Conditionnel
Le conditionnel est un mode verbal qui, dans la plupart des langues romanes contemporaines, exprime le "futur du passé" : le verbe ainsi conjugué dénote un état ou une action postérieurs à ceux que dénotent la proposition principale ou le contexte. Le mode conditionnel peut aussi exprimer une éventualité, une incertitude, ou atténuer le propos.
Certaines langues signifient tout ou partie de ces valeurs par d’autres moyens. Celles qui disposent de formes spécifiques dans ce but sont appelées « langues à conditionnel »[1].
Le nom « conditionnel » apparaît en français chez Oresme en 1370, puis dans la Grammaire de Port-Royal en 1660[2].
Langues à conditionnel et langues sans conditionnel
[modifier | modifier le code]L'existence d'un même marqueur de la valeur temporelle de futur dans le passé et de valeurs modales, est un trait définitoire des conditionnels des langues romanes, à l'exception notable du roumain. On retrouve cependant des formes équivalentes dans d’autres langues : notamment les créoles, les langues germaniques, le chinois, le thaï et le vietnamien[3].
Langues romanes
[modifier | modifier le code]Le conditionnel n'existe pas en latin. Dans les langues romanes, il est issu d'une périphrase verbale « infinitif + habēre (« avoir ») ». Cette périphrase apparaît en bas latin au début du iiie siècle, où elle s'observe chez les écrivains et théologiens chrétiens, à partir de Tertullien[4].
On peut distinguer trois types de formation du conditionnel dans les langues romanes :
- dans certaines langues, en particulier le florentin et le siennois, et par conséquent, l'italien littéraire, la désinence du conditionnel est issue du verbe habere conjugué au parfait ;
- certaines langues utilisent un système mixte de désinences, issues tantôt de l'imparfait et tantôt du parfait ;
- enfin, certaines langues, et en particulier les langues romanes de France et d'Espagne, utilisent des désinences issues de l'imparfait[5].
Français
[modifier | modifier le code]En français, le conditionnel, ou formes en « -rais », est un temps de l'indicatif. Bien que la tradition le reconnaisse comme un mode à part entière, cette approche est désormais minoritaire chez les grammairiens[6].
Sur le plan morphologique, on distingue deux formes du conditionnel :
- une forme simple, le « conditionnel présent » : « il chanterait » ;
- une forme composée, le « conditionnel passé » : « il aurait chanté »[7].
Le conditionnel présent se forme en ajoutant à la base du futur simple, la désinence -r-, [ʁ], suivie des désinences de l'imparfait (-ais /ɛ/, -ait /ɛ/, -ions /jɔ̃/, -iez /je/, -aient /ɛ/)[8],[9].
Le conditionnel passé est formé de l’auxiliaire "être" ou "avoir" au conditionnel présent, suivi du participe passé[10].
Le conditionnel a une valeur temporelle : il peut exprimer un futur vu à partir d'un moment du passé, ce qui lui vaut parfois le nom de « futur dans le passé ». Il peut également avoir des valeurs modales : expression de l'hypothèse, du potentiel, de l'irréel, d'une demande ou d'un conseil atténué[11].
Langues germaniques
[modifier | modifier le code]Les travaux linguistiques en langues anglaises ne traitent pas d'un temps verbal conditionnel mais de la conditionnalité et des différentes formes de son expression[12]. Cependant, le linguiste André Rousseau suggère que le conditionnel dans les langues germaniques a une origine parallèle à celle du conditionnel dans les langues romanes. De même que la langue romane a formé son futur et son conditionnel à partir de l’auxiliaire habēre, le gotique a formé ces formes verbales avec l'auxiliaire haban « avoir »[13].
Contrairement à une certaine stabilité du choix de l’auxiliaire entre le latin et les langues romanes, le germanique a abandonné l’auxiliaire haban au profit de skulan « devoir » pour le vieil-anglais et de wairþan « devenir » pour le vieux-haut-allemand, ces deux auxiliaires existant déjà en gotique[13].
