Domaine historique, 1992.
  • Sylvie Courtine, Le corps criminel : approche socio-historique des représentations du corps des criminels, thèse d’Histoire, EHESS, 2003.
  • Yves Déloye, Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, collection "Repères", 2007.
  • Alain Desrosières, Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques, Paris, La Découverte, coll. Sciences humaines, 2014.
  • Laurent Dornel, La France hostile : socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Paris, Hachette Littératures, 2004.
  • Alain Garrigou, Le Vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Paris, FNSP, 1992.
  • Nathalie Hugot-Piron, Les « cadres âgés », histoire d’une catégorie de chômeurs, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. Pour une histoire du travail, 2014.
  • Olivier Ihl, La fête républicaine, Paris, Gallimard, "Collection Bibliothèque des histoires", 1996.
  • Olivier Ihl, Jean-William Dereymez, Gérard Sabatier, Dir., Un cérémonial poitique. Les voyages officiels des chefs d'État, Paris, L'Harmattan, 1998.
  • Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes : socio-histoire d'un engagement improbable, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.
  • Solène Jouanneau, Les imams de France. Une autorité religieuse sous contrôle, Paris, Éditions Agone, coll. L'ordre des choses, 2013.
  • Dominique Kalifa, La Culture de masse en France. 1, 1860-1930, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2001.
  • Martine Kaluszynski et Sophie Wahnich (dir.), L’État contre la politique ? Les expressions historiques de l’étatisation, Paris, L’Harmattan, coll. Logiques politiques, 1998.
  • Jürgen Kocka (dir.), Les Bourgeoisies européennes au XIXe siècle, Paris, Belin, coll. Socio-Histoires, 1996.
  • Sandrine Kott, Le Communisme au quotidien. Les entreprises d'État dans la société est-allemande, Paris, Belin, coll. Socio-Histoires, 2001.
  • Giovanni Levi, Le Pouvoir au village. Histoire d'un exorciste dans le Piémont au XVIIe siècle, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des histoires, 1989 (1985).
  • Liêm-Khê Luguern, Les « travailleurs indochinois » : étude socio-historique d'une immigration coloniale (1939-1954), thèse, Histoire et civilisations, EHESS, 2014.
  • Judith Lyon-Caen, La lecture et la vie. Une histoire des usages du roman au temps de Balzac, Paris, Tallandier, 2006.
  • Gérard Noiriel, Le Creuset français. Histoire de l'immigration (XIXe-XXe siècle), Paris, Seuil, 1988.
  • Gérard Noiriel, État, nation et immigration, Paris, Gallimard, « Folio », 2001.
  • Gérard Noiriel (dir.), L'identification. Genèse d'un travail d’État, Paris, Belin, coll. Socio-Histoires, 2007.
  • Gérard Noiriel, Chocolat clown nègre. L'histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française, Paris, Bayard, 2012.
  • Michel Offerlé, Sociologie des groupes d'intérêt, Paris, Montchrestien, coll. Clefs.Politique, 1994.
  • Michel Offerlé (dir.), La profession politique XIXe-XXe, Paris, Belin, coll. Socio-Histoires, 1999.
  • Renaud Payre et Gilles Pollet, Socio-histoire de l'action publique, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2013.
  • Marc Rivere, Socio-histoire du vélo dans l’espace urbain. D'une écologie politique à une économie médiatique… : Toulouse, Genève, Saragosse, thèse de Géographie, Université de Toulouse 2, 2009.
  • Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 1992.
  • Jean Ruhlmann, Ni bourgeois ni prolétaires : La défense des classes moyennes en France au XXe siècle, Paris, Seuil, coll. L’univers historique, 2001.
  • Emmanuelle Saada, Les enfants de la colonie : les métis de l'Empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007.
  • Charles Tilly, Contrainte et capital dans la formation de l'Europe, 990-1990, Paris, Aubier, coll. Aubier histoires, 1992 (1990).
  • Christian Topalov, Naissance du chômeur 1880-1910, Paris, Albin Michel, coll. L’évolution de l’humanité, 1994.
  • Hans-Ulrich Wehler, Essais sur l'histoire de la société allemande, 1870-1914, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2003.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Collection Socio-Histoires », sur Belin (consulté le 20 avril 2015)
  2. a et b Conférence de Gérard Noiriel : "Qu'est-ce que la socio-histoire?", Canal U, 28 octobre 2009.
  3. Gérard Noiriel, Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2006, [p. 3]
  4. Gérard Noiriel, op. cit., , p. 24-35 ; 41-46
  5. François Buton et Nicolas Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, Paris, Presses universitaires de France, , p. 11
  6. a et b Gérard Noiriel, op. cit., , p. 4
  7. Buton, François et Mariot, Nicolas, « Socio-histoire », in Encyclopedia Universalis, « Les notionnaires », vol. 2, 2006
  8. a et b Gérard Noiriel, op. cit., 2006, p. 4
  9. « Gérard Noiriel, Introduction à la socio-histoire (Recension de Philippe Hamman) », sur Questions de communication, (consulté le 21 avril 2015)
  10. Noiriel, Gérard, Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, Collection Repères, 2006.
  11. « Gérard Noiriel, Introduction à la socio-histoire (Recension de Philippe Hamman) » [archive], sur Questions de communication, octobre 2006(consulté le 21 avril 2015)
  12. François Buton et Nicolas Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, op. cit., p. 10
  13. François Buton et Nicolas Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, op. cit., p. 13
  14. François Buton et Nicolas Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, op. cit., p. 12
  15. Deloye, Yves et Voutat, Bernard (sous la dir.), Faire de la science politique. Pour une socio-histoire du politique, Paris, Belin, coll. Socio-histoires, 2002.
  16. « François Buton et Nicolas Mariot, entrée « Socio-histoire » du Dictionnaire des idées, 2e volume de la collection des « Notionnaires » de l’Encyclopaedia Universalis, 2006, p. 731-733. », sur Jourdan ENS (consulté le 20 avril 2015)
  17. François Buton et Nicolas Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, op. cit., p. 23-44 (ch. 1 : François Buton, "Portrait du politiste en socio-historien : la 'socio-histoire' dans les sciences politiques".
  18. « Alain Desrosières, Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (Recension d'Eric Keslassy) », sur Lectures, (consulté le 21 avril 2015)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Buton, François et Mariot, Nicolas, « Socio-histoire », in Encyclopedia Universalis, « Les notionnaires », vol. 2, 2006.
  • Buton, François et Mariot, Nicolas (sous la dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, Paris, Presses universitaires de France, 2009.
  • Deloye, Yves et Voutat, Bernard (sous la dir.), Faire de la science politique. Pour une socio-histoire du politique, Paris, Belin, coll. Socio-histoires, 2002.
  • Guibert, Joël et Jumel, Guy, La socio-histoire, Paris, Armand Colin, Collection Cursus. Série sociologique, 2002.
  • Noiriel, Gérard, Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, Collection Repères, 2006.
  • Offerlé, Michel, « Socio-histoire », in Perrineau, Pascal et Reynié, Donimnique, Le Dictionnaire du vote, Paris, Presses universitaires de France, 2001.

Liens externes[modifier | modifier le code]