L'Arrache-cœur

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L’Arrache-cœur, dernier roman signé Boris Vian, est publié en 1953. Il était conçu comme le premier volet d’une trilogie intitulée Les Fillettes de la reine, qui n’a jamais vu le jour.

L’Arrache-cœur est un roman où se mêlent la poésie, la fantaisie, l’émotion et l’absurde. Il est divisé en trois parties et narre le parcours de Jacquemort, psychiatre nouvellement arrivé au village, et de Clémentine, mère de triplés (« trumeaux ») qui éprouve pour ses enfants un amour qui deviendra possessif et obsessionnel.

Les thèmes développés dans ce roman (« psychanalyse », interrogations sur l’inconscient de chacun) et le style d’écriture très imaginatif peuvent faire penser au surréalisme.

Résumé[modifier | modifier le code]

Jacquemort, psychiatre, arrive chez Angel et Clémentine, sa femme sur le point d'accoucher. Jacquemort va alors l'aider à mettre au monde trois garçons : des jumeaux, Noël et Joël et « un isolé », Citroën. Angel, le père des trois enfants est alors enfermé depuis deux mois par sa femme qui a mal accepté la grossesse. Après l'accouchement, Angel va enfin être libéré et Jacquemort va s'installer chez eux. Jacquemort expose à Angel l'expérience qui l'a poussé à venir dans ce coin tranquille ; il est en fait une capacité vide et cherche à se remplir en psychanalysant les gens, en assimilant leurs pensées. Il cherche à réaliser une psychanalyse « intégrale ». Jacquemort se rend au village pour commander des lits pour les nouveau-nés, à la demande de Clémentine, et passe alors près de la « foire aux vieux » où ceux-ci sont mis aux enchères et traités comme des objets ; Jacquemort est mal à l'aise. Il ose demander aux gens qui se trouvent là s'ils n'ont pas honte et reçoit un coup de poing. Il continue son chemin pour aller chez le menuisier, l'y trouve, ainsi qu'un très jeune apprenti, un enfant maigre en haillons qui travaille tel un automate. Il résulte du « Vous devriez avoir honte. » de Jacquemort adressé au menuisier un coup au menton. Quelques jours après, le psychiatre fait connaissance avec La Gloïre, homme âgé dont le travail consiste à repêcher avec les dents les choses mortes ou pourries jetées dans la rivière rouge. Il doit digérer la honte de tout le village ; les villageois lui donnent beaucoup d'or qu'il ne peut dépenser pour qu'il ait des remords à leur place. Puis le dimanche de la première semaine de son arrivée, Jacquemort rencontre le curé afin de demander le baptême des jumeaux. Ce curé considère que la religion est un luxe : « Dieu c'est un coussin de brocart d'or, c'est un diamant serti dans le soleil, c'est un précieux décor ciselé dans l'amour [...]. »

Clémentine ne supporte plus d'être touchée par Angel et l'exclut de l'éducation des enfants. Sur les conseils de Jacquemort, il construit un bateau car il s'ennuie. Une fois le bateau achevé, il part, au désespoir de Jacquemort qui tente de le retenir, en vain. Jacquemort demande à la bonne de Clémentine si elle accepterait de se faire psychanalyser mais celle-ci ne connaît pas le sens du mot et interprète la proposition comme une avance, qu'elle accepte. Le psychiatre va ainsi régulièrement « psychanalyser » la bonne. Au fur et à mesure que les enfants grandissent, l'amour de leur mère pour eux va s'intensifier, elle à qui il arrivait au début d'oublier l'heure de la tétée. Elle s'imagine tout ce qui pourrait arriver aux enfants et essaie d'éviter cela. Elle estime que se priver pour eux des bons morceaux de repas, aller jusqu'à manger de la viande extrêmement avariée est une preuve d'amour à leur égard. Pour les protéger de tout, car tout est menace, elle fait déraciner les arbres du jardin, construire des murs, puis des cages. Elle prend toutes les précautions envisageables pour qu'il n'arrive rien de mal à ses trois garçons.

