Histoire des mentalités

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


L'Histoire des mentalités est l'histoire des formes de pensées, de croyances et de sentiments spécifiques à chaque époque. Cette discipline offre la possibiliter aux chercheurs d'étudier les façons de penser, de sentir, d'imaginer et d'agit des hommes. Tous les sujets peuvent être étudiés avec le filtre de l'histoire des mentalités tels que les sentiments, les représentations, les croyances ou encore les valeurs sociales[1]. L'historien des mentalités mobilise des sources diverses, en lien avec la psychologie collective des sociétés. Ils peuvent être artistiques, littéraires[1].

Définition et histoire[modifier | modifier le code]

D'abord discipline exclusivement française, elle s'exporte petit à petit dans d'autres pays européens tels que l'Allemagne et l'Angleterre. Apparue dans les année 1920-1930 sous l'impulsion de deux historiens (Lucien Febvre et Marc Bloch), elle tombe en désuétude jusque dans les années 1960 où une nouvelle génération d'historiens reprend ce concept et l'appliquent aux considérations et sujets d'études de leur époque. Elle tombe, par la suite, petit à petit dans l'oubli par son manque de définition et sa grande diversité de sujets d'études. L'Histoire des mentalités se place en opposition aux anachronismes historiques et entend pour cela retrouver "la spécificité de chaque système de représentations du passé"[2] en replaçant les sujets d'études dans leurs contexte socio-économique et culturel.

L'Histoire des mentalités se définit très difficilement mais certains chercheurs comme Florence Hulak cherche néanmoins à lui conférer une définition très générale et non méthodologique, disciplinaire ou véritablement thématique. En effet, elle considère qu'il est très difficile de cerner complètement et précisément ce terme mais que l'on peut cependant la définir comme une nouvelle conception de la science historiques en général.

Origine et précurseurs[modifier | modifier le code]

La paternité intellectuelle du mouvement est difficile à tracer. Au-delà de Lucien Febvre et Marc Bloch, certains historiens marginaux au mouvement des Annales créé en 1929, tels que Johan Huizinga, peuvent également être considérés comme fondateurs du mouvement. Le terme de mentalité, quant à lui, se retrouvait déjà chez Émile Durkheim et Marcel Mauss. Il trouve peut-être son sens original dans La mentalité primitive (1922) de Lucien Lévy-Bruhl[3].

Huizinga donnait déjà toute la substance de ce qu’allait être l’histoire des mentalités dans son Déclin du Moyen Âge, paru en 1919 : « L’histoire de la civilisation doit s’occuper aussi bien des rêves de beauté et d’illusion romanesque que des chiffres de la population et des impôts », « l’illusion même dans laquelle ont vécu les contemporains a la valeur d’une vérité »[4]. Il faut à l'homme plus que des raisons politiques, démographiques, économiques, etc. à ses actions. Il lui fait "l'impulsion des images du mental collectif accumulées autour"[5].

L'École des Annales[modifier | modifier le code]

L'Histoire des mentalités est apparue dans le contexte de création de l’École des Annales. Cette école est liée à la Revue des Annales se développant à partir de la fin des années 1920. Pratiquement, l'Ecole des Annales est composée d'un regroupement d'historiens partageant la même vision de l'Histoire et en théorie les mêmes méthodes de recherche[6]. Cette dernière tente de définir la discipline historique comme véritable science humaine. Ses deux chefs de file sont Lucien Febvre et Marc Bloch. Ils ont travaillé conjointement à l'élaboration de la revue Annales d'histoire économique et sociale, mais possèdent des visions différentes de l'Histoire des mentalités. Marc Bloch et Lucien Febvre se seraient inspiré respectivement de deux revues antérieures et de leurs créateurs : l'Année sociologique (1896) fondée par Emile Durkheim ainsi que la Revue de Synthèse Historique d'Henri Berr (1900). Les divergences entre les deux auteurs ne se trouvent pas seulement dans l'individualité ou la collectivité des phénomènes psychologiques car ils prennent en compte chacun ces deux aspects. Leur opposition se joue également au niveau des concepts de conscience et d'inconscience de la vie mentale. En effet, March Bloch privilégie les formes inconscientes de la vie mentale tandis que Lucien Febvre se penche sur des phénomènes plus conscients tels que la sensibilité ou l'expression des émotions.

