Le Plancher de Jeannot
Le Plancher de Jeannot est un grand morceau de parquet gravé de texte, réalisé en - dans sa ferme familiale du Béarn par Jean Crampilh-Broucaret, dit Jeannot (-), atteint de troubles psychiatriques et qui se suicida peu après. Découvert fortuitement en , il est aujourd'hui conservé par le musée d'Art et d'Histoire de l'hôpital Sainte-Anne à Paris et actuellement exposé au musée d'Art contemporain du Val-de-Marne. Son interprétation entre délire d'un homme reclus ou œuvre d'art brut est encore débattue[1].
Description
[modifier | modifier le code]Le texte, de 68 lignes[2], occupe une surface de parquet comprise entre 13 mètres carrés[2] et 16 mètres carrés[1]. Les lettres, en capitales, sont gravées au ciseau à bois[1], et poinçonnées aux angles au moyen d'une perceuse[1]. Les lignes de texte sont globalement parallèles aux lattes du parquet.
Le texte est réparti sur deux sections, la section 1 dite « grande section » et la section 2 dite « petite section »[3].
La transcription du texte a été établie par le musée d'Art et d'Histoire de l'Hôpital Sainte-Anne à l'occasion de la restauration du Plancher[4].
Historique
[modifier | modifier le code]| Naissance | |
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| Décès | |
| Surnoms |
Jeannot, Janot |
| Nationalité | |
| Activité |
Le Plancher de Jeannot |
Jean Crampilh-Broucaret, surnommé Jeannot ou Janot[5], est un paysan du Béarn né en à Moncaup, dans les Pyrénées-Atlantiques[6]. Il effectue son service militaire en Algérie en , pendant la guerre d'indépendance. À son retour, il apprend le suicide de son père, un homme violent. À la mort de sa mère en , il enterre son corps sous l'escalier familial, arrête de s'alimenter et commence à graver sur le plancher de sa chambre un long texte. Celui-ci débute par la phrase : « La religion a inventé les machines à commander le cerveau des gens[1]. » Le texte évoque aussi l'innocence de son auteur et de sa sœur Paule : « Nous n'avons ni tué ni détruit ni porté tort à autrui[1]. » Jeannot meurt quelques semaines plus tard à 33 ans[7].
Ce plancher gravé est découvert fortuitement en au moment de la vente de la ferme. Un neuro-psychiatre en retraite, le Dr Guy Roux[1], en fait alors l'acquisition[8], l'échangeant contre un parquet neuf[1]. Il présente le parquet dans différents congrès de psychiatrie[1], puis le vend au laboratoire Bristol-Myers Squibb au début des années [1]. Dès lors, le plancher va être considéré également comme un témoignage d'art brut.
Par la suite, le plancher est régulièrement exposé, notamment en à la Bibliothèque nationale de France et finalement cédé au centre hospitalier Sainte-Anne à Paris, en grande partie grâce à l'insistance du professeur Jean-Pierre Olié, chef du service hospitalo-universitaire (SHU). Celui-ci souhaite en effet l'exposer pour combattre la honte et les préjugés qui pèsent sur les maladies mentales. Ainsi, du à [1], le plancher est exposé devant l'hôpital Sainte-Anne, au no 7 de la rue Cabanis dans le 14e arrondissement (48° 49′ 49″ N, 2° 20′ 18″ E). Il est présenté « découpé en trois panneaux tels des totems géants »[9], dans des caissons verticaux[1]. Après une restauration et un travail de recherche, le plancher est exposé, réassemblé et dans sa position originelle horizontale, dans une salle qui lui est consacrée au musée d'Art et d'Histoire de l'hôpital Sainte-Anne, tandis qu'une autre salle présente des documents et des textes didactiques sur ce plancher[1].
Interprétation
[modifier | modifier le code]Le docteur Guy Roux, après la découverte du parquet, avait mené une enquête locale pour connaitre le passé de Jean Crampilh-Broucaret et de sa famille[1]. Il y voyait un exemple de « psychose brute »[10]. Depuis, le plancher a fait l'objet de diverses interprétations et plusieurs recherches, surtout depuis son exposition publique rue Cabanis[1], du délire ou des souffrances d'un homme reclus, atteint de schizophrénie sans avoir suivi de soins, ou une vraie œuvre d'art brut[1].
L'historien Dominique Viéville, qui a participé aux recherches sur le parquet avant son exposition au musée de l'hôpital Sainte-Anne, appelle à la prudence sur l'interprétation de ce parquet, rappelant qu'il s'agit d'un texte privé destiné à la famille de son auteur et « qu'il n'y a pas à discuter de sa vérité »[1].
La psychiatre Anne-Marie Dubois, commissaire de l'exposition au musée de l'hôpital Sainte-Anne, explique que le plancher a beaucoup été exploré sous l'angle de la folie mais elle remet en cause la valeur de ces explications car faites par des personnes n'ayant jamais examiné ou rencontré Jean Crampilh-Broucaret, rappelant la règle Goldwater[1] selon laquelle il est contraire à l'éthique des psychiatres de donner un avis sur des personnalités qu'ils n'ont pas examinées en personne.
