Alain Supiot

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Alain Supiot
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Alain Supiot, né le à Nantes, est un juriste français spécialiste du droit du travail, de la sécurité sociale et de théorie du droit. Il est depuis 2012 professeur au Collège de France.

Biographie[modifier | modifier le code]

Docteur d'État en droit (Bordeaux, 1979) et agrégé des facultés de droit (1980), Alain Supiot a été successivement professeur à l'université de Poitiers, puis à l'université de Nantes (UMR-CNRS 6028), et membre senior de l'Institut Universitaire de France (2001), avant d’être élu en 2012 au Collège de France sur la Chaire "État social et mondialisation. Analyse juridique des solidarités". Il est membre correspondant de la British Academy [1] et docteur honoris causa de l'Université catholique de Louvain. Il a présidé de 1998 à 2000 le Conseil National de développement des sciences humaines et sociales (cf. recueil des travaux du conseil) et est membre depuis 2014 du Conseil stratégique de la recherche. Sa carrière a été marquée par plusieurs années de recherche à l'étranger (1981 : Institute of Industrial Relations de Berkeley ; 1989/90 : Institut Universitaire Européen de Florence; 1997/98 : Berlin). A Nantes, il a d’abord fondé en 1993 la Maison des sciences de l'Homme Ange Guépin [2], qui promeut une approche transdisciplinaire des transformations du lien social. Puis en 2008 l’Institut d’études avancées de Nantes, qui accueille en résidence scientifique des savants de tous continents, œuvrant à une meilleure compréhension de l’armature dogmatique des sociétés. Après avoir dirigé cet institut de 2008 à 2013, il assure depuis lors la présidence de son comité stratégique[3] . Il dirige aux éditions Fayard la collection Poids et mesures du monde.

Travaux[modifier | modifier le code]

Alain Supiot a publié seul ou en collaboration 24 livres et contribué à 45 ouvrages collectifs. Il est l’auteur de 71 articles en langue française et 85 articles ou contributions à des ouvrages collectifs en langues étrangères. Ses travaux se sont principalement déployés sur deux terrains complémentaires : le droit social et la théorie du droit.

Dans son livre "Critique du droit du travail"[4], il a montré l’ambivalence structurelle du travail humain dans une culture juridique occidentale dominée par l'opposition des personnes et des choses et comment le droit du travail avait servi à réintroduire la prise en considération de la dimension personnelle du travail, dans le cadre juridique contractuel inhérent à l’institution d’un marché du travail. Cet englobement d’un statut protecteur dans l’enveloppe contractuelle de la relation de travail s’est opéré sous des formes différentes selon les cultures juridiques nationales, mais il a partout signifié le retour en droit social du refoulé du droit civil :

  • refoulé du corps humain et de la chaîne générationnelle,
  • refoulé des rapports de pouvoirs entre sujets formellement égaux
  • et enfin refoulé de la dimension collective inhérente à tout travail humain.

Et ce retour du refoulé a contribué à l'évolution ultérieure du droit commun de la responsabilité et des contrats. Le droit du travail a aussi représenté la première tentative de ce qu'on appelle aujourd'hui la "régulation" des marchés, c'est-à-dire une tentative de synthèse des deux figures de la Norme qui s'opposent en Occident depuis l'essor de la science moderne. D'un côté la norme juridique, qui tire sa force d'une foi partagée dans les valeurs qu'elle est censée exprimer (la dignité humaine, la justice, la liberté, l'égalité, la propriété privée, etc.) ; et de l'autre la norme technique, qui tire sa force de la connaissance scientifique (économique, sociologique, ergonomique, etc.) des faits qu'elle est censée représenter. Ces différentes thèses ont été largement débattues, tant en France qu’à l’étranger [5] , [6] .

Ses recherches en droit social ont aussi montré que les dispositifs juridiques fondés sur le paradigme de l’emploi, hérité de l’ère industrielle, ne pouvaient atteindre les objectifs qu’on leur assignait, en termes de réduction du chômage ou d’amélioration des conditions de vie. Ce constat l’a conduit à reprendre une vue juridique compréhensive du travail, qui fait place aux diverses formes de travail non salarié. Sur cette base il a étudié, dans les années 1990, l’ambivalence des nouvelles formes d’organisation des entreprises, qui, d’un côté accentuent la déshumanisation du travail, et de l’autre font naître le besoin d’indexer son statut juridique sur le temps long de la vie des personnes, plutôt que sur le temps court des échanges.

