Légende du temple d'Apollon à Polignac

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Gravure illustrant le livre de Gabriel Syméon[1].

L'existence d'un temple d'Apollon sous ou dans les ruines du château de Polignac, dans la Haute-Loire, est une légende ancienne. Les arguments de ses propagandistes étaient déjà réfutés au milieu du XIXe siècle[2]. La mise au jour de matériels antiques sur le site ne change rien à la donne : pour qu'il y ait temple antique, il faudrait qu'il y ait des substructions de ce bâtiment, dûment authentifiées par des fouilles, sous ou dans les ruines du château féodal, seules preuves recevables.

Ancienneté de la famille de Polignac et de son château[modifier | modifier le code]

La famille de Polignac est une des plus anciennes de France. De manière quasi-certaine, elle peut remonter, par la généalogie de la première maison de Polignac, jusqu'au IXe siècle (vers 860).

On a longtemps prétendu, et ce depuis la fin du XVe siècle, la faire remonter aux premiers siècles de l'ère gallo-romaine, au temps du paganisme renforçant sa prééminence historique et politique dans la région du Puy-en-Velay.

Selon un courant historiographique assez homogène, avant la forteresse féodale de Polignac, il existait sur le rocher un temple d'Apollon et les premiers membres de la famille en étaient les prêtres.

L'argument le plus souvent usité pour affirmer cette ascendance mythique est l'appartenance à cette famille, de Sidoine Apollinaire (430-489), évêque de Clermont-Ferrand et poète célèbre, dont les grands-parents étaient païens[3].

D'où, d'après certains chercheurs, les similitudes entre Polignac et Apollinaire voire Apollon, et les constructions sémantiques qui en découlèrent.

Les vestiges supposés d'un temple d'Apollon[modifier | modifier le code]

Dessin de la prétendue tête d'Apollon, publié en 1823 par Mangon de la Lande.

Divers éléments ont été mis en avant pour étayer la légende du temple d’Apollon.

  • Le masque :

Le masque d'Apollon est une pierre antique de granit gris qui dessine en relief les traits d'un homme doté d'une large chevelure et d'une barbe foisonnante. Ses dimensions sont d'1,15 m de hauteur et 1,20 m de largeur.

Les traditions ont fait de cette statue une idole, une représentation du dieu Apollon qui aurait eu son culte sur le rocher où se dresse actuellement le château de Polignac. C'est avec l'avènement du christianisme et l'évangélisation de saint Georges que le culte aurait disparu.

Une explication plus prosaïque existe : il s'agit d'un masque de fontaine, la bouche ouverte du personnage ayant servi à rejeter l'eau (au moyen d'un tube en plomb, aujourd'hui disparu). De plus, comme Apollon n'est jamais représenté barbu, cette tête évoque davantage Jupiter ou Neptune que cette divinité[4].

C'est aussi une pierre d'arkose, un grès quartzeux de même nature que le masque d'Apollon et de bien des vestiges gallo-romains de la région. Elle mesure 0,83 m de haut, 0,50 m de largeur et 0,42 m d'épaisseur. L'inscription rappelle le nom de l'empereur Claude (1er août 10 av. J.-C. – 13 octobre 54) :

                                                   TI CLAVDIVS, CAES
                                                   AVG. GERMANIC.
                                                   PONT. MAX. TRIB.
                                                   POTEST. V. IMP.
                                                   XI. P. P. COS III[5]

Que l'on peut traduire par

                                                   Tibère, Claude, César,
                                                   Auguste, Germanicus,
                                                   Souverain Pontife, cinq fois tribun,
                                                   onze fois Imperator,
                                                   Père de la Patrie exerçant son 3e consulat.

Cette pierre a longtemps fait croire à la venue de l'empereur à Polignac. Des auteurs ont assuré qu'il était venu là pour consulter les oracles d'Apollon.

Les hypothèses les plus sérieuses en font un milliaire ou un socle de statue.

Dessin de la margelle, publié en 1823 par Mangon de la Lande.
  • Le « Puits de l’Oracle » ou la « crypte d’Apollon » :

Puits mythique que l’on prit pour une prison, ou encore le départ d’un souterrain pour sortir du château. C’est une salle souterraine d’environ 7 m de côté séparée en deux parties par une rangée de 5 arcades d’époque romane. Elle servait de réserve d’eau pour alimenter la vie au château. Au-dessus de la margelle se tenait le « masque d’Apollon ». Et la partie souterraine aurait été la crypte où se tenaient les serviteurs d'Apollon.

