Performativité

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La performativité est le fait pour un signe linguistique (énoncé, phrase, verbe, etc.) d'être performatif, c'est-à-dire de réaliser lui-même ce qu'il énonce. Le fait de prononcer un de ces signes fait alors advenir une réalité. Par exemple, lors du jugement d’un accusé, la sentence décidée par le juge déterminera l’avenir de l’individu. Il deviendra soit coupable, soit innocent. Et ces deux mots ont un impact considérable sur l’identité de l’interlocuteur. Ceux-ci n’auront toutefois, pas les mêmes conséquences selon le système juridique, puisque celui-ci est culturel : pensons à un système où la peine de mort existe en tant que sentence et un autre où celle-ci est interdite. De plus, le système juridique est un système symbolique très ancré dans les sociétés occidentales. Peter Ludwig Berger, sociologue et théologien américain, considère ce type de système comme des constructions sociales. En effet, celui-ci  peut « fournir une interprétation totale de la réalité ». En parlant de performativité, il faut ainsi prêter une certaine attention aux contextes dans lesquels se produit l’énonciation.

Historique et description[modifier | modifier le code]

La notion de performativité a été développée par le philosophe John Langshaw Austin dans son ouvrage Quand dire c'est faire (1962), dont le titre original est How to do Things with Words (littéralement Comment faire des choses avec des mots). Elle caractérise certaines expressions qui font littéralement ce qu'elles énoncent. Il ne s'agit pas d'expressions telles que « je parle », qui n'est qu'une description, mais d'expressions qui modifient le monde. Le titre du livre d'Austin est à cet égard explicite : une expression est performative lorsqu'elle ne se borne pas à décrire un fait mais qu'elle « fait » elle-même quelque chose.

Un exemple typique d'expression performative est la phrase « Je vous déclare mari et femme » que prononce l'autorité lors d'un mariage. La phrase fait changer les fiancés de statut : en étant prononcée elle constitue les fiancés comme mari et femme, ils passent de l'état de fiancés à celui de mariés. Il y a donc plus dans l'énonciation de cette expression que la description d'un fait, dire cette phrase c'est accomplir un acte (autre que l'acte d'énoncer la phrase).

Mais l'expression n'est performative que si la personne a réellement l'intention de faire l'acte et si les différents protagonistes respectent des critères d'authenticité : dans notre exemple, le locuteur doit être compétent, il doit y avoir deux destinataires, etc. Le contexte ou plutôt les contextes, qu’ils soient spatial, temporel, ou, à une échelle plus large, économique, social, politique, culturel, juridique, ne sont pas négligeables. Par exemple, prononcée lors d'un dîner privé cette phrase a moins de chance d’avoir un impact sur le statut des individus. Elle ne serait donc pas performative. Il faut donc ici prendre en compte, en plus des différents contextes d’énonciation, le concept de la définition de la situation, élaboré par le sociologue et psychosociologue William Isaac Tomas : une situation sociale correspond à la définition qu’en font les participants.

John Langshaw Austin nous parle également d’une forme de stigmatisation par les mots, qui se réalise par le biais de l'étiquetage performatif. En nommant les choses on leur donne une certaine existence, une identité. On peut faire un parallèle ici avec l’invention, au XIXe siècle, de l’homosexualité comme pathologie par l’institution qu’est la psychiatrie. La sexualité est alors saisie par les psychiatres. Quand le terme « homosexualité » existe, s’ensuit une production de souffrance car la société condamne les homosexuels et leurs pratiques. Les individus se sentent investis d’une identité et essayent alors de s’en débarrasser. Le fait de nommer, d’identifier revient alors à contrôler. En effet, le pouvoir des experts de la sexualité en Occident a alors une efficacité performative, dans le sens où elle peut transformer l’interlocuteur. Cette efficacité va lier l'existence à la désignation faite par les scientifiques et entraîner une mise en conformation de la personne par rapport au discours. C’est d’ailleurs ce que nous confirme Peter L. Berger en affirmant que « ce qui se « fait » réellement en psychanalyse, c’est qu’une nouvelle identité est construite. »

Un phénomène relationnel[modifier | modifier le code]

Dans « Quand dire, c'est lier » (Nouveaux Actes Sémiotiques, 1993), Albert Assaraf propose de voir les performatifs, et plus généralement les actes de langage, comme des signes ayant la particularité « de lier et de délier[1] » les hommes :

Un performatif, écrit-il, c’est un modèle interactif qui se réifie sous forme de signes. Si les autres signes lient et informent à la fois, un performatif ne véhicule aucune information sur le monde. Un performatif, c’est du lien à l’état pur, totalement dépourvu d’objet dynamique[2].

