Anthropologie historique

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L’anthropologie historique est un courant historiographique apparu vers la fin des années 1960, principalement en France où il est très lié à l’École des Annales, mais aussi au Royaume-Uni, et caractérisé par son intérêt pour les formes de la vie quotidienne et les phénomènes culturels (parenté, famille, enfance, alimentation, rituels et folklore, etc), par sa transdisciplinarité, et par l'influence de l'anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss (rôle des processus collectifs inconscients).

L'anthropologie historique est avec l'histoire des mentalités l'une des principales dimensions de la « Nouvelle Histoire », moment historiographique de la fin des années 1960 rattaché à la troisième génération de l’École des Annales, correspondant à la renaissance de l'intérêt pour l'histoire lors de l'essoufflement du paradigme structuraliste qui privilégiait les démarches synchroniques. Plus que l'étude d'un type d'objet en particulier, l'anthropologie historique est surtout une méthode, une démarche pour relier dans la longue durée l'évolution d'institutions, de coutumes ou de techniques à leur résonance collective en termes de comportements et de discours. Ses principaux représentants en France sont Emmanuel Le Roy Ladurie, André Burguière, Jacques Le Goff, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Nicole Loraux. Ce courant historiographique a reflué dans les années 1980 lors du tournant critique contre l'Ecole des Annales, évoluant vers un pluralisme interprétatif.

L'anthropologie historique a participé de façon notable à la naissance d'une véritable histoire de la famille, renouvelant en profondeur les conceptions dans ce domaine et écartant les anciennes croyances évolutionnistes qui faisaient de la famille nucléaire la transformation moderne de familles élargies du passé.


Contexte[modifier | modifier le code]

Deux conceptions de l'histoire ont dominé pendant plusieurs siècles l'historiographie française: l'une analytique et explicative attachée à retracer l'itinéraire de la civilisation à travers l'étude des destins collectifs et des usages plus que des événements ponctuels et des individus; l'autre plus narrative et descriptive, proche du pouvoir politique, reconstituant la genèse des institutions et des conflits. C'est cette deuxième conception, souvent dite « événementielle » et utilisant les sources écrites de caractère officiel, qui l'emporte à la fin du XIXe siècle sous le double effet d'une recherche de légitimation politique par les historiens, et de l'attrait de la scientificité positiviste[1].

C'est contre cette conception jugée réductrice, centralisée et élitiste que se construit l’École d'Histoire des Annales à partir des années 1930 avec Lucien Febvre (1878-1956) et Marc Bloch (1886-1944), puis après 1945 avec Fernand Braudel (1902-1985), qui incitent les historiens à sortir des chancelleries et des documents officiels pour aller étudier en direct les groupes sociaux et les structures économiques, renouant avec les descriptions « ethnographiques » de coutumes locales chez Hérodote. L’œuvre de Marc Bloch est déjà avant 1945 d'inspiration anthropologique, en particulier Les Rois thaumaturges (1924), Les Caractères originaux de l'Histoire rurale française (1931), La Société féodale (1939-1940).

L'anthropologie historique est donc un approfondissement du programme des Annales, à l'intersection de ses différents programmes: histoire économique et sociale, histoire des mentalités et recherches interdisciplinaires. Elle vient relayer l'histoire économique de la deuxième génération des Annales dans les années 1950.

