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Les Guérillères

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Les Guérillères
Format
Langue
Auteur
Genres
Science-fiction
Prose poétique (d)
UtopieVoir et modifier les données sur Wikidata
Date de parution
Pays
Éditeurs
Les Éditions de Minuit
Manifest Llibres (d)Voir et modifier les données sur Wikidata

Les Guérillères est un roman de Monique Wittig, paru en 1969 aux éditions de Minuit. Rédigé en prose poétique et influencé par le nouveau roman, il s'apparente au genre de la science-fiction et constitue l'un des textes fondateurs du courant des utopies lesbiennes et féministes des années . À sa sortie, il reçoit une réception mitigée en France, mais est acclamé par la critique féministe américaine dans sa traduction de . Par la suite, il influence durablement la littérature lesbienne.

Photo en noir et blanc montrant Monique Wittig assise sur un banc et coiffée d'une casquette.
Monique Wittig

Les Guérillères met en scène une communauté de femmes, désignées collectivement par le pronom « elles », qui se constituent en tribu de guerrières et mènent une révolution contre le patriarcat[1],[2]. Après une enfance commune, elles grandissent, s’initient à des savoirs consignés dans des « féminaires » et découvrent la symbolique qui entoure le sexe féminin, figuré notamment par le signe circulaire « O », qui est l'un des motifs récurrents du texte[2].

Ces protagonistes, assimilées aux Amazones, s’entraînent et combattent, tout en participant à des danses et rituels collectifs[1],[3]. Leur lutte associe affrontement violent avec les hommes et invention de nouvelles formes de langage, de sociabilité et de symbolisme[1],[3],[4]. Le roman juxtapose ainsi l’espace masculin de la guerre et l’expérience féminine de la communauté, de la danse et de la célébration[5].

Le récit est construit de manière fragmentaire et non chronologique, en trois parties[6], et propose une utopie où les femmes représentent la norme et l’universel[2],[4]. La victoire des guérillères permet de bâtir une société nouvelle, affranchie des mythes et du langage patriarcaux, et d’imaginer une subjectivité féminine en dehors du « contrat social hétérosexuel » (concept défini par Wittig dans La Pensée straight)[3],[4].

Genèse et contexte de rédaction

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Peinture représentant Sappho, avec une lyre, face à un feu de camp.
Sappho, Enrique Simonet.

Publié en , Les Guérillères est le deuxième ouvrage de Monique Wittig, après L’Opoponax () et avant Le Corps lesbien ()[4]. Le roman paraît un an après les événements de , auxquels Wittig participe activement aux côtés des étudiants et des travailleurs en grève. Cette expérience nourrit sa trajectoire d’intellectuelle féministe et contribue à son rôle de théoricienne majeure du féminisme matérialiste et lesbien radical[1],[7].

L’écriture du roman s’inscrit dans le contexte de l’émergence du Mouvement de libération des femmes (MLF) et d’une réflexion militante sur l’hétérosexualité envisagée comme système politique d’oppression : Wittig partage des préoccupations communes avec d’autres autrices de la période, telles que Christiane Rochefort et Françoise d’Eaubonne, qui publient elles aussi des récits allégoriques critiques du patriarcat[8]. L’ouvrage paraît en outre à un moment où se développe aux États-Unis le séparatisme lesbien, dont il reprend certains thèmes et dont il devient rapidement une référence[4].

Les Guérillères est marqué par le féminisme matérialiste, qui, dans la lignée de Simone de Beauvoir et Christine Delphy, conteste l'essentialisation des catégories de sexe et de genre en les replaçant dans le cadre de constructions sociales et idéologiques[9],[10]. Cette perspective se traduit par une méfiance vis-à-vis de toutes les divisions perçues comme « naturelles », qu’il s’agisse de la dualité masculin/féminin ou des étapes de la vie, et par une attention particulière portée au rôle structurant du langage[10].