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- (es) David Conte Imbert, « Las normas de la creación : resonancias en torno al plancher de Jeannot », dans Rafael García Pérez (dir.), David Navarro Juan (dir.) et Ryan Prout (dir.), pour l'Universidad Carlos III de Madrid, Normas y diferencias : La diversidad funcional y las artes escénicas, la literatura y el cine, Berlin, De Gruyter, coll. « Images of Disability / Imágenes de la diversidad funcional » (no 11), , VI-213 p. (ISBN 978-3-11-156107-3, 978-3-11-156146-2 et 978-3-11-156198-1), p. 47–67 [DOI 10.1515/9783111561462-004] [lire en ligne
]. - Anne-Marie Dubois (dir.), Ariane Bruneton, Sylvain Lucchetta et Dominique Viéville, Jean Crampilh-Broucaret (-) : Le Plancher de Jeannot (exposition, Paris, musée d'Art et d'Histoire de l'hôpital Sainte-Anne (MAHHSA), - ), Paris, In fine Éditions d'art – MAHHSA, , 151 p. (ISBN 978-2-38203-188-9).

- Anne-Marie Dubois (dir.), Dominique Viéville et Margaux Pisteur, Le plancher de Jeannot : L'invention d'une écriture (exposition, Paris, musée d'Art et d'Histoire de l'hôpital Sainte-Anne (MAHHSA), - ), Paris, In fine Éditions d'art – MAHHSA, , 87 p. (ISBN 978-2-38203-236-7).
- Enrique Ledesma, « Le Plancher de Jeannot, de la souffrance à l'art », Soins psychiatrie, vol. 28, no 252, , p. 11 (DOI SPSY-10-2007-00-252-0241-6972-101019-200600160, lire en ligne
). - Catherine Maisonneuve, « Le plancher de Jeannot, quand les mots ne savent pas dire », Ortho magazine, vol. 12, no 62, , p. 4 (DOI OMAG-02-2006-1-62-1262-4586-101019-200601132, lire en ligne
). - Marc Masson et Marc-Louis Bourgeois, « Écriture et Psychiatrie : Ce qui n'est pas écrit n'existe pas », Annales médico-psychologiques, vol. 173, no 4, , p. 324–327 (DOI 10.1016/j.amp.2015.03.026, lire en ligne
). - Lucienne Peiry, Écrits d'art brut : Graphomanes extravagants, Paris, Le Seuil, , 287 p. (ISBN 978-2-02-144768-2).
- Guy Roux (préf. Alain Bouillet, photogr. Françoise Stijepovic (d)), Histoire du plancher de Jeannot : Drame de la terre ou puzzle de la tragédie, Cannes, Encre et lumière, , 75 p. (ISBN 2-915235-24-4).
- Guy Roux et Jean-Pierre Bouchard, « Le Plancher de Jeannot », Annales médico-psychologiques, vol. 178, no 1, , p. 95–100 (DOI 10.1016/j.amp.2019.11.003, S2CID 214026127, lire en ligne
). - Joseph Rouzel, « Le paranoïaque à l'œuvre, Jeannot et son plancher », dans La folie douce : Psychose et création, Toulouse, Érès, coll. « Psychanalyse et travail social », , 199 p. (ISBN 978-2-7492-5736-5 et 978-2-7492-5737-2, DOI 10.3917/eres.rouze.2018.01), p. 39–66 [lire en ligne
].
Document
[modifier | modifier le code]- Jean-Pierre Olié (photogr. Martin d'Orgeval), Réquisitoire : Le plancher de Jean (exposition, Paris, Maison européenne de la photographie (MEP), - ), Paris, éditions du Regard — MEP, , 58 p. (ISBN 978-2-84105-226-4).
Romans
[modifier | modifier le code]Ce fait divers a inspiré plusieurs romans dont :
- Perrine Le Querrec, Le Plancher, Le Mans, Les Doigts dans la prose, coll. « Fusibles », , 123 p. (ISBN 978-2-9536083-4-2) ; rééd. Bordeaux, L'Éveilleur, , 126 p. (ISBN 979-10-96011-22-3) ; rééd. Lille, La Contre Allée, coll. « La Sente », , 129 p. (ISBN 978-2-37665-154-3 et 978-2-37665-170-3) [lire en ligne
]. - Cathy Jurado-Lécina, Nous tous sommes innocents, Paris, Aux Forges de Vulcain, coll. « Littératures » (no 30), , 205 p. (ISBN 978-2-919176-87-8).
- Ingrid Thobois, Le Plancher de Jeannot, Paris, Buchet-Chastel, coll. « Qui vive », , 75 p. (ISBN 978-2-283-02845-2 et 978-2-283-02897-1, lire en ligne
).
Notes et références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 Sandrine Cabut, « La nouvelle vie du "plancher de Jeannot" »
, Le Monde, (consulté le ). - 1 2 Malika Bauwens, « Que nous raconte « le Plancher de Jeannot », mystérieuse œuvre d’Art brut de l’hôpital Sainte-Anne ? », Beaux Arts, .
- ↑ « L'émotion gravée : "Le Plancher de Jeannot" exposé au MAHHSA », sur culture.gouv.fr, DRAC d'Île-de-France, ministère de la Culture, .
- ↑ Musée d'Art et d'Histoire de l'Hôpital Sainte-Anne, « Transcription Plancher de Jeannot »
, - ↑ Dubois et al. 2024.
- ↑ Thibault Seurin, « Le très mystérieux Plancher de Jeannot, gravé en Béarn, exposé au Musée de Saint-Anne à Paris », Sud Ouest, .
- ↑ Isabelle Monnin, « Les mots gravés au couteau de Jeannot le fou », Le Nouvel Observateur, , republié le dans L'Obs du soir.
- ↑ Emmanuel de Roux, « Gravé par un fou, un joyau de l'art brut », Le Monde, .
- ↑ Maria Malagardis, « À l'hôpital Sainte-Anne, la folie brute du "Plancher de Jeannot" », sur Rue89, .
- ↑ « Le plancher de Jeannot », sur Animula vagula, .