L'anthropologie historique s'inspire aussi dans une large mesure de l'anthropologie structurale lévi-straussienne, dont elle constitue d'une certaine manière un second souffle, alors que la référence à la structure décline rapidement au début des années 1970 (Voir l'article sur Lévi-Strauss). Histoire et anthropologie, objets d'une vive concurrence institutionnelle dans les années 1950 et 1960 pour la prééminence parmi les sciences sociales, semblent alors se « réconcilier » et travailler de concert à une nouvelle conception de l'homme en société: « Fernand Braudel avait déjà réagi en 1958 au défi structuraliste en infléchissant le discours historien vers une histoire presque immobile, celle de la longue durée, opposant à Lévi-Strauss l'héritage des Annales [...]. Les historiens, exclus dans les années soixante d'une actualité intellectuelle qui portait davantage à s'intéresser aux avancées des linguistes, des anthropologues et des psychanalystes, prennent alors leur revanche. C'est le début d'un véritable âge d'or auprès d'un public qui assure le succès des publications d'anthropologie historique[2] ». Cette histoire influencée par le synchronisme structural de l'anthropologie s'inscrit donc résolument dans la longue durée, rejetant l'histoire événementielle qui prédominait jusqu'au début du XXe siècle: « Depuis près d'un demi-siècle, de Marc Bloch à Pierre Goubert, les meilleurs historiens français, systématiquement systématiseurs, ont fait du structuralisme en connaissance de cause, ou quelque fois sans le savoir, mais trop souvent sans que ça se sache[3] ».

Cette inflexion structurale chez les historiens était déjà particulièrement remarquable dans les travaux de Jean-Pierre Vernant sur la Grèce antique à partir du début des années 1960. Philosophe devenu historien, influencé par l'anthropologie du monde grec de Louis Gernet, Vernant reprend le modèle structural de Lévi-Strauss et Dumézil dès l'article « Le mythe hésiodique des races. Essai d'analyse structurale » en 1960, et va développer avec Pierre Vidal-Naquet et Marcel Detienne une « psycho-histoire » globalisante de la vie des Grecs dans l'Antiquité s'intéressant à l'homme intérieur grec et à ses systèmes symboliques, pratiquant à la manière des anthropologues un vaste comparatisme transuculturel[4],[5]


Lieux, travaux et principales figures[modifier | modifier le code]

L'EPHE et le Centre de recherche historique[modifier | modifier le code]

Le haut lieu de l'anthropologie historique est le Centre de recherche historique de la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études, dite des « sciences économiques et sociales », créée en 1947 par Charles Morazé et Lucien Febvre, et dont la direction avait été reprise en 1956 par Fernand Braudel, puis en 1972 par Jacques Le Goff. Cette institution créée, dirigée et organisée par des historiens était en effet devenu un lieu central de réflexions interdisciplinaires et méthodologiques dans les années 1960. C'est sous l'impulsion de Braudel et Le Goff qu'elle s'autonomise en 1975 pour devenir l’École des Hautes Études en sciences sociales[6].

Les historiens prennent le relais du rayonnement dans les années 1960 du laboratoire d'anthropologie sociale de Lévi-Strauss, et déplacent le champ d'intérêt vers le passé des sociétés occidentales. Plusieurs numéros spéciaux de la revue des Annales témoignent de ces nouveaux terrains d'étude: « Histoire biologique et société », n°6 en 1969, « Histoire et Structure » n°3-4 en 1971; « Famille et société » n°4-5 en 1972; « Pour une histoire anthropologique » n°6 en 1974[7]. L'histoire économique cède la place à l'histoire culturelle (ou histoire sociale), avec une large place faite aux études sur la famille. Les autres grands champs d'étude sont les habitudes alimentaires, la sexualité, l'enfance, la mort[1].

L'anthropologie de la famille[modifier | modifier le code]

Reprenant l'intérêt ancien de l'anthropologie et de l'ethnologie pour la parenté, au moment où ces disciplines tendent à s'en détourner, l'anthropologie historique consacre une grande part de ses travaux à la famille, dont elle va renouveler en profondeur la compréhension. La famille occidentale était en effet perçue jusque-là selon la tradition évolutionniste héritée du XIXe siècle, qui faisait de la famille restreinte (nucléaire) une forme sociale issue de la révolution industrielle et de la dislocation des familles élargies censées avoir toujours existé auparavant.