  • Le « Puits de l’abîme » :

Il s’agit d’un puits gigantesque de 83,5 m de profondeur et de 6 m de diamètre. Creusé tout entier dans le roc, il descend jusqu’au niveau de la vallée. Sa vocation était de fournir de l’eau en cas de siège du château. La légende en fait un porte-voix souterrain pour les fourberies des prêtres d'Apollon.

La légende[modifier | modifier le code]

Ruines du château-fort de Polignac au début du XXe siècle.

C'est avec Gabriel Symeoni au XVIe siècle que la légende du temple d'Apollon prend son envol. Au XIXe siècle les érudits Charles Gabriel Mangon de la Lande (1770-1847), François Gabriel de Becdelièvre (1778-1855), Auguste Aymard (1808-1889) ou encore Albert Boudon-Lashermes (1882-1967) en seront les plus ardents défenseurs.

Tout aurait commencé il y a fort longtemps… Jadis, un pèlerin désireux de connaître ce que lui réservait l’avenir, voulut se rendre à Polignac, haut lieu du paganisme, connu pour ses oracles. Le consultant devait se rendre au pied du château où se trouvait un oratoire. Là, se tenait un prêtre d’Apollon qui interrogeait les visiteurs sur les questions qu’ils voulaient poser au dieu ou sur les vœux qu’ils voulaient prononcer. Une fois renseigné, le prêtre indiquait le chemin pour arriver jusqu’à l’oracle. Le pèlerin déposait ses offrandes et commençait son « ascension ».

Aussitôt que le voyageur s’éloignait, le prêtre s’infiltrait sous la roche par un passage souterrain. Parvenu au fond, il se trouvait sous une grande excavation percée en forme d’entonnoir depuis la base jusqu’à la cime du rocher. Ainsi la cavité mystérieuse nommée « puits de l’abîme » servait d’immense porte-voix pour communiquer aux prêtres les questions qui allaient leur être posées. Le temps que le voyageur parvienne au sommet, les prêtres d’Apollon commençaient les préparatifs de la supercherie ainsi que la réponse à donner. Ils descendaient dans salle souterraine du temple, nommée « puits de l’oracle », sous le masque d’Apollon scellé à la verticale sur la margelle du puits.

Tandis que le pèlerin arrivait, quelque peu essoufflé par sa progression, il entrait dans « le temple » avec les idées embuées puis se trouvait soudain, surpris et inquiet, face à une tête gigantesque et majestueuse : le masque se mettait alors à parler d’une voix caverneuse et infernale pour confier ses suprêmes décrets au badaud stupéfait. La « gueule d’Apollon » lui donnait la réponse à la question qu’il n’avait pas encore posée.

Les réfutations de la légende[modifier | modifier le code]

Les réfutations de la légende ne datent pas d'aujourd'hui. Dans son Magasin pittoresque de 1854[6], Edouard Charton les résumait déjà.

S'opposant aux apollomanes qui défendaient l'existence d'un temple antique dédié à Apollon ou à d'autres divinités sur le rocher, certains spécialistes (l'Abbé Lebeuf, Mérimée, Félix Grellet) affirmaient que le masque d'Apollon et la pierre de Claude pouvaient fort bien avoir été apportés à Polignac par d'anciens châtelains férus d'Antiquité.

Ces anti-apollomanes faisaient valoir que les plus anciens textes donnent à Polignac le nom de Podempniacum (où l'on reconnaît le latin podium, montagne escarpée, « puy »)[7] (vers 934), et non celui d'Appollianicum, que l'on ne trouve qu'à partir du XIIIe siècle.

Ils rejetaient l'affirmation que Sidoine Apollinaire soit le fils d'un prêtre d'Apollon. En effet, lorsque celui-ci parle de la conversion de son père (« Primus de numero patrum suorum / Sacris sacrilegis renuntiavit »), il dit simplement que ce dernier renonça au culte des dieux païens et non à la prêtrise.

On sait aujourd'hui que cette dernières hypothèse ne repose que sur un texte mal traduit d'une lettre de Sidoine parlant d'une solide maison (solidae domus) où se rendait le saint évêque de Clermont.