Même un assertif comme informer n’apporte, souligne Albert Assaraf, « aucun renseignement sur le réel ». À preuve, l’énoncé « Je t’informe que je t’informe » n’informe sur rien du tout. Et l’énoncé « Je t’informe que e = mc2 » ne doit son caractère informationnel qu’à la formule e = mc2, en rien au performatif informer.

« Je t’informe... » est un énoncé, dit-il, éminemment paradoxal qui lie et délie tout en niant qu’il lie et délie. « Je t’informe... » n’agit pas autrement qu’un « neutron » face à la censure de l’axe intérieur/extérieur et de l’axe haut/bas de mon interlocuteur[3].

Pour étayer ses propos, Albert Assaraf relève le challenge dans « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP »[4] », paru en 2011 à l'Université du Québec, de classer les actes de langage recensés par Austin juste en combinant les deux uniques constituants de la relation : la jonction et la position. D'où système JP (J pour jonction, P pour position).

Classement des performatifs à partir du système JP[modifier | modifier le code]

Albert Assaraf distingue sept grandes formes de jeux entre la jonction et la position, qui, telles des instructions informatiques, ont la propriété de se combiner et de s’imbriquer à l’infini.

1) Les jeux où un axe du lien prend le pas sur l’autre

C’est le cas des exercitifs comme ordonner, commander, réduire à un grade inférieur, renvoyer, condamner, excommunier, saisir (les biens), donner une amende[5]... Qui ont tous en commun une forme de relation où la conjonction est muselée au profit de la seule position. Quand, à l’inverse, aimer, pardonner, passer l’éponge, absoudre, s’attendrir, compatir... favorisent une forme de relation privilégiant la conjonction par rapport à la position.

2) Les jeux où « intérieur » est corrélé avec « haut », « extérieur » avec « bas »…

Renforcent ce schème, selon l’éthologue Irenäus Eibl-Eibesfeldt, inné[6], des performatifs comme choisir, préférer, aimer plus, élire, désigner, séparer, rejeter, écarter, élever, glorifier, bénir, abaisser, maudire, damner, exécrer, se méfier, se défier, se garder

3) Les jeux où A fait dépendre la qualité de sa relation avec B d’un acte Z.

Acte Z que A se doit d’accomplir (comme dans la promesse) ou que B se doit d’accomplir (comme dans la menace). Pour tout dire, des jeux du type :

« Si Z est vrai (ou faux), alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta/ma faveur (ou en ta/ma défaveur)… ».

Ou encore du type :

« Tant que Z est vrai (ou faux), alors… ».
4) Les jeux où A s’accorde ou accorde à B, s’ôte ou ôte à B, une quantité de conjonction n + une quantité de position n du fait d’un acte Z déjà accompli.

C’est le cas de s’excuser, demander pardon, se repentir, faire amende honorable, rougir, avoir honte... dont le locuteur A se sert pour abaisser ostensiblement sa position dans l’espoir de rétablir une conjonction ternie à la suite d’un acte Z.

Ou encore de remercier savoir gré, féliciter, complimenter, applaudir, louer, congratuler, bénir, porter un toast, rendre hommage… qui sont la manifestation réifiée d’un jeu relationnel du type :

« Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta faveur ».

Mais aussi de reprocher, blâmer, critiquer, condamner… qui sont, cette fois, la manifestation réifiée d’une relation entre A et B du type :

« Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta défaveur ».

En clair, tous les performatifs qu’Austin classe pêle-mêle parmi les « comportatifs [7] », d’avoir pour substance la jonction et la position et pour forme des jeux du type « Puisque… alors… ».

