Courbe de Kuznets

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La courbe de Kuznets décrit la relation entre le niveau de développement d'un pays (mesuré en PIB/hab) et son niveau d'inégalité. Elle s'inspire des travaux de Simon Kuznets parus en 1955[1] sur le développement économique des années 1950.

Présentation générale[modifier | modifier le code]

courbe de Kuznets : niveau d'inégalité en ordonnée, revenu en abscisse

La courbe de Kuznets représente la croissance économique d'un pays en fonction de son niveau de développement, supposé croissant dans le temps :

  • Dans les premiers stades de développement, lorsque l'investissement dans le capital infrastructurel et dans le capital naturel est le principal mécanisme de croissance, les inégalités encouragent la croissance en partageant les ressources en faveur de ceux qui épargnent et investissent le plus. Ce phénomène économique est appelé « malédiction de Kuznets ».
  • À l'inverse, dans les économies plus avancées, l'accroissement du capital humain prend la place de l'accroissement du capital physique comme source de la croissance. Les inégalités ralentissent dès lors la croissance économique en limitant le niveau général de l'éducation, parce que tous ne peuvent directement financer leur formation.

La courbe de Kuznets montre un graphique en U inversé : l'axe des ordonnées représente les inégalités ou le coefficient de Gini généralement confondus ; l'axe des abscisses représente le temps ou le revenu par tête.

Le ratio de Kuznets mesure la proportion du revenu perçu par les 20 % gagnant le plus, divisé par la proportion du revenu perçu par les 20 % les plus pauvres d'une société. Une valeur de 1 signifierait une parfaite égalité.

Kuznets proposait deux raisons pour expliquer ce phénomène historique :

  • les travailleurs se sont déplacés de l'agriculture vers l'industrie
  • les travailleurs ruraux sont devenus urbains

Dans ces deux explications, les inégalités décroissent après que 50 % de la main d'œuvre a été employée dans un secteur à plus hauts revenus. Les économistes, des économistes classiques jusqu’à Marx ont utilisé les théories du différentiel de qualification et de l’agglomération du capital dans les jeunes économies pour d’autres explications de la courbe de Kuznets.

Critique de la courbe de Kuznets[modifier | modifier le code]

La courbe de Kuznets, apparue dans les années 1950, selon laquelle les inégalités se réduiraient « mécaniquement » avec le développement économique d'un pays sont aujourd'hui largement discutées tant du point de vue empirique que théorique.

Critique méthodologique[modifier | modifier le code]

  • Kuznets utilise des données croisées provenant de pays différents mais sur une même période. Ceci empêche d’utiliser des données dans le temps pour observer une progression individuelle du développement économique du pays.
  • Ses données portaient surtout sur des pays à revenu intermédiaire d'Amérique latine où les inégalités sont grandes depuis longtemps. Si on contrôle cette variable, la forme en U inversé disparaît.
  • Enfin, la forme en U inversé de sa courbe ne semble pas tant tenir à la progression du développement économique de chaque pays que de différences historiques entre ces pays ("sentiers de croissance").

Critique théorique[modifier | modifier le code]

D'un point de vue théorique, Thomas Piketty (2005)[2] remet en cause la stricte causalité supposée par la courbe de Kuznets entre le niveau de développement et les inégalités de revenu. On pourrait croire, au vu de cette relation, que l'accroissement dans le temps des inégalités d'un pays est un phénomène "naturel" qui se résout de lui-même dans le temps, de façon endogène.

Or T. Piketty montre, sur des données françaises et américaines, que la réduction des inégalités n'est pas mécaniquement associée à la croissance du PIB par habitant. Historiquement, elle a surtout été liée à des événements inattendus affectant le capital (guerre, inflation, catastrophes) et par l'impôt (sur le revenu notamment).

Il est probable que, fondant son intuition dans les années 1950 à un moment où les gains de productivité étaient encore très importants, Kuznets ait succombé à l'optimisme des Trente Glorieuses.

L'enjeu est pourtant de savoir s'il est nécessaire de mettre en place des mécanismes de redistribution (par l'impôt) pour réduire les inégalités de revenus, ou si on peut attendre qu'elles se résorbent d'elles-mêmes avec le développement.

