Jules Naudet (sociologue)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Naudet.
Jules Naudet
une illustration sous licence libre serait bienvenue
Biographie
Naissance
Voir et modifier les données sur Wikidata (37 ans)
Activité

Jules Naudet, né le , est un sociologue français, chercheur au Centre d'Études de l'Inde et de l'Asie du Sud à l'EHESS[1]. Il est co-rédacteur en chef de La Vie des Idées. Il est spécialiste de l'analyse des mobilités sociales ascendantes et de la sociologie des classes supérieures dans les sociétés françaises, indiennes et américaines. L'apport majeur de ses travaux est de montrer que, si de fortes mobilités sociales existent, « les logiques de reproduction sociale restent la règle »[2] et que le discours évoquant la méritocratie sert souvent à justifier un ordre social inégalitaire.

Travaux en sociologie[modifier | modifier le code]

Après un travail de master 2 à l'IEP de Paris, consacré à la réussite sociale des personnes issues des milieux populaires[3], Jules Naudet a effectué une thèse de doctorat portant sur le même sujet, en France, en Inde et aux États-Unis[4], dont l'ouvrage Entrer dans l'élite est la réécriture. Le sociologue y analyse les conséquences de mobilités sociales fortes sur les individus qui la vivent, et la manière dont, en s’appuyant sur les idéologies présentes dans leur famille, leur école, leur quartier, leur groupe ethnique, leur milieu professionnel, leur belle famille, etc. (le tout formant, d’après l’auteur, une idéologie plus ou moins « instituée ») ils tentent de donner sens à cette ascension sociale et parviennent parfois à réduire la souffrance ressentie par la distance entre le milieu d'origine et le milieu d'arrivée. Dans le cadre comparatif de l'Inde, de la France et des États-Unis, l'auteur montre la diversité des situations[2] : si aux États-Unis, le mythe fondateur du "self made man" permet aux personnes à forte mobilité sociale de donner un sens à leur trajectoire individuellement[5] et si en Inde, l'accession collective des basses castes par la lutte politique permet de garder un attachement fort au milieu d'origine[6], la situation française paraît plus ambigue : le poids des grandes écoles conduit à des ruptures plus difficiles, et l'idéologie républicaine ne permet pas toujours d'atténuer les tensions liées à la mobilité. L'ouvrage pose la question centrale de la méritocratie comme maillon fondamental de la justification de l'ordre social, et de la position ambigue des personnes ayant connu une ascension sociale forte comme porteur de ce message méritocratique, à l'heure où cette mobilité est de plus en plus restreinte : "les classes dominantes parviennent à demeurer stables malgré l'arrivée de nouveaux membres en leur sein", estime l'auteur[7].

L'auteur a poursuivi ces réflexions dans son deuxième ouvrage, Justifier l'ordre social (2013), en comparant les différents types de discours qui permettent, dans des contextes très variés, de justifier les inégalités et plus largement l'ordre social tel qu'il est. Prenant appui sur sa connaissance de l’Inde et du système des castes, il essaye notamment de comprendre en quoi les mécanismes d’exclusion propres à la caste ne sont pas fondamentalement uniques. Il montre ainsi que les idéologies sur lesquelles reposent le racisme ou le sexisme présentent de nombreux points communs avec celle qui motive les discriminations de caste.

Dans Grand patron, fils d'ouvrier (2014) – qui fait partie du projet de Pierre Rosanvallon « Raconter la vie » – il analyse le parcours d'un homme, « Franck », fils d'ouvrier devenu grand patron d'une firme pétrolière internationale. Là encore, la question du récit développé par la personne qui a connu une mobilité ascendante forte est centrale : en utilisant de véritables "quartiers de plèbes" dans sa pratique professionnelle, ce patron défend l'idéal méritocratique en se fondant sur sa propre expérience, justifiant, de facto, les inégalités en place[8]. Ainsi, on perçoit que le discours du mérite porté par un certain nombre de ces personnes concorde totalement avec l'idéologie dominante néo-libérale[9], alors même qu'ils proviennent d'un milieu ouvrier. Il conclut ainsi que ces personnes «… laissent entrevoir la vivacité de l’idéal méritocratique qui, à travers des trajectoires aussi improbables que celle de Franck, parvient à conserver toute sa vigueur en dépit de l’évidence toujours plus criante du creusement des inégalités[10] », conclut l’auteur.