5) Les trocs relationnels du type « Je t’offre ma position pour que tu m’offres ta conjonction »

C’est le cas des verbes comme prier, exhorter, supplier, implorer, adjurer, invoquer, s’agenouiller, se prosterner, s’abaisser, ramper… lesquels sont la représentation matérielle d’un jeu relationnel où A offre de façon ostentatoire sa position basse pour qu’en retour B daigne offrir sa con-jonction ou retirer sa dis-jonction (colère, châtiment…).


6) Les jeux du type « Tu dis que…, moi je dis que… »

C’est le cas de se révolter, se rebeller, se rebiffer, dire non, s’insurger, se mutiner, résister, lutter contre, en avoir marre... lesquels prennent appui sur une relation où A dit à B :

« Tu dis que je dois me soumettre pour mériter une conjonction (toit, travail, rester ensemble…) ; moi je dis mieux vaut désormais risquer une disjonction (divorce, licenciement, anathème, mort…) que de perdre ma position (honneur, dignité, estime de soi…).
7) Les jeux, enfin, où la jonction puise dans des signes d’où irradie une forte information (comme informer, suggérer, conseiller, proposer, recommander…)  ; où la position puise dans des signes d’où irradie une forte conjonction (prodiguer, accorder, distribuer, procurer, donner, offrir…)

Ces jeux, qui aboutissent le plus souvent à des paradoxes pragmatiques, peuvent se formuler ainsi :

P = (j1 + j2 +…jn) ; J = (p1 + p2 +…pn) ; P = (i1 + i2 + …in) ; I = (p1 + p2 +…pn)… (où P = position, J = jonction et I = information).

Thèmes et auteurs de la performativité[modifier | modifier le code]

Les actes sociaux[modifier | modifier le code]

John Searle

Le philosophe du langage américain John Searle, dans La Construction de la réalité sociale, sorti en 1995, affirme de façon généralisée que les actes de langage fabriquent les réalités sociales, distinctes des réalités naturelles (physiques, etc.), et sur lesquelles reposent des institutions (religieuses, civiles) et des conventions (jeux). Pour Searle, le performatif n’est que la façade linguistique de quelque chose de plus profond : la construction des réalités sociales. Cette façade linguistique peut être interprétée à la manière dont Guillaume Courty envisage le langage, c’est-à-dire en tant que cadres des connaissances. Cet auteur se réfère alors à Peter L. Berger et Thomas Luckmann quand ils affirment que « tout corps de connaissances en vient à être socialement établi en tant que réalité ». Ces deux auteurs envisagent et prônent une sociologie dont le langage ne doit pas légitimer l’ordre existant.

Toutes les choses qui existent en tant qu’institutions, à tous les niveaux de la vie sociale, sont des constructions qui se réalisent à travers des activités performatives fondamentales. La parole permet donc de performer des créations, et de leur donner une véritable fonction sociale. Un billet de banque n’existe que parce que l’on dit et l’on croit que l’argent existe. De même un leader politique ou un professeur d’université ne peuvent remplir leurs fonctions que par la reconnaissance orale collective d’un statut. En effet, selon Peter L. Berger l’identité est tout sauf naturelle, elle est entretenue par « des actes de reconnaissance sociale ». C’est ainsi que pour cet auteur, la société créée les individus dont elle a besoin, et il rejette donc le fait de penser que la société a « les hommes qu’elle mérite ». Outre les exemples du leader politique ou du professeur, on peut également se référer à l’illustration mise en avant par ce sociologue, celle d’un individu qui devient prisonnier du jour au lendemain. S’il n’y a pas cette reconnaissance sociale autour de lui pour lui rappeler son identité antérieure à l’emprisonnement, il va alors se comporter, se conformer à sa nouvelle identité de prisonnier. De la même façon qu’avec le phénomène de la performativité, on retrouve le fait de produire une réalité.