En 1997, la Commission européenne lui a demandé d’élargir et de tester cette hypothèse, en lui confiant la direction d’un groupe international et interdisciplinaire (droit, philosophie, histoire, économie, et sociologie) de chercheurs sur la question du devenir du droit du travail en Europe. Cette recherche a montré que l’épuisement relatif du paradigme de l’emploi salarié, s’accompagnait de dispositifs hétérogènes, d'importance inégale, mais qui sont autant de linéaments d'une autre manière de concevoir le statut individuel du travail, et qui trahissent l'émergence d’un "état professionnel des personnes", susceptible d’assurer une continuité de droits sociaux, par-delà la discontinuité des positions occupées sur le marché du travail. En réalité, cet état professionnel a commencé d'apparaître avec les systèmes de sécurité sociale, qui ont pris en charge les risques ignorés du temps court du marché : la maladie, la vieillesse, la succession des générations. Mais s’ajoutent aujourd’hui à cette protection sociale des droits d'un type nouveau, dénommés "droits de tirage sociaux". L'analyse des transformations du droit positif permet ainsi de mettre en lumière l'ambivalence des évolutions en cours et de montrer que, si elles font courir bien des risques de régression de la protection des travailleurs, de retour à un "en deçà de l'emploi", elles offrent aussi des opportunités nouvelles pour leur émancipation "au-delà de l'emploi"[7]. Traduit en plusieurs langues, cet ouvrage a fait l'objet de plusieurs colloques ou séminaires, en France et à l'étranger :

  • en Angleterre [8]
  • en Allemagne [9]
  • en Italie [10]
  • aux États-Unis [11]
  • aux Pays-Bas [12]

Des numéros spéciaux de revues lui ont été consacrés notamment [13], [14]. Des critiques[15],[16] ont été adressées.

Enfin Alain Supiot a recherché dans une série de travaux comment les bases institutionnelles des marchés en général et du marché du travail en particulier étaient aujourd’hui sapées par l’effacement des frontières du commerce international et l’essor corrélatif d’une mise en concurrence des lois, désormais considérées comme des « produits législatifs », en compétition sur un marché mondial des normes. L'horizon institutionnel est alors celui d'un Marché total, sous l’égide duquel les hommes, les signes, les lois et les choses ont tous vocation à être rendus, commensurables et mobilisables, dans une compétition devenue globale. Cette utopie a présidé au renversement des principes juridiques posés à la fin de la seconde guerre mondiale, notamment dans la Déclaration de Philadelphie (1944). Elle conduit à un démantèlement des cadres juridiques du crédit, au sens profond du mot, qui est à terme insoutenable comme l’a montré l'implosion financière de 2008. Ces analyses ont donné lieu à un ouvrage destiné à un large public, aujourd’hui traduit en six langues : Alain Supiot, L’Esprit de Philadelphie. La justice sociale face au Marché total, Paris, Le Seuil, , 178 p. (ISBN 978-2-02-099103-2)[17].

Dans le domaine de la théorie du droit, les travaux d'Alain Supiot se sont inscrits dans les perspectives ouvertes par André Leroi-Gourhan en anthropologie et Pierre Legendre en histoire du droit. Envisageant le droit comme une technique de l’interdit, qui interpose dans les rapports de chacun à autrui et au monde, un sens commun qui le dépasse et l'oblige, son ouvrage Homo juridicus[18] a mis en lumière la fonction anthropologique du droit dans les sociétés sécularisées. Les êtres humains ont besoin pour vivre ensemble de s'accorder sur un même sens de la vie, alors qu'elle n'en a aucun qui puisse se découvrir scientifiquement. La dogmatique juridique est la manière occidentale de lier ainsi les hommes, en posant un sens qui s'impose à tous. Elle se singularise par le fait, qu'à la différence de la Loi religieuse, elle ne procède pas d'une instance surhumaine. D'où la place singulière qui est la sienne. D'un côté le Droit est le texte où s'écrivent nos croyances fondatrices : croyance en la dignité de l'être humain, en l'empire des lois, ou en la force de la parole donnée. Mais n'étant pas l'expression d'une Vérité révélée par Dieu ou découverte par la science, le Droit est aussi une technique, susceptible de servir des fins diverses et changeantes, aussi bien dans l'histoire des systèmes politiques, que dans celle des sciences et des techniques. Comprendre ce régime de dogmaticité, propre à l’Occident, permet de ne plus penser ses rapports avec le reste du monde sur le mode de l’avance et du retard, de la raison et de la superstition, et invite à user des ressources de l’interprétation propres à la technique juridique, pour fonder sur la diversité des civilisations un ordre de valeurs et de représentations communes.