Le dernier livre de l'auteur, écrit avec trois autres sociologiques et intitulé Ce que les riches pensent des pauvres (2017) s'intéresse plus spécifiquement au discours des riches eux-mêmes, sans qu'ils aient connu nécessairement de mobilité ascendante. Le collectif de quatre chercheurs s'est penché sur la manière dont les classes supérieures de plusieurs capitales mondiales (Paris, Delhi, Sao Paulo) jugent les pauvres et justifient leurs stratégies d'auto-ségrégation[11]. Les habitants des "beaux quartiers" ont en effet"tendance à se méfier de la présence des pauvres" et génèrent un discours pour rationaliser la pauvreté et "se donner bonne conscience"[12]. De ce point de vue, il existe "des formes de mise à distance des pauvres qui étaient courantes au XIXe siècle[13]", même s'il existe des contrastes entre les trois villes étudiées.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • (avec Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti), Ce que les riches pensent des pauvres, Le Seuil, Paris, 2017, 352 p.
  • Grand patron, fils d'ouvrier, "Raconter la vie", Collection dirigée par Pierre Rosanvallon et Pauline Peretz, Le Seuil, Paris, 2014, 67 p.
  • (avec Christophe Jaffrelot), Justifier l'ordre social: caste, race, classe et genre, PUF, « La vie des idées », Paris, 2013, 98 p.
  • Entrer dans l'élite. Parcours de réussite en France, aux États-Unis et en Inde, Presses Universitaires de France, « Le Lien Social », Paris, 2012, 315 p.

Articles (sélection)[modifier | modifier le code]

  • « Devenir dominant : Les grandes étapes de l’expérience de la mobilité sociale ascendante », Revue Européenne des Sciences Sociales, vol. 50, 2012, n°1, pp. 161-189.
  • « Mobilité sociale et explications de la réussite en France, aux États-Unis et en Inde. », Sociologie, vol. 3, n°1, 2012, pp. 39-59.
  • « Anthony F. Heath and Roger Jeffery (Eds.): Diversity and Change in Modern India: Economic, Social and Political Approaches. », European Sociological Review, 2011, doi: 10.1093/esr/jcr083.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. https://www.ehess.fr/fr/centre-détudes-linde-et-lasie-sud-ceias
  2. a et b Europe 1, le JDD, 15 juin 2014. http://www.lejdd.fr/Culture/Livres/Naudet-L-elite-renvoie-les-nouveaux-venus-a-leur-pedigree-671627
  3. "L'expérience de la réussite sociale des personnes issues des milieux populaires", Mémoire de Master 2, IEP de Paris, 2005.
  4. "Analyse comparée de l'expérience de la mobilité sociale ascendante intergénérationnelle aux États-Unis, en France et en Inde", thèse de doctorat, IEP de Paris, 2010.
  5. France culture, 23 octobre 2012, https://www.franceculture.fr/emissions/lessai-et-la-revue-du-jour-14-15/entrer-dans-lelite-revue-projet
  6. France culture, 6 octobre 2016, https://www.franceculture.fr/emissions/culturesmonde/minorites-etats-des-lieux-44-inde-la-tectonique-des-castes
  7. Les Inrocks, 15 août 2014, http://www.lesinrocks.com/2014/08/15/actualite/itw-naudet-11519336/
  8. https://www.lemonde.fr/economie/article/2014/05/14/le-recit-exemplaire-de-deux-patrons-partis-de-rien_4416674_3234.html
  9. Mediapart, 16 juillet 2014, https://blogs.mediapart.fr/yves-faucoup/blog/160714/fils-d-ouvrier-grand-patron
  10. Jules Naudet, Grand patron, fils d'ouvrier, "Raconter la vie", Collection dirigée par Pierre Rosanvallon et Pauline Peretz, Le Seuil, Paris, 2014, page 68
  11. Samia Rhalies, "Le sale regard des riches sur les pauvres", L'Humanité, 19 septembre 2017, https://www.humanite.fr/essai-le-sale-regard-des-riches-sur-les-pauvres-642211
  12. France Inter, Serge Paugam dans "Pensez Donc", "Pauvre de nous", 17 septembre 2017. https://www.franceinter.fr/oeuvres/ce-que-les-riches-pensent-des-pauvres-de-b-cousin-c-giorgetti-j-naudet
  13. Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti, Jules Naudet, Ce que les riches pensent des pauvres, Le Seuil, Paris, 2017, p. 275

Liens externes[modifier | modifier le code]