Toute réalité sociale repose sur des actes performatifs et des « croyances partagées », c’est-à-dire, les représentations collectives qui façonnent nos manières de penser à l’échelle individuelle, et ce, souvent inconsciemment. Ainsi les idées, la pensée sont contrôlées par le contexte social et culturel, et en sont partiellement dépendantes. Et c’est un des fondements de la sociologie de la connaissance selon Peter L Berger. En effet, celle-ci « rejette l’idée fausse selon laquelle la pensée se produit indépendamment du contexte social dans lequel des hommes particuliers pensent des choses particulières ».

Résolution d’un cas difficile de John Searle au moyen du système JP[modifier | modifier le code]

Selon John R. Searle, l’une des caractéristiques essentielle d’une promesse consiste à s’engager à faire quelque chose que l’auditeur souhaite. « Une promesse sera défectueuse », dit Searle, « si la réalisation de la chose promise n’est pas désirée par celui à qui on promet[8] ». Aussi, de son avis l’énoncé :

« Si vous ne rendez pas votre devoir à temps, je vous promets que je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne »,

n’est pas une promesse à proprement parler. « Si nous l’utilisons en ce sens », écrit Searle, « c’est parce que je promets est, parmi les procédés marqueurs de force illocutoire, celui qui marque l’engagement du locuteur de la façon la plus forte ».

Pour Albert Assaraf, l’exemple de Searle, et plus généralement les énoncés du type

« Je promets de t’infliger la sanction S si tu fais (ou ne fais pas) Z »,

ont pour structure profonde une menace imbriquée dans une promesse, qu’un informaticien pourrait facilement programmer ainsi :

Condition n°1 (menace) : Si « devoir rendu à temps » = faux, alors « je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne » = vrai.
Condition n°2 (promesse) : Si application de condition n°1 = vrai, alors position haute pour moi = vrai ; sinon (else) position haute pour moi = faux.

Aussi, contrairement à Searle, Albert Assaraf dit ne retenir de « la promesse que son pouvoir de créer de toutes pièces un monde qui fait dépendre la qualité d’une relation de l’application par le locuteur A de l’acte Z, sans trop nous préoccuper de savoir si l’acte Z sera au bout du compte désiré ou non par l’auditeur B ». Ce détail, poursuit-il, « comme celui de savoir si A est sincère ou non au moment de faire sa promesse », sont « extérieur[s] à la structure profonde du performatif »[9].

Le genre[modifier | modifier le code]

Judith Butler

Par son analyse de la performativité de genre, la philosophe et féministe américaine Judith Butler va aller encore au-delà de Searle, qui s’en tenait aux grandes institutions civiles, religieuses, sociales et familiales, pour parler de la construction du genre, de l’identité sexuelle des individus. Le genre est un processus de construction sociale de la différence des sexes. C’est également un processus producteur de catégorisation (masculin, féminin) et, par la même, de hiérarchisation sociale. Le genre différencie ainsi les femmes et les hommes à partir de leurs caractéristiques socioculturelles.  La distinction de genre ne se limite donc pas à la simple distinction de sexe. Les distinctions sociales, culturelles doivent être prises en compte tout comme la contextualisation. En effet, le genre se fabrique certes, institutionnellement mais également culturellement.

Dans Gender Trouble, paru en 1990 et traduit sous le titre Trouble dans le genre, Judith Butler approfondit la notion de performativité. Butler affirme que l’identité sexuelle est une construction performative : elle soutient que, au-delà des différences biologiques naturelles, l’identité du genre (femme ou homme) est une construction sociale, qui se fait par la performativité, dans un but de reconnaissance sociale. Elle s’appuie sur l’exemple des drag queens pour son argumentation. Elle affirme que, si des drag queens jouent à être d’un sexe qui n’est pas le leur biologiquement, cela signifie aussi bien les personnes qui sont d’un sexe « naturel » en performent aussi le genre, sans le savoir. C’est une théorie radicale, qui, à partir d’un cas apparemment marginal, éclaire la norme pour mettre en évidence une pratique inconsciente. Pour illustrer davantage le point de vue de cette auteure, on peut également prendre l’exemple de la caste de Hjiras en Inde. Celle-ci est uniquement constituée d’hommes, castrés et travestis en femme. Ce sont donc à la fois des individus asexués, c’est-à-dire privés d’organe sexuels, et des individus sans identité de genre, c’est-à-dire agenres. Ils sont ni mâles, ni femelles, ni hommes, ni femmes. Ils échappent ainsi à toute catégorisation sociale. Cette caste est dévouée à une déesse et forme un groupe religieux protégé du reste social. Ce sont donc des objectifs de croyances forts, au-delà des croyances partagées, qui permettent à ces hommes d’échapper aux identités sexuelles et genrées.