Lucien Febvre[modifier | modifier le code]

Lucien Febvre avait une vision particulière de l'Histoire. En effet, il reprochait aux historiens de son temps de véhiculer une vision et une analyse anachronique des idées d'une époque, en enfermant la réflexion dans des de grandes catégories d'écoles. Il tend dès lors à replacer les idées, les œuvres ainsi que les comportements dans le milieu et le contexte social dans lesquels elles apparaissent. Il veut également comprendre chaque culture et société comme un système complexes, avec des balises qui ne sont pas actuelles mais bien contemporaines à la période étudiée. Pour mettre en place sa vision, Lucien Febvre va, dans ces différentes études historiques, partir d'un sujet ou personnage précis pour en extraire les "l'outillage mental des sociétés". Il va dès lors se tourné naturellement vers l'élaboration de biographies de grands personnages[7]. Il part de individualité pour en tirer certains schémas généraux qui pourraient être symptomatiques d'une population ou d'une époque particulière. Par exemple, Febvre dans son ouvrage consacré à l'incroyance au XVIe siècle, débute par l'incroyance de Rabelais pour en tirer des conclusions sur l'incroyance de la société dans laquelle ce dernier vivait. Les limites de cette incroyance analysées dans l'œuvre de l'auteur pourraient être en effet symptomatiques des limites de l'incroyance au sein de la société du XVIe siècle[2].

Pour Febvre, l'étude historique doit forcément débuter par l'individu. Cependant, ce dernier doit provenir d'une classe supérieure, d'une élite "créatrice" car l'étude les démunis et des petites gens n'est pas en mesure de retranscrire la complexité des facettes de la mentalités d'une époque donnée. La richesse de leur appareillage mentale est moindre selon Febvre[2]. Il existe, pour lui, une collectivité de la pensée et de la sensibilité qui influencerait (sans être déterminante) la pensée et la sensibilité des individus d'une époque donnée.

Marc Bloch[modifier | modifier le code]

March Boch prend directement ces distances avec la théorie plutôt individualistes de Lucien Febvre. Il étudiera "les systèmes de croyances et les représentations collectives à partir de l'analyse des rites et des pratiques symboliques". Bloch ne cherchent pas à établir des liens de causalités mais des corrélations synchroniques. La méthode historique de Bloch se caractérise donc par l'étude des idéologies et de leur transmission sociale. Il place son intérêt tout particulièrement à l'analyse des "structures synchroniques". Le terme "mentalité" prend alors le sens de représentations devenues des habitudes affectives intellectuelles mais aussi corporelles.

Pour Bloch, les mentalités désignent les "logiques non-conscientes de la vie matérielle et des représnetations collectives" dont on peut rendre compte par l'intermédiaire des disciplines sociologique et anthropologique[2]

Nouvelle génération[modifier | modifier le code]

Jacques Le Goff[modifier | modifier le code]

Le Goff a cherché, dans les années 70-80, à définir l'histoire des mentalités et à y apporter de nombreux exemples dans de nombreux ouvrages. Il reconnaît que "le premier attrait de l'histoire des mentalités réside précisément dans sons imprécision"[5]. Selon lui, cette histoire à pour but d'étudier un "au delà" de l'histoire. C'est donc un des premiers historiens qui retentait de travailler l'histoire des mentalités depuis son déclin.

De cette façon, l'histoire des croisades, en plus des considérations démographiques, économiques et politiques que nous lui connaissons, a également joué un rôle dans les mentalités collectives des européens via l'histoire de la Jérusalem célèste. Le développement de la société capitaliste occidentale, depuis le XVIe siècle est le résultat d'un nouveau mode de production, de sécrétion de l'économie monétaire. Cependant, elle est aussi le produit d'une nouvelle attitude vis-à-vis de l'argent et du travail, d'une mentalité qu'on rattache à l'éthique protestante depuis Max Weber[5].

Pour Le Goff, l'histoire des mentalités va à la rencontre d'autres disciplines humaines, notamment l'anthropologie et la sociologie, mais également la psychologie ainsi que l'ethnologie. Cette histoire "nouvelle" permet également de se départir de l'histoire économique et sociale trop rude pour ouvrir le champs des investigations et de pensées concernant la recherche[5].

Courants découlant de l'histoire des mentalités[modifier | modifier le code]

Héritages et continuités[modifier | modifier le code]

La méthode historique individualiste de Lucien Febvre ne connaît malheureusement que peu de successeurs. Il est pourtant celui qui s'adonne le plus à conceptualiser la notion d'histoire des mentalités. Cependant, l'histoire des mentalités qui refait surface dans les années 60-70 est fortement inspirée des travaux et de la méthode historique de Marc Bloch. Deux définitions de cette histoire se côtoie alors : l'une théorique (influencée par Febvre) et l'autre pratique (influencée par Bloch).

Les deux grands héritiers des fondateurs de l'Ecoles des Annales sont Georges Duby et Robert Mandrou (fortement influencé par les travaux de Febvre). Ce sont eux qui vont générer les deux textes fondateurs de la Nouvelle Histoire des mentalités et vont tous deux privilégié les orientations conceptuelles de Lucien Fevbre. D'ailleurs, Robert Mandrou, au sein de sa thèse Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle (1968), traite entre autre de l'essor de la rationalité et de la maîtrise des émotions. À cela, vont s'opposer Carlo Ginzburg et Emmanuel le Roy Ladurie. C'est en partie cette ambivalence et cette tension entre théorie et pratique qui ont créer cette confusion au sein même de la discipline.