Monique Wittig revendique aussi un héritage littéraire et symbolique pluriel. Les Guérillères s’inspire des mythes antiques (notamment celui des Amazones) et convoque des figures féminines issues de l’histoire et de la littérature, des sœurs Trung à Simone de Beauvoir, en passant par Antigone et Alexandra Kollontaï[11]. Dans ses écrits théoriques, Wittig cite parmi ses références Sappho, Radclyffe Hall, Sylvia Plath, Violette Leduc et Anaïs Nin, qu’elle considère comme des jalons essentiels de la tradition littéraire lesbienne et féministe[12].

Groupe de femme se battant à cheval, armées d'arcs.
Amazonenschlacht (bataille des Amazones), Rudolf Henneberg, date inconnue.

Genre littéraire et style

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Les Guérillères est considéré comme le premier grand roman utopique lesbien, et est souvent décrit comme un texte fondateur de l’utopie féministe des années [3],[13]. Par son écriture fragmentaire, proche du nouveau roman, l’ouvrage se situe à la frontière de la poésie et du récit[6]. Il se compose de vignettes, de listes et de symboles visuels comme le cercle, ce qui correspond au projet de Wittig de transformer le langage en une « machine de guerre » littéraire, destinée à pulvériser les formes conventionnelles et les représentations hétérosexuelles[14],[15],[16].

Il se rapproche de la science-fiction et du roman d’anticipation, en raison de son usage de motifs épiques et mythologiques, de ses descriptions de guerrières aux armes fabuleuses et de son univers imaginaire oscillant entre passé, futur et merveilleux[16]. Ces choix esthétiques traduisent son projet politique et symbolique : fragiliser les représentations hétérosexuelles et inventer de nouvelles formes d’expression littéraire par un féminin collectif[16]. Ce positionnement l’inscrit dans le courant des fictions spéculatives féministes de la même période, notamment L'Autre Moitié de l'homme de Joanna Russ[16].

Thèmes et interprétations

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Les Guérillères met en scène une communauté de femmes unies sous le pronom collectif « elles », qui constitue le véritable sujet du récit[17]. L’ouvrage imagine une civilisation affranchie de la domination masculine, où la guerre menée contre les hommes aboutit à leur absorption grammaticale et symbolique par le féminin. Cette utopie repose sur la célébration des corps féminins et sur des pratiques collectives, marquée par des symboles tels que le cercle ou le zéro, qui renvoient à la fois à la vulve, à la cyclicité et à l’idée d’un recommencement[18],[19]. L’univers construit par Wittig permet aux femmes de se réapproprier leur désir et leur subjectivité, en occupant la place de l’universel[20].

Le roman développe une critique du patriarcat, en mettant en question la naturalité supposée des catégories de sexe et de genre. Le combat mené par les guerrières se déplace progressivement du champ militaire vers celui du langage et de la représentation, en contestant la logique binaire (homme/femme, sujet/objet) qui structure la culture patriarcale[11],[21]. En adoptant des valeurs traditionnellement associées au masculin, comme la violence et la guerre, les protagonistes réinvestissent ces attributs pour exprimer leur désir de libération et rompre avec le « contrat social hétérosexuel »[19].

Wittig puise dans l’Antiquité et dans les mythes pour construire une nouvelle généalogie féminine. Les guérillères s’inspirent des Amazones, des bacchantes et de Minerve, figure androgyne échappant à la binarité de genre[22]. Le texte multiplie les références à Sappho, dont les fragments constituent à la fois un modèle formel et une source d’inspiration poétique pour sa communauté lesbienne[23]. Par ailleurs, de nombreux mythes androcentrés sont inversés : le feu est volé non par Prométhée mais par des femmes, la Toison d’or devient une toison pubienne célébrée par la tribu[24]. Cette réécriture efface les héros masculins et fait émerger de nouvelles figures collectives, tout en proposant une universalisation du féminin susceptible d’inclure certains hommes qui rejoignent la communauté[25].