La performativité de Butler va au-delà du langage : elle inclut non seulement la façon de parler, mais aussi les comportements, les attitudes et les gestes par lesquels l’individu performe un genre, féminin ou masculin, et se conforme au modèle « femme » ou « homme » construit par la société. Ces modèles apparaissent dès le plus jeune âge : le « jeu » est créé par l’éducation, les contraintes, l’identification. Je deviens « garçon » (indépendamment de mon sexe biologique) dès lors que je me comporte comme un garçon, que je joue à être un garçon : je me bagarre, je deviens une terreur, un dur, je joue au camion, j’évite le rose. Toute sa vie, le garçon ne fait que répéter des gestes, des postures, des mots, qui sont ceux du genre garçon. Selon cette théorie des rôles, c’est la performance, c’est-à-dire le fait de « jouer » au garçon, et l’itération, soit la répétition constante au point qu’elle devient inconsciente et spontanée, qui fait qu’on est garçon. Peter L. Berger approfondit cette théorie de rôle et en donne une définition simple : le rôle est une réponse type à une attente type. C’est donc une « typologie de base définie par avance par la société ». Il prête donc ici attention au langage du théâtre, auquel est emprunté le concept de rôle. Pour lui, la pièce de théâtre constitue la société, fournissant un texte à chacun des individus qui la composent ; ceux-ci sont alors les personnages de la pièce. Un lien peut être fait ici avec l’analyse théorique de Georges Herbert Mead, sociologue et psychosociologue américain, selon laquelle l’enfant se découvre tout en découvrant ce qu’est la société, et ce, via le processus de socialisation. La découverte de soi se confond ainsi avec l’apprentissage des normes sociétales. Judith Butler insiste sur l’analyse de la simultanéité des expériences de genre, de classe, de race, et ainsi, sur le fait de ne pas privilégier un élément au détriment des autres, ce qu’elle a pu reprocher aux études féministes. La socialisation permet, en un sens, de saisir cette simultanéité.

Butler exprime ses idées en s’appuyant sur les notions de performativité venues d’Austin et de Searle. Dans le cas de la séance ouverte, il n’y a pas d’être, c’est le locuteur qui fait être ; la séance n’est pas quelque chose qui est, mais qui le devient lorsque le locuteur le dit. Butler généralise cette idée en affirmant qu’il en est de même pour le genre : pour elle, il n’y a donc pas d’homme ni de femme, mais des performances féminines, masculines, transgenres. Il faut prendre en compte le fait qu’il se trouve plus difficile de devenir transgenre que transsexuel car on est justement au cœur de la construction sociale, en étant confrontés aux valeurs sociales sur le genre et à la morale.

L’identité ne serait-elle alors qu’un jeu de rôles théâtral ? Pour Judith Butler, performer n’est pas seulement « jouer à ». Quand on performe un rôle, on devient ce que ce rôle sous-tend ; cela affecte notre être, notre réalité, au double sens du terme perform en anglais, qui veut à la fois dire « jouer, faire une représentation » sur scène et « accomplir ». Cela signifie qu’il ne suffit pas de se déguiser en garçon pour être garçon : il faut produire complètement l’identité sociale garçon et véritablement y adhérer dans la durée. 

Les marques[modifier | modifier le code]

Raphaël Lellouche soutient que, en étendant les concepts de « construction sociale » de Searle et de « performation du genre » de Butler, on peut construire une théorie générale de la marque commerciale et gagner une compréhension beaucoup plus profonde de l’essence culturelle de celle-ci que toutes les théories de la marque jusque-là proposées, qu’il considère inadéquates. Ainsi, les marques sont des constructions performatives des consommateurs. L’identité culturelle tout entière des individus est construite par la performativité : chaque individu, dans la société, joue un rôle et performe des identités en « répondant » à des suggestions sociales et auxquels il veut être identifié. En ce sens, la performativité est l’acte culturel fondamental du « consommateur ». Car la « consommation » du produit et la relation fiduciaire aux marques n’échappe pas à cette activité culturelle de base. Un consommateur performe une marque parce qu’il la fait exister à travers ses actes. Il la vit, se l’approprie, adopte des attitudes, se conforme au modèle social et à la culture de la marque. 