Anglais
[modifier | modifier le code]L'existence d'un « conditionnel » en anglais est sujette à débat[14]. En anglais, il n’y a pas eu de processus de grammaticalisation de la périphrase would + V aboutissant à la création d’une forme synthétique dédiée[15],[16].
Notes et références
[modifier | modifier le code]Références
[modifier | modifier le code]- ↑ Albrespit et Portine 2012, p. 120.
- ↑ Informations lexicographiques et étymologiques de « conditionnel » (sens 2.B.2.b)) dans le Trésor de la langue française informatisé, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales
- ↑ Bres, Azzopardi et Sarrazin 2012, p. 10.
- ↑ Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. II, éditions Gallimard, coll. « Tel », , 131 p. (ISBN 2-07-020420-0)
- ↑ Meyer-Lübke 1890, vol. II, ch. II, § 322, p. 402.
- ↑
Jacques Bres, « Le conditionnel en français : un état de l'art », Langue française, no 200, (DOI https://doi.org/10.3917/lf.200.0005, lire en ligne) :
« Le débat « le conditionnel est-il un mode ou un temps de l’indicatif ? » — aussi vieux que la grammaire française — n’est toujours pas vraiment réglé, même si la balance penche actuellement du côté du second membre de l’alternative. »
. - ↑ Martin Riegel, Jean-Christophe Pellat et René Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, Presses universitaires de France, (1re éd. 1994) (ISBN 9782130559849), p. 554.
- ↑ Anne Abeillé et al., La Grande Grammaire du français, Arles, Actes Sud, (ISBN 9782330142391).
- ↑ Riegel et Pellat Rioul, p. 445 et 555.
- ↑ Abeillé, II-1-2-3-4.
- ↑ Riegel et Pellat Rioul, p. 555-561.
- ↑ Albrespit et Portine 2012, p. 158.
- 1 2 André Rousseau, « Futur et ‘conditionnel’ dans les langues romanes et germaniques: pour une analyse résolument nouvelle » dans Bres, Azzopardi et Sarrazin 2012, p. 77-84
- ↑ J. Albrespit et H. Portine, « Le “conditionnel” en anglais: prégnance de la modalisation », Faits de Langues, vol. 40, no 1, , p. 157-164 (DOI https://doi.org/10.1163/19589514-040-01-900000021)
- ↑ Bres, Azzopardi et Sarrazin 2012, p. 5.
- ↑ Albrespit et Portine 2012, p. 157.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Jacques Bres, Sophie Azzopardi et Sophie Sarrazin, « Ultériorité du passé et valeurs modales », Faits de Langues, Brill, vol. 40, no 1, (ISSN 1244-5460, DOI https://doi.org/10.1163/19589514-040-01-900000002)
- (it) Arne-Johan Henrichsen, « Il condizionale nell’italiano moderno », Studia Neophilologica, vol. 43, no 1, , p. 101–112 (DOI https://doi.org/10.1080/00393277108587486)
- (it) Alberto Nocentini, « La genesi del futuro e del condizionale sintetico romanzo », Zeitschrift für romanische Philologie, vol. 117, no 3, , p. 367-401 (DOI https://doi.org/10.1515/zrph.2001.117.3.367)
- (it) Mario Squartini, « La relazione semantica tra futuro e condizionale nelle lingue romanze », Revue Romane, vol. 39, no 1, , p. 68-96
- Hans Kronning, « Prise en charge épistémique et non-concordance des temps dans le discours indirect (libre) en français, en italien et en espagnol », Cahiers Sens Public. Langues et textes en contraste, nos 1-2 (13-14), , p. 19-33
- (en) Robert Coleman, « The Origin and Development of Latin Habeo+Infinitive », The Classical Quarterly 2, Cambridge University Press, vol. 21, no 1, , p. 215-232 (JSTOR https://www.jstor.org/stable/637837)
- Wilhelm Meyer-Lübke (trad. Eugène Rabiet et Auguste Doutrepont), Grammaire des langues romanes, Paris, H. Welter,
Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Liste des notions utilisées en linguistique
- Optatif, mode grammatical du désir, de l'espérance