Entraide autogérée

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L'entraide autogérée est une réunion d'individus faisant valoir une expertise naturelle ou par expérience autour d'un thème commun. Ces personnes s'organisent en groupe, libre de guidance professionnelle ou thérapeutique. Elles se rencontrent librement pour partager leurs stratégies, discuter de leur situation et se soutenir mutuellement, sur un pied d'égalité[1].

Concept de l'entraide autogérée[modifier | modifier le code]

L'entraide existe depuis que les êtres humains sont organisés en groupe. C'est Pierre Kropotkine qui, en 1938, en définit le concept dans son ouvrage L'Entraide, un facteur de l'évolution[2].

Il s'agit d'une forme de soutien mutuel, à savoir un système d'échanges non monétaires fait de dons[3] et de contre-dons. Jacques T. Godbout propose qu'au travers du lien entre les membres du groupe, « donner et recevoir se confondent »[4]. Il y a donc réciprocité dans la relation entre des personnes qui s'entraident.

L'entraide au sein d'un groupe d'entraide autogéré implique que toutes les parties sont sur pied d'égalité. Il s'agit d'une organisation de type hétérarchie, du fait que les participants au groupe sont tous concernés par une situation qui les rassemble et les place au même niveau. Le fait d'occuper une fonction dans le groupe (par exemple en être l'animateur ou encore la personne de contact pour l'extérieur) n'octroie pas de position hiérarchique supérieure.

Le libre arbitre est de mise : libre choix de l'implication dans la conduite et le fonctionnement du groupe (cela veut dire que chaque personne décide elle-même du rôle ou de la fonction qu'elle a envie d'occuper dans le groupe) et libre de choix de participer (à l'inverse d'un groupe thérapeutique, le nombre de séances ne se détermine pas à l'avance).

La solidarité et le non-jugement sont des valeurs inhérentes au fondement du groupe d'entraide autogéré. Les participants au groupe se comprendraient de manière instantanée, étant donné que la situation qu'ils vivent est identique. Et comme chacun vit la situation à sa manière, cela permettrait de cumuler un grand nombre d'expériences que le groupe peut partager. Ainsi, chacun peut apprendre des uns et des autres, au travers de l'acceptation[5] de l'autre et de son vécu.

Les participants à un groupe d'entraide autogéré seraient des « experts par expérience » car ils feraient preuve d'une expertise également nommée naturelle, profane[6] ou encore empirique. Cette expertise par expérience complèterait celle des professionnels de la santé et du social.

L'autogestion[modifier | modifier le code]

Les effets de l'entraide autogérée[modifier | modifier le code]

La contribution de l’entraide autogérée aux services de la santé va de l’aide individuelle et mutuelle des membres des groupes aux soutiens professionnels spécialisés, en passant par l’engagement bénévole des intéressée-e-s au sein des groupes d’entraide.

Il est possible de décrire des facteurs salutogènes généraux sous-jacents au travail et aux activités des groupes d’entraide en se basant sur des recherches scientifiques relatives aux influences psychosociales sur la maladie et la santé et aux conceptions et interventions psychothérapeutiques [7]. En matière de facteurs salutogènes généraux, si l’on considère la définition de la santé selon l’OMS (1946), les effets sur la santé vont bien au-delà de la réduction de la maladie, ils comprennent également l’accroissement du bien-être physique, psychique et social.

Les modèles modernes de l’étiologie générale sont conçus selon de multiples facteurs et distinguent les facteurs pathogènes et les facteurs protecteurs ou ressources. Les effets des facteurs protecteurs et des ressources sont souvent désignés par le concept de salutogénèse depuis les travaux d’Antonovsky (1997).

La recherche relative aux influences sociales sur la maladie et sur la santé a mis en évidence toute une série de résultats valides[7]. L'on admet aujourd’hui qu’en qualité de ressources ou de processus salutogènes fondamentaux, ces deux facteurs sont opérants dans l’entraide autogérée. (Matzat 1999b)

La recherche sur le stress et l’épidémiologie sociale ont montré que les relations sociales génèrent un soutien social aux effets bénéfiques sur la santé. L'on peut distinguer trois dimensions importantes du soutien social :

  • la dimension émotionnelle : du soutien social naît de l’estime réciproque, de l’inclination, de l’attention, de la confiance et de l’intérêt réciproque. Les relations étroites, en particulier des relations de confidence, en constituent la base principale.
  • la dimension cognitive ou informationnelle : se compose des informations, des conseils et des propositions. Les relations sociales aussi bien étroites que distantes, de nature plutôt superficielles, en sont la base.
  • la dimension instrumentale : comporte toutes les aides pratiques impliquant un temps de présence, la collaboration et le travail, ainsi que les moyens financiers. Cette dimension existe également sur la base tant de relations sociales étroites que distantes.

Il existe, à l’échelle internationale, un nombre important d’études relatives aux effets sur la santé et aux incidences socio-économiques des activités d’entraide.

Selon l’étude de Röhrig (1989) on observe chez des participant-e-s à des groupes d’entraide liés à la maladie une meilleure compliance et un certain nombre d’effets tels que : améliorations de l’état psychosocial et physique, élargissement des compétences sociales, activation sociale et relations aux partenaires et aux réseaux sociaux primaires, utilisation judicieuse des services professionnels, ainsi qu’une diminution de la consommation de médicaments.

En matière de comportements qui apparaissent le plus fréquemment, on observe entre autres la transmission des expériences et des sentiments, l’élaboration d’une compréhension approfondie de la situation dans le sens d’une exploration de soi, l’identification à d’autres participant-e-s du groupe, l’apprentissage par modèle et le reflet des propos.