L'économie[modifier | modifier le code]

Un groupe de spécialistes de la sociologie économique ont repris à leur compte le concept de performativité dans l'objectif d'étudier le rôle des économistes dans la construction du monde social. Ce projet se forme à partir de l'ouvrage collectif dirigé par Michel Callon, The Laws of the Markets, et donne naissance à une vaste littérature. L'idée majeure en est que les économistes au sens large constituent aujourd'hui le cœur de l'activité économique dans la mesure où ils participent à la construction technique des marchés. Ceci est par exemple le cas de la finance, où les outils informatiques omniprésents intègrent des algorithmes de calcul directement issus des théories financières. Il ne s'agit toutefois plus d'actes de parole (speech acts) au sens où ceux-ci, pour être valides, engagent la subjectivité considérée comme "libre" et "indéterminable exhaustivement" comme le rappelait Jacques Derrida dans Marge de la philosophie, Minuit, coll. Critique, Paris, 1972, p. 369.

Influence[modifier | modifier le code]

La notion de performativité a été reprise par plusieurs philosophes et a eu une pérennité certaine. Elle a aussi connu des développements dans l'analyse littéraire[réf. souhaitée], où elle constitue notamment un outil intéressant pour l'étude de pièces de théâtre et des autofictions contemporaines (Austin considérant l'énonciation produite dans ces cadres d"échange indirect comme un "étiolement" de l'acte performatif.)

Elle a aussi des conséquences technologiques, comme la création du langage KQML dans le cadre des systèmes multi-agents.

Si Austin étend la notion de performativité au fil de ses conférences (en se demandant si, finalement, toutes les énonciations ne sont pas performatives), il tente de préciser celle-ci entre actes locutoires, illocutoires et perlocutoires, mais il n'est pas convaincu par sa propre tentative qu'il nomme "peu claire". Souvent comprise après Austin comme acte institutionnel (et non engagement singulier), la performativité est reprise dans les années 2000 dans plusieurs domaines des sciences sociales, notamment en sciences de l'organisation et dans les développements de la théorie de l'acteur-réseau à propos de la science économique. Il s'agit sans doute de dérives du sens du performatif qui s'éloignent de l'intention explicite de son inventeur.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Albert Assaraf, « Quand dire, c’est lier », Nouveaux Actes Sémiotiques, Université de Limoges, PULIM, no 28, 1993, p. 11.
  2. Albert Assaraf, « Le ligasigne : la dimension oubliée de Peirce », Equivalences, Haute école de Bruxelles, ISTI, no 36/1-2, 2009, p. 24-30.
  3. Albert Assaraf, « Le ligasigne : la dimension oubliée de Peirce », Equivalences, op. cit., p. 24.
  4. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au système JP », Protée, Université du Québec, UQAC, vol. 39, no 1, hors dossier, 2011, p. 111-120.
  5. Voir J. L. Austin, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970, p. 157-158.
  6. Eibl-Eibesfeldt, L’homme programmé, Paris, Flammarion, 1976, p. 80.
  7. J.-L. Austin, Quand dire, c’est faire, op. cit., p. 161.
  8. John R. Searle, Les actes de langage, Paris, Hermann, 1972, p. 99-100.
  9. Albert Assaraf, « Tous les performatifs en deux forces : introduction au “système JP” », Protée, op. cit., p. 114-115.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

     —————— « Le ligasigne : la dimension oubliée de Peirce », Equivalences, Haute école de Bruxelles, ISTI, no 36/1-2, 2009, p. 24-30 ;
     —————— « Quand dire, c’est lier », Nouveaux Actes Sémiotiques, Université de Limoges, PULIM, no 28, 1993.