La courbe environnementale de Kuznets[modifier | modifier le code]

Origine[modifier | modifier le code]

courbe environnementale de Kuznets

Selon Grossman et Krueger (1994)[3], la courbe de Kuznets peut être observée dans le domaine de l’environnement. Cette courbe, malgré son nom, ne dérive pas des travaux de cet économiste. Il est dit que beaucoup d’indicateurs de santé comme l’eau ou la pollution de l'air montrent une courbe en U inversé au début du développement économique : on se soucie peu de l’environnement et de la hausse de la pollution qui vont de pair avec l’industrialisation.

Lorsque les besoins primaires sont pourvus, on atteint un seuil où le souci pour l'environnement s'accroît et où la tendance s'inverse. La société a alors les moyens et la volonté de réduire le niveau de pollution et l’utilisation de ressources pour créer une unité de PIB (de richesse) tend à diminuer.

Validité empirique[modifier | modifier le code]

Cependant, d'après une récente étude de Meunié (2004), « non seulement cette courbe n’est décelée que pour quelques polluants aux effets localisés, mais même dans ce cas, de nombreuses critiques méthodologiques fragilisent [sa] portée »[4]. Cette relation se révèle vraie pour certains polluants localisés (comme le dioxyde de soufre ou le dioxyde d'azote), mais on dispose de moins de preuves pour d’autres polluants aux effets plus globaux sur l’environnement.

Par exemple, la consommation d’énergie, l'occupation ou l'exploitation de la terre ainsi que l’usage des ressources naturelles (ce que l’on appelle l’empreinte écologique) ne se réduisent pas avec l’augmentation du revenu. Alors que le ratio énergie par PIB net baisse, l’énergie consommée totale continue d’augmenter dans la plupart des pays développés. De plus, beaucoup de services naturels produits par les écosystèmes comme la fourniture et la régulation de l’eau douce, la fertilité des sols et de la pêche continue de décroître dans les pays développés. On objectera également que le modèle ne tient pas compte du caractère global des écosystèmes vivants : d'un point de vue environnemental, il est fallacieux de déclarer une baisse de la pollution dans un pays si celle-ci n'est qu'exportée au-delà des frontières géographiques des données recueillies, par exemple en sous-traitant, pour des biens assemblés en France, la fabrication de composés toxiques en Chine.

En général, les courbes de Kuznets peuvent être mises en évidence dans quelques données concernant certains questions environnementales locales (comme la pollution de l’air) mais ce n’est pas le cas d’autres (comme le renouvellement des sols ou la biodiversité). On doit aussi ajouter que les effets de changement climatique comme la disparition d’espèces et la perte de biodiversité est irréversible.[réf. nécessaire]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Kuznets S., 1955, “Economic Growth and Income Inequality”, American Economic Review
  2. PIKETTY T. : « The Kuznets' curve, yesterday and tomorrow », dans BANERJEE A., BENABOU R., MOOKERHEE D. (Eds) : Understanding poverty, Oxford : Oxford university press, 2005 http://www.jourdan.ens.fr/piketty/fichiers/public/Piketty2005c.pdf
  3. Grossman, G. et Krueger, A. "Economic Growth and the Environment", NBER Working Papers n°4634 (1994)
  4. Meunié, A. "Controverses autour de la courbe environnementale de Kuznets", Document de travail du CED, Université de Bordeaux (2004), http://ced.u-bordeaux4.fr/ceddt107.pdf

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Arrow, K., Bolin, B., Costanza, R., Dasgupta, P., Folke, C., Holling, C. S., et al. (1995). Economic growth, carrying capacity, and the environment. Ecological Economics, 15(2), 91-95.
  • Grossman, G.M. and Krueger, A.B.. (1993). Environmental Impacts of a North American Free Trade Agreement. In "The Mexico-U.S. free trade agreement", P. Garber, ed. Cambridge, Mass.: MIT Press.
  • Harbaugh, Bill, Arik Levinson and Dave Wilson (2002) "Reexamining the Empirical Evidence for an Environmental Kuznets Curve," Review of Economics and Statistics, 84(3) August 2002.
  • Van Zanden, J.L. (1995). Tracing the Beginning of the Kuznets Curve: Western Europe during the Early Modern Period. The Economic History Review 48 (4), 643-664.