En effet, le roman fait du langage l’un des lieux principaux de la lutte politique. Sa structure fragmentaire, fondée sur la répétition du pronom « elles », rejette la linéarité narrative et tente de briser l’ordre symbolique existant, pour imposer le féminin comme neutralité[11],[17],[23].

Les Guérillères paraît en aux Éditions de Minuit. À sa sortie, le roman reçoit une réception plus ambivalente que L’Opoponax (), salué par le prix Médicis[26]. Le roman met mal à l’aise une partie du milieu littéraire, car il remet en cause les fondements de la culture et introduit un sujet nouveau, celui du féminin comme sujet historique[26]. Cette publication marque un tournant dans la carrière de Monique Wittig : l’affirmation explicite d’une perspective féministe et lesbienne conduit à un lectorat plus restreint et spécialisé, même si la critique souligne aussi la valeur poétique et littéraire de son écriture, au-delà du scandale qu’elle provoque[27].

Les Guérillères est traduit en anglais en . Le texte connaît une diffusion importante dans les milieux féministes américains, où il est lu comme un manifeste appelant à la destruction des institutions patriarcales et à l’invention d’un nouveau langage[28]. L’ouvrage est l’un des textes féministes non américains les plus cités de la décennie, et il exerce une influence durable sur la littérature utopique féministe, notamment sur des autrices comme Joanna Russ ou Sally Miller Gearhart[28],[29].

La traduction soulève cependant des problématiques. Le choix de traduire le pronom collectif « elles » par « the women » atténue l’effet universalisant du texte original, alors que Wittig aurait préféré l’usage de « they », plus neutre et inclusif[30],[31]. De même, l'utilisation du mot « woman », absent de la version française, réduit selon certaines analyses la portée révolutionnaire de l’ouvrage[30]. Ces différences sont un enjeu central dans la réception anglophone, Wittig elle-même exprimant son insatisfaction dans ses essais ultérieurs sur le langage et le genre[31].

Postérité

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Plusieurs décennies après sa publication, Les Guérillères suscite des adaptations artistiques.

En , Beatriz Santiago Muñoz (en) présente une installation composée notamment d’une œuvre en trois projections (« That which identifies them like the eye of the Cyclops ») conçue comme une étude pour un projet plus long adapté du roman[32],[33]. Elle se compose de portraits filmiques, auxquels Muñoz incorpore des extraits du texte de Wittig en voix off[32],[33]. Par cette création, Muñoz cherche à transposer l’hypothèse utopique de Wittig dans le présent de Porto Rico en montrant des relations sociales et des pratiques collectives de femmes après un conflit[32],[33].

En , le groupe Draga (Anna Mouglalis, Lucie Antunes, P.R2B, Théodora Delilez et Narumi Herisson) sort un album fortement inspiré de Les Guérillères, titré Ô Guérillères[34],[35],[36]. Des fragments du texte de Wittig sont mis en musique, dans l'objectif de souligner la portée politique et symbolique du roman[34].

Bibliographie

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Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

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  • (en) Jane Carson, « Dispatch From The Trenches: Dismemberment, Cremation, and Embalming in Wittig's Les Guérilléres », Transformations: The Journal of Inclusive Scholarship and Pedagogy, vol. 3, no 1,‎ , p. 4-8 (OCLC 9977181068, JSTOR 43507019).
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Références

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  17. a et b Landry et Leguerrier 2018, §15.
  18. Njoku Dominguez 2024, p. 20-21.
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  21. Landry et Leguerrier 2018, §6-10.
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  29. Kristine J. Anderson, « Lesbianizing English: Wittig and Zeig Translate Utopia », L'Esprit Créateur, vol. 34, no 4,‎ , p. 90 (ISSN 0014-0767, lire en ligne, consulté le )
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Articles connexes

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Liens externes

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