Pendant ce temps Jacquemort s'habitue aux mœurs du village et donne même une claque à un enfant de chœur. Il psychanalyse d'abord un chat, essaie ensuite de psychanalyser la bonne mais en vain, puis psychanalyse La Gloïre ; quand celui-ci meurt il prend sa place. Les enfants, eux, volent dans le ciel grâce aux limaces bleues et s'amusent à pourchasser les maliettes (oiseaux), et Citroën sait se faire pousser deux doigts supplémentaires en clignant les yeux d'une certaine façon.

Un univers parallèle[modifier | modifier le code]

Boris Vian poétise le monde dans lequel évoluent les personnages ; ainsi Jacquemort se trouve en présence de crottes de « bouc de Sodome » et de « fleurs de Calamine », et observe danser en l'air des « maliettes ». De même, les enfants parlent à un pivert qui leur indique où trouver un grand nombre de limaces bleues, leur donnant le pouvoir de voler.

Boris Vian aime jouer avec les mots : « Oh ! Oh ! persifla Jacquemort, vous me la baillez belle ! — Je ne baille personne, maréchala le ferrant. », évoquant ici la réponse du maréchal-ferrant.

Il réinvente le temps. Jacquemort trouve qu'il n'a plus la même valeur qu'avant, à la campagne : « À la campagne, le temps plus ample, passe plus vite et sans repères ». Sans repères en effet ; le lecteur se trouve comme Jacquemort sans repères chronologiques. Quant aux débuts des chapitres, ils sont par exemple indiqués de : « 135 avroût » ou « 14 marillet »… La jonction des syllabes de mois différents crée un autre calendrier hors du temps dans lequel ces nouveaux mois (juinet, janvril, févruin, octembre, novrier…) comportent bien plus que 31 jours. Sont-ce encore des mois ?

On note également une abolition totale des valeurs morales. Jacquemort se retrouve dans un monde où les vieux sont mis aux enchères, où les étalons trop dévergondés sont torturés, où de jeunes enfants travaillent et meurent, sans que personne ne s'en embarrasse.

Personnages[modifier | modifier le code]

  • Jacquemort, le psychanalyste
  • Clémentine, mère des trumeaux
  • Angel, mari de Clémentine
  • Noël, un des jumeaux
  • Joël, un des jumeaux
  • Citroën, le troisième enfant « isolé »
  • Culblanc, la bonne de Clémentine
  • La Gloïre
  • Le curé
  • Le sacristain
  • Le menuisier
  • Le maréchal-ferrant
  • La couturière
  • Nëzrouge, la bonne du maréchal-ferrant

Jacquemort[modifier | modifier le code]

Description physique[modifier | modifier le code]

Jacquemort est un homme décrit comme grand, corpulent, doté d'yeux bleus et d'une barbe rousse. Il exerce le métier de psychiatre.

Description psychologique[modifier | modifier le code]

Dans L'Arrache-Cœur, Jacquemort est un psychiatre « tout neuf », apparu soudainement sans la moindre connaissance, volonté ou utilité. Dans un dialogue avec Angel, un des personnages principaux du roman, il lui explique être apparu sans passé, ni mémoire, n'ayant pour seul bagage qu'une notice indiquant « Psychiatre. Vide. À remplir. ». La psychologie de Jacquemort est intéressante dans l'optique d'une réflexion sur la volonté et le désir, car, même s'il est vide, il est avide d'apprendre afin d'avoir de la substance. Dans le récit - nimbé de surréalisme -, quand Jacquemort refoule son envie d'avoir une volonté, il devient "insubstantiel" et transparent.

Cette expérience a lieu lors d'un dialogue rappelant ceux utilisés par les philosophes pour expliquer un point de leur théorie : ici Angel et Jacquemort se posent en antagonistes : le premier soutient que le fait de vouloir avoir des désirs est un désir en soi ; l'autre affirme mordicus que cette recherche de désirs n'existe que parce que c'est la raison pour laquelle il fut créé, et n'est donc qu'une obligation. La disparition physique de Jacquemort lorsqu'il inhibe son « désir » semble prouver que le point de vue d'Angel est le plus lucide - du moins d'après l'auteur.

