Ta mère

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Icône de paronymie Cet article possède un paronyme ; voir : TAMERE.
Graffiti sur un mur.

Ta mère (en anglais Yo mama ou Your mum ou Your mom) est une vanne essentiellement utilisée comme insulte rituelle, comme interjection ou dans le cadre d'une joute verbale. La formulation est attestée au début du XXe siècle dans les pratiques discursives des communautés noires américaines,.

Elle s'est généralisée en France à partir de la traduction et de la publication en 1995-1996 par l'animateur de télévision Arthur (Jacques Essebag) d'un recueil de ces insultes : Ta Mère (Flammarion), suivi de plusieurs autres : Ta Mère 2 : la réponse, puis Ta mère 3 : la revanche (J'ai lu), Ta soeur. Un peu avant, le groupe de hip-hop et de rap français Suprême NTM avait commencé à populariser cette expression en le prenant pour nom.

Approches sociolinguistique et psycholinguistique[modifier | modifier le code]

Ta mère peut être catégorisé, de façon ambivalente, selon le contexte, comme une insulte ou comme une vanne (propos désobligeant, fantaisiste, une répartie spirituelle souvent moqueuse)[1] qui, elle, n’a pas pour finalité d’offenser irrémédiablement celui à qui elles sont adressées[2]. Les références à la mère sont le plus souvent désémantisées et ritualisées. Elles sont figées et ne visent pas directement la mère de celui qui est vanné[3]. Ta mère, comme d'autres vannes de même nature, fait l'objet d'une sur-exploitation, et se comprend comme une réalisation de l’opposition entre des adolescents et la classe moyenne, les vannes n’étant « bonnes » que si elles choquent les locuteurs tendant vers la norme[4]. L'expression peut parfois être produite hors du cadre des insultes ou des vannes avec une valeur de figement : « comment il pleuvait sa mère c’était trop, je me suis fait piquer sa mère », c'est un phatique ponctuant le discours[3].

Willam Labov atteste dans son ouvrage Language in the Inner City (1972)[5] de l'existence de vannes impliquant les parents dès les années 1940-1950 (elles ont alors une forme rimée) notamment à Chicago, utilisées oralement par la communauté noire américaine. Labov décrit l'insulte rituelle comme une pratique discursive, mettant le plus souvent deux personnes en confrontation, qui échangent des coups, des insultes pouvant être a priori considérées comme très violentes, toutefois sans qu'aucun des deux participants ne se sente véritablement insulté. Si l'un s'estimait tout à coup insulté, cela consacrerait la victoire de l'adversaire et le jeu verbal deviendrait un combat physique[6].

La vanne ta mère prend également son sens à la lumière de la littérature scientifique anglophone sur les dozens ou dirty dozens de la communauté noire américaine, qui sont des joutes verbales où ta mère a une place centrale. Selon Claudine Moïse, « quand les jeunes Noirs doivent quitter le monde de la mère et entrer dans celui des hommes, ils apprennent à trouver leur position dans le groupe et à affirmer leur virilité en mettant en scène la mère d’autrui. Par la parole et les jeux interactionnels, ils mettent à l’épreuve leur force virile, vannent et placent l’adversaire dans une position basse, dans un rôle passif, non viril. »[3].

Dans sa version francophone, l'expression est, de façon générale, utilisée dans les espaces urbains dits "sensibles" par des adolescents issus de l'immigration francophone[7],[2].