Ce nouvel intérêt des historiens pour la famille est sensible dès les années 1960 notamment en France et en Angleterre (mais aussi aux États-Unis et dans d'autres pays d'Europe), où une histoire de la famille émerge progressivement comme champ universitaire constitué grâce à une effervescence à la fois internationale et trans-disciplinaire, au contact de la démographie, de la sociologie et de l'anthropologie, remettant en lumière l'approche méthodologique holiste des descriptions de l'organisation de la famille par Frédéric Le Play au XIXe siècle[8]. Des travaux de démographie historique et de droit coutumier démontrent l'existence de formes nucléaires présente depuis le Moyen-Âge dans certains régions d'Europe septentrionale et occidentale (Angleterre notamment)[9].

En Angleterre, Peter Laslett au sein du groupe d'histoire sociale de l'Université de Cambridge (Cambridge Group for the History of Population and Social Structure) reprend à partir de la fin des années 1960, à partir des recensements et des modalités de transmission du patrimoine[10],[11], le principe d'étude des systèmes familiaux décrit par Le Play, identifiant alors en outre le système de la famille nucléaire (individualiste) largement prédominante en Angleterre mais non décrit par Le Play[12].

En France, la filiation leplaysienne des méthodes quantitatives, du droit coutumier et des modes d'héritage est reprise à la même époque d'abord par des historiens du droit travaillant sur le droit coutumier, comme Jean Yver dans son Essai de géographie coutumière[13], Jean-Louis Halpérin[14],[15], ou encore l'anthropologue du droit Louis Assier-Andrieux[16]. Ce sont ces travaux que l'anthropologie historique reprend au début des années 1970, sous l'impulsion d'Emmanuel Le Roy Ladurie[17],[18]. En 1975, le succès de son livre Montaillou, village occitan[19] confère une notoriété aux système de transmission du patrimoine sur lesquels s'appuie l'anthropologie historique. En 1983, Emmanuel Todd, élève d'Emmanuel Le Roy Ladurie et de Peter Laslett à Cambridge, reprend la typologie de Le Play pour comprendre l'impact des structures familiales sur les aspects culturels et idéologiques de la modernisation des sociétés.[20]

De nombreux travaux sur la transmission préciputaire de l'héritage s'attachent à faire le lien entre la famille souche décrite dans les Pyrénées ou en Allemagne par Le Play au XIXe siècle et le système à maison identifié par Lévi-Strauss selon une démarche structurale dans des endroits du globe et en des époques très divers et qui n'ont pu être en contact (indiens Kwakiutl de Colombie Britannique, Polynésie, maisons nobles dans l'Occident médiéval par exemple)[21].

Travaillant au début sur le ménage conjugal de façon statique (pris à un moment donné), ces historiens évoluent progressivement vers une conception plus large de la famille incluant les réseaux de parenté, et vers une approche temporelle dynamique tenant compte des évolutions cycliques des structures familiales au long de la vie des individus[22]. L'ouvrage collectif en trois tomes Histoire de la famille réalisé en 1986 par le groupe d'anthropologie historique française de l'EHESS[23] constitue un aboutissement notable des travaux de cette école, et a été salué pour le caractère inédit d'une telle synthèse abordant de nombreuses régions du monde[24].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • André Burguière, «  L'anthropologie historique  », in Jacques Le Goff, Roger Chartier et Jacques Revel (dir.), La Nouvelle Histoire, Paris, CELP, 1978
  • Nicolas Offenstadt, L'historiographie, Que sais-je ?, Ed.PUF, 2011, (ISBN 2130591574 et 978-2130591573)
  • Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les Courants historiques en France. XIXe -XXe siècle, Gallimard, coll. « Folio Histoire », (réimpr. 2014) (1re éd. Armand Colin 1999) (ISBN 978-2-07-034336-2)
  • André Burguière, Michel Morineau, Marie-France Morel et Michel Vovelle, Anthropologie historique, vol. 2, Paris, Encyclopaedia Universalis, (ISBN 2-85229-282-4 (édité erroné), notice BnF no FRBNF34302426), page 250 à 264
  • François Dosse, Histoire du Structuralisme Tome II : le chant du cygne, 1967 à nos jours, Paris, La découverte, (réimpr. 2012) (ISBN 9782707174611)
  • Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Gallimard, coll. « Grandes Biographies », (ISBN 978-2-0812-5752-8)
  • (en) P.Laslett, R.Wall (dir), Household and Family in Past Time, Cambridge, Cambridge University Press, .
  • P.Laslett, Un monde que nous avons perdu [« The World We Have Lost »], Paris, Flammarion, (1re éd. 1965).
  • André Burguière, « Les historiens de la France saisis par l'anthropologie », Ethnologie française, vol. 37,‎ 2007/hors série
  • Tamara K. Hareven, « Les grands thèmes de l’histoire de la famille aux États-Unis », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 39, no 2,‎ , p. 185-209
  • André Burguière, Christiane Klapisch-Zuber, Martine Segalen, Françoise Zonabend (dir), Histoire de la famille, 3 tomes, Paris, Armand Colin,