Michel Foucault est également considéré comme s'inspirant de la méthode historique de Lucien Febvre. En effet, certaines des considérations de ce derniers seraient des préfigurations du concept d'épistémè chez Foucault.

Bibliographie sur le sujet[modifier | modifier le code]

Bibliographie concernant l'Histoire des mentalités[modifier | modifier le code]

  • U. Rauff, Marc Bloch. Un historien au XXe siècle, la maison des sciences de l’homme, Paris, 1995.
  • Bryce et Mary Lyon, The birth of Annales History : the letters of Lucien Febvre and Marc Bloch to Henri Pirenne (1921-1935), Bruxelles, 1991.

- R. Mandrou, L’histoire des mentalités, Encyclopaedia Universalis, VIII, Paris, 1968, p. 436-438.

- Ph. Ariès, " L ’histoire des mentalités" , dans J. Le Goff, R. Chartier et J. Revel (éd), La Nouvelle Histoire, Paris, 1978, p. 402-423.

- R. Chartier, " Histoire intellectuelle et histoire des mentalités. Trajectoires et questions" , dans Revue de Synthèse, 1983, p. 277-308.

Bibliographie des historiens des mentalités[modifier | modifier le code]

- G. Duby, " L’histoire des mentalités, L’histoire et ces méthodes ", dans Encyclopédies de la pléiade, Paris, 1961, p. 937-966.

- J. Le Goff, " Les mentalités. Une histoire ambiguë" , dans J. Le Goff et P. Nora (éd.), Faire de l’histoire, III, Paris, 1974, p. 76-94.

- L. Febvre, Le problème de l’incroyance au xvie siècle. La religion de Rabelais, L’évolution de l’humanité, Paris, Albin Michel, 1942.

- L. Febvre, Histoire et pshychologie, Encyclopédie française, t. VIII, Paris, 1938.

- L. Febvre, "Comment reconsituter la vie affective d’autrefois ? La sensibilité et l’histoire", dans Annales d’histoire sociale, 1941.

- L. febvre, "Sorcellerie, sottise ou révolution mentale ?", Annales ESC, 1948.

- M. Bloch, Les Rois thaumaturges, Paris et Strasbourg, 1924.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Jacques Revel, "Mentalités", dans André Burgière (dir.), Dictionnaire des sciences historiques, Paris 1986, p. 455-456.
  2. a b c et d Florence Hulak, « En avons-nous fini avec l'histoire des mentalités ? », Philonsorbonne,‎ 2008, 2, p. 89-109. (lire en ligne)
  3. Peter Burke, The French Historical Revolution. The Annales School 1929-89, Oxford, Polity Press, p. 115.
  4. Philippe Ariès, « L’histoire des mentalités », dans Jacques Le Goff (dir.), La nouvelle histoire, 2e édition, Bruxelles, éditions Complexe, (Historiques, 47), p. 168-169.
  5. a b c et d Jacques Le Goff, "Les mentalités. Une histoire ambiguë", dans Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de l'histoire, tome 3 : Nouveaux objets, Paris, Gallimard, (bibliothèque des histoires), p. 79.
  6. Nicolas Righi, « L'héritage du fondateur ? L'histoire des mentalités dans l'École des "Annales". », Le Philisophoire,‎ 2003/1 (n°19) (lire en ligne)
  7. « Mentalités, histoire », sur http://www.universalis-edu.com

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • André Burgière, « Mentalités, histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 novembre 2018, https://www.universalis.fr/encyclopedie/mentalites-histoire/.
  • Florence Hulak, « En avons-nous fini avec l’histoire des mentalités ? », Philonsorbonne [En ligne], 2 | 2008, mis en ligne le 28 janvier 2013, consulté le 02 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/philonsorbonne/173 ; DOI : 10.4000/philonsorbonne.173
  • Jacques Le Goff (dir.), La nouvelle histoire, 2e édition, Bruxelles, éditions Complexe, 1988 (Historiques, 47).
  • Jacques Le Goff et Pierre NORA (dir.), Faire de l'histoire, 3 tomes, Paris, Gallimard, 1974 (Bibliothèque des histoires).
  • Peter Burke, The French Historical Revolution. The Annales School 1929-89, Oxford, Polity Press, 1990.
  • Nicolas Righi, « L'héritage du fondateur ? L'histoire des mentalités dans l'École des "Annales" »", dans Le Philosophoire, 2003/1 (no 19).
  • Jacques Revel, « Mentalités », dans André Burgière (dir.), Dictionnaire des sciences historiques,Paris 1986, p. 455.

Articles connexes[modifier | modifier le code]