Son dernier livre paru [19] est une analyse de la crise contemporaine du règne du droit. La Loi, la démocratie, l’Etat, et tous les cadres juridiques auxquels nous continuons de nous référer, sont bousculés par la résurgence du vieux rêve occidental d’une harmonie fondée sur le calcul. Réactivé d’abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd’hui la forme d’une « gouvernance par les nombres », qui se déploie sous l’égide de la "globalisation".

La raison du pouvoir n’est plus recherchée dans une instance souveraine transcendant la société, mais dans des normes inhérentes à son bon fonctionnement. Prospère sur ces bases un nouvel idéal normatif, qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables, plutôt que l’obéissance à des lois justes. Porté par la révolution numérique, ce nouvel imaginaire institutionnel est celui d’une société où la loi cède la place au programme, et la réglementation à la régulation. Mais dès lors que leur sécurité n’est pas garantie par une loi s’appliquant également à tous, les hommes n’ont plus d’autre issue que de faire allégeance à plus fort qu’eux. Radicalisant l’aspiration à un pouvoir impersonnel, qui caractérisait déjà l’affirmation du règne de la loi, la gouvernance par les nombres donne ainsi paradoxalement le jour à un monde dominé par les liens d’allégeance.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Note : Cette bibliographie recense les principaux ouvrages d'Alain Supiot ayant trait au droit du travail et, d'une manière plus générale, au droit. Une bibliographie complète est tenue à jour sur le site du Collège de France[20], ainsi qu’un certain nombre d’articles disponibles en ligne[21].

Ouvrages personnels ou dirigés par Alain Supiot[modifier | modifier le code]

  • Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, Paris, Fayard, coll. « Poids et mesures du monde », , 512 p.
  • Alain Supiot, La solidarité, enquête sur un principe juridique, Paris, Odile Jacob, coll. « Collège de France », , 357 p. (ISBN 978-2-7381-3143-0)
  • Alain Supiot, Grandeur et misère de l’État social, Paris, Fayard, coll. « Leçons inaugurales du Collège de France », , 63 p. (ISBN 978-2-213-67771-2, lire en ligne)
  • Alain Supiot, L'esprit de Philadelphie : La justice sociale face au marché total, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Débats », , 192 p. (ISBN 978-2-02-099103-2)
  • Alain Supiot, Homo juridicus : essai sur la fonction anthropologique du droit, Paris, Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idées », , 333 p. (ISBN 978-2-02-067636-6)
  • Tisser le lien social : florilège de dix années de conférences à la Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, , 370 p. (ISBN 978-2-7351-1046-9)
  • Alain Supiot, Le droit du travail, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », (réimpr. 2008), 127 p. (ISBN 978-2-13-055954-2, présentation en ligne)
  • Pour une politique des sciences de l'homme et de la société, recueil des travaux du Conseil national du développement des sciences humaines et sociales (1998-2000), Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », , 245 p. (ISBN 2-13-052088-X, présentation en ligne)
  • Servir l'intérêt général, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Les voies du droit », , 296 p. (ISBN 978-2-13-050964-6, présentation en ligne)
  • Au-delà de l'emploi : transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe : rapport pour la Commission des Communautés européennes, Paris, Flammarion, coll. « Flammarion Documents et Essais », , 321 p. (ISBN 978-2-08-212526-0, présentation en ligne)
  • Le travail en perspectives, Paris, LGDJ, coll. « Droit et société », , 640 p. (ISBN 978-2-275-01669-6, présentation en ligne)
  • Alain Supiot, Critique du droit du travail, Paris, PUF, coll. « Quadrige », , 280 p. (ISBN 978-2-13-055975-7, présentation en ligne)
    Commentaire de Gérard Lyon-Caen, « Critique d'une critique critique », Droit social,‎ , p. 663-666
  • Alain Supiot (dir.) et Droit et changement social, Association française de droit du travail et de la sécurité sociale, Les Sans-emploi et la loi : hier et aujourd'hui, Quimper, Calligrammes, , 228 p. (ISBN 978-2-86965-122-7)
  • Les juridictions du travail, t. 9, Paris, Dalloz, coll. « Traité de droit du travail publié sous la direction de G.H. Camerlynck », , 768 p. (ISBN 9782247008056)
  • Pierre Cam et Alain Supiot, Les dédales du droit social, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, , 198 p. (ISBN 978-2-7246-0535-8)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Elections to the Fellowship 2015, http://www.britac.ac.uk/fellowship/elections/2015.cfm (consulté le 22 août 2015)
  2. Site de la MSH Ange Guépin
  3. composition du comité stratégique de l'IEA de Nantes
  4. Alain Supiot, Critique du droit du travail, Paris, PUF, coll. « Quadrige », , 336 p. (ISBN 978-2-13-065169-7)
  5. G. Lyon-Caen, « "Critique d'une critique [sur le livre d'Alain Supiot, Critique du droit du travail" », Droit Social,‎ , p. 663-666
  6. (it) Gino Giugni, Luigi Mengoni et Bruno Veneziani, « Tre commenti alla critique du droit du travail di Supiot », Giornale di diritto del lavoro e di relazioni industriali, vol. 67,‎ , p. 471 s.
  7. A. Supiot, Au-delà de l'emploi, Flammarion, , xlvii-317 p. (ISBN 978-2-08-138286-2)
  8. (en)("The transformation of Work and the future of the employment relationship. On the Supiot's Report" Society for the Advancement of Socio-Economics, London School of Economics, 8 juillet 2000)
  9. (de)("Freiheit, Schutz und Zwang: Die Zukunft der Arbeit und die Rolle des Rechts", Colloque Geschichte und Zukunft der Arbeit, Freie Universität/Humboldt Universität - Berlin, 4-6 mars 1999)
  10. (it)(Il futuro del lavoro : trasformazioni dell'occupazione e prospettive della regolazione del lavoro in Europa, , Fondazione Istituto per il lavoro, Bologne, 7 septembre 1998)
  11. (en)(Panel around the report, The Transformation of Labor and the Future of Labor Law in Europe, conference on "Social Citizenship in a Global Economy", University of Wisconsin-Madison, 10-11 novembre 2000)
  12. (nl)(Sinzheimer Lecture, Amsterdam, 23 novembre 2000)
  13. « Numéro spécial », Droit Social,‎
  14. (en) « The "Supiot Report" From A Non-European Perspective », Comparative Labor Law & Policy Journal, vol. 20, no 4,‎
  15. C. Ramaux, « L’instabilité de l’emploi est-elle une fatalité ? », Droit Social,‎ , p. 66
  16. Le Droit du travail à l’épreuve de la globalisation, Paris, Dalloz, p. 48-49
  17. Voir sur cet ouvrage les contributions (en) Emilios Christodoulidis et Ruth Dukes, « Dialogue & Debate: Labour, Constitution and A Sense of Measure: A Debate with Alain Supiot », Social & Legal Studies, vol. 19,‎ , p. 217-252 ainsi que le dossier publié en avril 2010 par la revue Droit social, avec les contributions de M. Borgetto, B. Edelman et M.-A. Frison-Roche
  18. Alain Supiot, Homo juridicus, Essai sur la fonction anthropologique du Droit, Paris, Le Seuil, coll. « Points », (1re éd. 2005), 333 p. (ISBN 978-2-7578-1520-5). Voir Olivier Mongin, « «Le droit, la religion, l’Etat, À propos de Homo Juridicus d’Alain Supiot» », Esprit,‎ . Cet ouvrage a été traduit en neuf langues.
  19. Alain Supiot, La gouvernance par les nombres : cours au Collège de France, 2012-2014, Paris, Fayard, coll. « Poids et mesures du monde », , 520 p. (ISBN 978-2-213-68109-2). Voir la critique S. Pimont et V. Forray, « Revue des ouvrages », Revue trimestrielle de droit civil, no 4,‎ , p. 972. (de) J. Nettelbeck, « « Gegen die Herrschaft der Zahlen » », Frankfurter Allgemeine Zeitung,‎ , p. 12
  20. Bibliographie, http://www.college-de-france.fr/site/alain-supiot/bibliographie.htm
  21. Articles en ligne, http://www.college-de-france.fr/site/alain-supiot/articles-en-ligne.htm

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]