Actions dans le roman[modifier | modifier le code]

Jacquemort, après avoir fait accoucher Clémentine (femme d'Angel) en catastrophe, va « psychanalyser » divers sujets à fond afin d'en retirer une consistance. Ainsi, en psychanalysant un chat, il le videra de toute substance (métaphysique, entendons-nous) et prendra des habitudes félines, comme de se passer la main derrière l'oreille. Il finira par psychanalyser La Gloïre, un villageois dont le but est de recueillir la honte des autres villageois, figurée ici par des déchets flottants dans un ruisseau que La Gloïre repêche avec les dents. En le psychanalysant, il finira par prendre son rôle et sa vie.

Jacquemort, à l'instar de la plupart des personnages masculins, va également « psychanalyser » diverses femmes, en particulier sa femme de ménage ; bien évidemment, chaque tentative de psychanalyse se solde par un échec retentissant, à savoir une relation sexuelle.

Citations[modifier | modifier le code]

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  • « Je conteste [...] qu’une chose aussi inutile que la souffrance puisse donner des droits quels qu’ils soient, à qui que ce soit, sur quoi que ce soit. » (deuxième partie, chapitre III)
  • « On a tort de dire les yeux fermés, ferranta le maréchal. On n'a pas les yeux fermés parce qu'on met les paupières devant. Ils sont ouverts dessous. Si vous roulez un rocher dans une porte ouverte, elle n'est pas fermée pour cela ; et la fenêtre non plus d'ailleurs, parce que pour voir de loin c'est pas des yeux qu'on se sert, et, donc vous ne comprenez guère les choses. » (deuxième partie, chapitre XIV)
  • « On ne reste pas parce qu’on aime certaines personnes ; on s’en va parce qu’on en déteste d’autres. Il n’y a que le moche qui nous fasse agir. On est lâche. » (deuxième partie, chapitre XVII)
  • « Comment se fait-il, pensa soudain Jacquemort, qu’il n’y ait pas de pêcheurs ici ? La mer est pourtant très proche, et pleine de crabes, d’arapèdes et de comestibles écailleux. Alors ? Alors ? Alors ? Alors ? Alors ?
    Alors, c'est qu'il n'y a pas de port. Il était si ravi d'avoir trouvé ça qu’il se sourit avec complaisance. »
    (troisième partie, chapitre III)
  • « L’or est inutile puisqu’il ne peut rien acheter avec. Donc, c’est la seule chose valable. Ça n'a pas de prix. » (troisième partie, chapitre III)
  • « Mais elle seule laissait pourrir tous ces rebuts. Les enfants méritaient bien ce sacrifice –  et plus c’était affreux, plus cela sentait mauvais, plus elle avait l’impression de consolider son amour pour eux, de le confirmer, comme si des tourments qu’elle s'infligeait pouvait naître quelque chose de plus pur et de plus vrai – [...] » (troisième partie, chapitre V)
  • « Déjà Joël et Noël s'étaient remis à creuser.
    – Je suis sûr qu'on va trouver d'autres choses, dit Noël.
    Sa pelle, à cet instant, heurta quelque chose de dur.
    – Voilà un caillou énorme, dit-il.
    – Fais voir ! dit Citroën.
    Un beau caillou jaune avec des cassures luisantes qu'il lécha pour voir si c'était bon comme ça en avait l'air. Presque. De la terre crissait sous la dent. Mais dans un creux du caillou, une petite limace, jaune aussi, était collée. Il regarda.
    – Ça, dit Citroën, ce n'est pas une bonne. Tu peux la manger quand même, mais ce n'est pas une bonne. C'est les bleues qui font voler.
    – Il y en a des bleues ? demanda Noël.
    – Oui, dit Citroën.
    [...] Joël trouve deux limaces noires et en garde une pour lui...
    Cependant, Joël dégustait la sienne.
    – Pas fameux, dit-il. On dirait du tapioca.
    – Oui, dit Citroën, mais les bleues, c'est bon. C'est comme de l'ananas. »
    (troisième partie, chapitre X)
  • « – Cette femme est une sainte, dit le curé. Et cependant, elle ne vient jamais à la messe. Allez donc expliquer ça.
    – C’est inexplicable, dit Jacquemort. De fait, ça n’a aucun rapport, convenez-en. C’est là l’explication.
    – J’en conviens, dit le curé, j’en conviens. »

Adaptations[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]