Tout récemment, de nouvelles lumières ont été apportées par Bérangère Dumalle dans une thèse soutenue en 2006[8]. Travaillant notamment à partir de l'œuvre de reconstitution documentaire d'Antoine Jacotin (Preuves de la maison de Polignac, 1905), elle évoque, dans son étude archivistique, « Le 'piège' du 'temple d'Apollon' (...), lieu littéraire créé vers la fin du Moyen Âge et colporté au fil des siècles par divers auteurs, qui voulait qu'un temple païen dédié au dieu des arts eût précédé le château, mais auquel les témoins de l'époque moderne voulurent assigner un lieu précis encore visible à leurs yeux ». Et de conclure : « Cherchant à savoir si ce lieu pouvait renseigner l'histoire architecturale médiévale du château, on a constaté que, parce qu'imaginé, il avait migré au fil des descriptions, lesquelles donnaient donc autant de clefs d'approche du site dans un état plus ou moins ancien ».

Des remplois antiques dans le château ?[modifier | modifier le code]

Pendant longtemps, le masque d'arkose et l'inscription de Claude furent les seuls éléments mis en avant pour affirmer la présence d'un temple antique dédié à Apollon.

Aujourd'hui, de nouvelles affirmations voient le jour quant à l'antiquité du lieu, prenant argument de la présence de remplois supposés gallo-romains dans la maçonnerie du château et dans le village et de matériels archéologiques issus des fouilles.

Depuis 2000 l'historien Alexandre Pau mène des recherches sur le château. En octobre 2007, sa thèse de doctorat intitulée « L'invention de Polignac », vient faire un point complet sur la question[9]. Selon l'auteur, d'importants blocs d'arkose d'époque gallo-romaine se retrouveraient enchâssés à la base des parties les plus anciennes du château (fin XIe siècle). Il y en aurait aussi dans le rempart entre la roche et les murs[10]. D'où la déduction d'une part que le matériau était présent avant que les châtelains ne construisent leur forteresse et d'autre part que ces derniers se sont servis sur un ou plusieurs monuments environnants.

Le château à l'époque romane[modifier | modifier le code]

Les recherches encore plus récentes de Judicaël Niault de la Soudière sur les parties romanes[11] et celles d'Alexandre Pau sur la chambre d'Apollon[12] donnent des informations inédites sur l'ancienneté, les fonctions et les décors mythologiques du château à une époque tardive (fin XIe, XIIe siècles).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Gabriello Symeoni, Le sententiose imprese [...], la figura e tempio d'Apolline in Velay [...], Lyone, G. Roviglio, 1560
  2. Voir Edouard Charton, Le magasin pittoresque, 22e année, 1854, p. 269-270.
  3. De Guillaume Paradin (vers 1510-1590) à Gaspard Chabron (1570- v. 1650), un courant historiographique assez homogène rattache les vicomtes de Polignac à la maison gallo-romaine des Apollinaire et plus particulièrement à sa figure de proue le célèbre et puissant évêque de Clermont, saint Sidoine (v. 431-v. 487).
  4. « Qu'il me suffise de constater que le masque est barbu, et l'on sait que jamais barbe ne fut attribuée à Apollon », écrivait en 1838 Prosper Mérimée dans Notes d'un voyage en Auvergne.
  5. La première lettre est effacée : il faut sans doute lire XXI.
  6. Cf note 2.
  7. Ils faisaient remarquer également que Podempniacum avait donné Polignac tout comme Solempniacum avait donné Solignac.
  8. Bérangère Dumalle, Les châteaux de l'orbite des Polignac en Velay (XVIIIe-XVIe siècles), École des Chartes, 2006.
  9. Alexandre Pau, L’invention de Polignac, 4 vol., sous la direction de Monsieur Christian Amalvi, thèse de doctorat d’histoire contemporaine, Montpellier : Université Paul Valéry, 2007, 1106 p.
  10. De même on en rencontre dans les maisons du bourg. Auguste Aymard a retrouvé des cippes dans l'église de Polignac. Les dernières fouilles archéologiques (celles de Louis Simonnet en 1984 et celles du groupe Hadès en 2003) montrent que le site de Polignac a été occupé à l'époque de la Tène III (vers 150 avant Jésus-Christ) et à l'époque gallo-romaine. Un historique du peuplement du lieu depuis la préhistoire a même été reconstitué par A. Pau.
  11. Judicaël Niault de la Soudière, Château de Polignac : découverte d'un premier palais civil roman, Cahiers de la Haute-Loire, 2007.
  12. Alexandre Pau, La « chambre d'Apollon » du château de Polignac et ses peintures murales, Cahiers de la Haute-Loire, 2007.


Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Odin, Sensuit la Fondation de la saincte église et singulier oratoire de Nostre-Dame du Puy, translate de latin en françois ; et comment le devot ymage fut trouve par Hieremye le prophete. On les vend à Paris en la rue Neufve Nostre-Dame : à l’enseigne de l’Escu de France, s.d. [1471]
  • Gabriel Symeoni, Description de la Limagne d'Auvergne en forme de dialogue, avec plusieurs medailles, statues, oracles, epitaphes, sentences et autres choses memorables et non moins plaisantes que profitables aux amateurs de l'antiquité traduit du livre italien de Gabriel Symeon en langue françoyse par Antoine Chappuys, Lyon, Guillaume Roville,
  • Odo de Gissey, Discours historiques de la très ancienne dévotion à Notre-Dame du Puy, Lyon, L. Muguet, , 636 p.
  • Gaspard Chabron, Histoire de la Maison de Polignac, c. 1625, manuscrit
  • Barthélemy Faujas de Saint Fond, Recherches sur les volcans éteints du Vivarais et du Velay, Grenoble, Joseph Cuchet, , 459 p.
  • Mangon de la Lande, Essais historiques sur les antiquités du département de la Haute-Loire, Saint Quentin, Tilloy, , 240 p.
  • Prosper Mérimée, Notes d’un voyage en Auvergne, Extrait d’un rapport adressé à M. le ministre de l’Intérieur, Paris, Librairie de H. Fournier, , 414 p.
  • Auguste Aymard, « Notices relatives à des découvertes d’inscriptions gallo-romaines au village de Polignac et au Puy », Annales de la Société d’agriculture du Puy, Le Puy,‎ 1855-1856
  • Francisque Mandet, Histoire du Velay, vol. 7 vol., Le Puy, Marchessou, 1859-1862
  • Estienne Médicis, Le Livre De Podio, ou Chroniques d'Étienne Médicis, Le Puy, Chassaing A., 1869-1874
  • Jean Léandre Romain Truchard du Molin, Baronnies du Velay. Vicomté de Polignac, d'après un manuscrit de M. Truchard Du Molin..., Revu et complété par M. Augustin Chassaing,..., Paris, Firmin Didot, , 260 p.
  • Antoine Alexis Duranson, Mémoire sur le département de la Haute-Loire, Le Puy, Impr. de R. Marchesson, , 64 p.
  • Albert Boudon-Lashermes, Le temple d’Apollon à Polignac, Le Puy en Velay,
  • François-Gabriel-Philippe de Becdelièvre, « Quelques notes en réponse à celles publiées par M. Mérimée, sur Polignac, ses antiquités et le musée du Puy », Annales de la Société d'agriculture, sciences, arts et commerce du Puy, Le Puy, vol. t. IX,‎ 1837-1838
  • Jean-Claude Besqueut, « La légende d’Apollon à Polignac », Per lous chamis, vol. 29 et 30,‎
  • Judicaël de la Soudière-Niault, « Château de Polignac : découverte d'un premier palais civil roman », Cahiers de la Haute-Loire, Le Puy,‎
  • Alexandre Pau, Le temple d’Apollon de Polignac. Étude archéologique et historiographique d’une tradition vellave, vol. 2 vol., Montpellier, , 308 p.
    Mémoire de maîtrise d’histoire ancienne, Université Paul Valéry
  • Alexandre Pau, L’usage du passé antique de Polignac dans l’essor d’une sociabilité érudite (1789-1928), Le temple d’Apollon de Bélénus à Poséidon : un thème historiographique, vol. 2 vol., Montpellier, , 398 p.
    Mémoire de DEA d’Histoire de Civilisations de l’Antiquité et du Moyen Âge, Université Paul Valéry
  • Bérangère Dumalle, Les châteaux de l'orbite des Polignac en Velay (XVIIIe - XVIe siècle), École des Chartes,
  • Alexandre Pau, « « Le château d’Apollon » », Bulletin municipal de la commune de Polignac, Le Puy-en-Velay, Les Arts Graphiques, no 34,‎
  • Alexandre Pau, La légende du temple d’Apollon à Polignac, Polignac, éditions du Roure, , 256 p.
  • Alexandre Pau et Christian Amalvi (dir.), L’invention de Polignac, vol. 4 vol., Montpellier, , 1106 p.
    Thèse de Doctorat d’histoire contemporaine, Université Paul Valéry.
  • Alexandre Pau, « La « chambre d'Apollon » du château de Polignac et ses peintures murales », Cahiers de la Haute-Loire, Le Puy,‎

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Pour une étude plus approfondie de ce sujet consulter le site de l'historien Alexandre Pau