Les groupes d’entraide constituent des ressources alternatives et supplémentaires à celles que fournissent le système de santé et les politiques sociales. Ils permettent aussi des formes de partenariats favorisant de nouvelles figures du/de la patient-e, usager-ère de la médecine, actif-ive face à la maladie, détenteur-trice de savoirs expérientiels.[8]

Dans les groupes d’entraide, ces affirmations se vérifient pleinement. En partageant soucis et espoirs, les personnes confrontées à des situations similaires renforcent leurs compétences. Elles expérimentent concrètement tout ce qui permet de rebondir et d’agir positivement sur leur situation ou leur santé. En découle une diminution de la pression liée à la situation, une augmentation des compétences en matière de recherches de solutions, une mobilisation de la capacité d’agir (empowerment) et une meilleure utilisation de l’aide professionnelle. [9]

Evolution historique[modifier | modifier le code]

L'origine des groupes d'entraide autogérés, tels qu'on les connaît actuellement, remonte à 1935 avec le premier regroupement des Alcooliques Anonymes aux Etats-Unis. Ce mouvement prend de l'ampleur, s'étend à d'autres pays et s'ouvre à d'autres domaines.

La Seconde Guerre mondiale a laissé derrière elle des souffrances individuelles et des problématiques nouvelles (stress, difficultés mentales) pour lesquelles de nouvelles réponses et types de soutien ont dû être trouvés. Parallèlement, on assiste à un développement de travaux sur la dynamique de groupe qui mettent en lumière l'efficacité du soutien collectif dans l'évolution des croyances, attitudes et opinions individuelles. Les grandes politiques sociales se mettent en place et des groupements de patients s'organisent[10].

Les années 1960 à 1970 sont caractérisées par des mouvements sociaux d'émancipation qui amènent au développement de pratiques communautaires et à de nouvelles formes d'action collective. Il s'agit d'une mouvance d'autodétermination dans laquelle la capacité d'agir est mise en évidence. Le champ médical n'est pas épargné par cette vague et les années 1960 et 1970, connaissent une augmentation de groupes de patients qui partagent l'expérience de la même maladie. Dans ce sens, on peut parler de self-help revolution[11], à savoir d'un élargissement des groupes d'entraide à plusieurs domaines (maladies, handicap, homosexualité, violences, etc.) et une entrée de ces groupes dans l'espace public. Leur visibilité augmente dans les années 1980 avec la découverte du VIH et le sida. Le corps médical étant alors impuissant face à cette maladie, les malades et les proches se réunissent pour se soutenir mutuellement et partager leurs expériences. On assiste à un nouvel élan d'engagement des personnes concernées.

L'essor des groupes d'entraide est tel que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) émet, en 1982, une recommandation pour une politique de promotion des groupes d'entraide : « Sur le plan local, il s'agirait de créer des centres de ressources, réunir les moyens financiers, préparer l'aide technique, l'information et la documentation relatives aux différents groupes ainsi que d'autres ressources importantes. Sur les plans régional et national, il s'agirait de favoriser la constitution d'interfaces, c'est-à-dire les centres qui recueillent et diffusent les informations et documentations sur les groupes d'entraide, mais aussi et surtout organiser la discussion et la collaboration entre ces derniers ainsi qu'au sein du monde professionnel, de la science, du gouvernement et du grand public. »[12]. On assiste à une reconnaissance de la place de l'entraide autogérée dans différents champs.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) American Psychological Association, APA Dictionary of Psychology, Washington, Gary R. VandenBos,
  2. Pierre Kropotkine, L'Entraide, un facteur de l'évolution, Paris, Ed. Alfred Costes,
  3. Jacques T. Godbout, Le don, la dette et l'identité, Paris, La Découverte, (ISBN 2-7071-3352-3)
  4. Jacques T. Godbout, L'esprit du don, , p. 77
  5. Carl Rogers, Le Développement de la personne
  6. Madeleine Akrich et Vololona Rabeharisoa, « L'expertise profane dans les associations de patients. Un outil de démocratie sanitaire », Cairn Info pour SFSP - Santé Publique,‎ 2012/1 vol. 24, pp 69-74 (ISSN 0995-3914)
  7. a et b Observatoire suisse de la santé, Groupes d'entraide et santé, Editions médecine et hygiène, (ISBN 2-88049-235-1), pp. 127 et 128
  8. Observatoire suisse de la santé, Groupes d'entraide et santé, Editions médecine et hygiène, (ISBN 2-88049-235-1), p. 138
  9. Ruth Herzog Sylvia Huber, Les groupes d'entraide autogérés - se soutenir mutuellement pour aller mieux, Beobachter Axel Springer Schweiz, (ISBN 978 3 85569 406 8), page 24
  10. M. Gognalons-Nicolet et al., Groupes d'entraide et santé, Chêne-Bourg, Editions Médecine et Hygiène, (ISBN 2-88049-235-1)
  11. Gartner A., Riessman F, The self-help revolution, New-York, Human sciences Press,
  12. OMS (1982). Recommandation (pour l’Europe) pour une politique de promotion des groupes d’entraide. Réf. ICP/HED.014 6484B. Récupéré de http://www.selbsthilfeschweiz.ch/shch/fr/was-ist-selbsthilfe/gemeinschaftliche-Selbsthilfe/Selbsthilfefoerderung.html le 28 avril 2017.

Liens externes[modifier | modifier le code]