Exemple d'injure rituelle (transcription réalisée en 1995 par un doctorant sociologue lors d'une séance de théâtre avec de jeunes adultes en région parisienne)[8] :

« M : File-moi une cigarette, bouffon !
A : Comme ta soeur
M : Comme ta mère ouais, je vais l'enculer
A : Da silva la la la, le Portugais; ouais ton cul
C : Ouais je Nique Ta Mère
A : A qui tu l'as dit ça?
C : Ouais vas-y le con de ta race
(D tente de démonter le transformateur)
B : Qu'est-ce qu'il fait ? le fils d'enculé de sa mère
A : Zy va arrête de jouer avec ça putain
D : Mais non j'ai fait un stage; je suis spécialiste
L'animateur demande à D. de remonter le transformateur (il le remonte).
A : Vas-y, laisse tomber, on répète
C : Vas-y l'Arabe
A : Quel Arabe?
C : Vas-y, on va l'pécho
M : Ah les relou eh
D : Ouais çui-là, il est casse-couille ; j'suis vénèr ; il fouille dans mes affaires, vas-y, tu prends pas mes garetci ?
B : Laisse tomber, c'est relou, va niquer ta mère
A : Il est chelou çui-là, vas-y vendeur de techi va »

Équivalents dans d'autres langues-cultures[modifier | modifier le code]

  • La variante arabisante « Nikomouk » utilisée par NTM dans leurs paroles (dans Seine Saint-Denis Style par exemple) fait référence à la même insulte en arabe : naal dine oumouk ou nik ommok[réf. nécessaire] (nique ta mère)
  • L'équivalent chinois est tāmāde (他妈的 ; 妈/mā = mère)[9] ou cao ni ma (肏你妈), quasi-homophone de Cheval de l'herbe et de la boue (草泥马). Il ne s'agit pas là d'un élément d'insulte rituelle mais d'un mème de mouvements contestataires.

En Afrique de l'Ouest, il existe un phénomène d'insulte rituelle similaire, la parenté à plaisanterie.

Autre utilisations de l'expression[modifier | modifier le code]

Arthur, animateur à la télévision et à la radio française, est l'auteur de plusieurs recueils de ce type de blagues dont notamment : Ta mère, Ta mère T02 la réponse, Ta mère la revanche, Ta mère la totale, Les interdits de ta mère, Ta mère a 10 ans[10].

L'expression est utilisée dans le titre d'un film de Djamel Bensalah avec Jamel Debbouze : Le Ciel, les Oiseaux et... ta mère !.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Définition de vanne (2) », sur [cntrl.fr Centre national de ressources lexicales et textuelles] (consulté le 11 septembre 2014).
  2. a et b Marie-Madeleine Bertucci et Isabelle Boyer, « «Ta mère, elle est tellement... » joutes verbales et insultes rituelles chez des adolescents issus de l’immigration francophone », Adolescence, vol. 31, no 3,‎ mars 2013, p. 711-721 (ISBN 9782847952568, lire en ligne).
  3. a, b et c Claudine Moïse, « Pratiques langagières des banlieues : où sont les femmes ? », La lettre de l'enfance et de l'adolescence, no 51,‎ janvier 2003, p. 47-54 (ISBN 2749201276, lire en ligne).
  4. François Perea, « Les gros mots, paradoxes entre subversion et intégration », La lettre de l'enfance et de l'adolscence, no 83-84,‎ janvier 2011, p. 53-60 (ISBN 9782749213811, lire en ligne).
  5. (en+fr) Willam Labov, Language in the Inner City [« Le parler ordinaire »], U. of Pennsylvania Press,‎ 1972 pour la version anglaise, 1978 pour la traduction.
  6. Jean-Michel Adam, « Ta mère... Notes sur un changement de pratique discursive », Cahiers de l'ILSL, no 11,‎ 1998, p. 1-22 (lire en ligne).
  7. Ludovic Varichon, « «Nique ta mère !» Analyse d’insultes à caractère sexuel », Le sociographe, no 27,‎ mars 2008, p. 19-22 (ISBN 9782952890069, lire en ligne).
  8. René Badache, « Le monde du "N.T.M." ! Le sens caché de l’injure rituelle », Agora débats / jeunesse, vol. 2,‎ 1995, p. 85-96 (DOI 10.3406/agora.1995.1516, lire en ligne).
  9. Lu Xun, Propos sur tāmāde, 27 juillet 1925. [lire en ligne]
  10. « Ta mère. 3, La revanche ! », sur worldcat.org (consulté le 7 janvier 2013)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]