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Burguière 1985, p. 250.
  2. Dosse 1992, p. 266, chap.21: Histoire et structure: la réconciliation.
  3. Emmanuel Le Roy Ladurie, « L'histoire immobile », leçon inaugurale au Collège de France, 30 novembre 1973, cité par Dosse 1992, p. 268
  4. loyer 2015, p. 524-525.
  5. Dosse 1992, p. 261 à 265.
  6. Site de l'EHESS, histoire de l'établissement: https://www.ehess.fr/fr/%C3%A9tablissement-singulier-0
  7. Delacroix, Dosse, Garcia 2007, p. 435.
  8. Martine Segalen, « Sous les feux croisés de l’histoire et de l’anthropologie  : la famille en Europe », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 39, n° 2, 1985, p. 163-184. URI: http://id.erudit.org/iderudit/304348ar. DOI: 10.7202/304348ar
  9. Hareven 1985, p. 187
  10. Laslett 1972.
  11. Laslett 1969.
  12. Alain Collomp, « Ménage et famille : études comparatives sur la dimension et la structure du groupe domestique (note critique) », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 29e année, N. 3, 1974. p. 777-786
  13. Jean Yver, Essai de géographie coutumière. Égalité entre héritiers et exclusion des enfants dotés, Paris, Sirey, 1966; du même auteur: « Les caractères originaux du groupe de coutumes de l'Ouest de la France », Revue historique de droit français et étranger, 1952, no 1, p. 18-79
  14. Jean-Louis Halpérin, L’impossible Code civil, Paris, PUF, 1992
  15. Jean-Louis Halpérin, Histoire du droit privé français depuis 1804, Paris, PUF, 1996, réédition 2001
  16. Louis Assier-Andrieux, « Le Play et la critique du droit », Sociétés. Revue des sciences humaines et sociales, no 23, mai 1989, p. 30-34
  17. Burguière 2007.
  18. Emmanuel Le Roy Ladurie, « Structures familiales et coutumes d'héritage en France au XVIe siècle : système de la coutume», Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 27ᵉ année, n°4-5, 1972. pp. 825-846. doi : 10.3406/ahess.1972.422569. http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1972_num_27_4_422569
  19. publié sous ce titre aux éditions Gallimard
  20. Emmanuel Todd, La Troisième Planète, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Empreintes », 1983 (ISBN 2-02-006341-7).
  21. Elie Haddad, « Qu'est-ce qu'une "maison" ? De Lévi-Strauss aux recherches anthropologiques et historiques récentes », L'Homme, no 212, avril 2014, p. 109-138
  22. L. Berkner, «The Stem Family and the Developmental Cycle of the Peasant Household: An Eighteenth-Century Austrian Example», American Historical Review, 11 (1972): 398-418;
  23. Burguière et al 1986.
  24. Saignes T., Leclerc J., Saladin D'anglure B. et al. « A.Burguiere, C.Klapisch-Zuber, M.Segalen, F.Zonabend, (dir), Histoire de la famille.» L'Homme, 1990, tome 30 n°115. pp.129-154. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1990_num_30_115_369288

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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