Occupation de l'église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises
| Occupation de l'église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises | |
Façade de l'église Saint-Nizier à Lyon | |
| Localisation | Église Saint-Nizier, Lyon, France |
|---|---|
| Date | au |
| Participant(s) | Ulla, Barbara, le Mouvement du Nid |
| Nombre de participants | 200 occupantes |
| Revendications | Lutte contre la répression des personnes prostituées et les violences policières. |
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L'occupation de l'église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises est une protestation sociale survenue en . Pendant une dizaine de jours, près de deux cents femmes investissent l'édifice religieux pour dénoncer le harcèlement policier et social, face à la multiplication des amendes pour racolage et aux menaces de peines de prison ferme[1],[2].
Contexte
[modifier | modifier le code]En août 1972, la révélation d'un scandale de corruption impliquant des policiers et des proxénètes entraîne la fermeture des hôtels de passe, poussant les personnes prostituées à poursuivre leur activité dans la rue[3]. Cette visibilité accrue s'accompagne d'une répression policière intense : les procès-verbaux pour « attitude de nature à provoquer la débauche » se multiplient, parfois plusieurs fois par jour pour une même femme[4]. Une première tentative de manifestation, organisée la même année, se solde par un échec, les prostituées se heurtant aux moqueries du public et à l'intervention de la police[5].
En parallèle, leur sécurité est négligée, comme l'illustre le classement sans suite de trois assassinats de prostituées entre mars et août 1974[6].
L'élément déclencheur survient au printemps 1975, lorsqu'un article du Code pénal, prévoyant des peines de prison ferme pour les récidivistes du délit de racolage, est remis à l'ordre du jour et appliqué. La perspective de l'incarcération terrifie les prostituées, dont beaucoup sont des mères de famille craignant de se voir retirer la garde de leurs enfants par la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS)[4],[7].
Tirant les leçons de l'échec de 1975, elles se tournent vers le Mouvement du Nid, une association issue du catholicisme social, et y trouvent des alliés comme le père Louis Blanc et le séminariste Christian Delorme. Face au refus du préfet du Rhône de recevoir directement les prostituées pour négocier, le collectif décide d'une action spectaculaire : l'occupation d'un lieu de culte[6]. Ce choix stratégique offre l'avantage de garantir un droit d'asile (la police ne pouvant théoriquement pas y pénétrer sans l'accord du clergé) et de préserver l'anonymat des femmes face aux médias et à leurs proxénètes[8].
Déroulement
[modifier | modifier le code]Occupation
[modifier | modifier le code]Le 2 juin 1975 au matin, pour déjouer les forces de l'ordre, un faux rendez-vous est fixé devant la basilique Saint-Bonaventure. Pendant que policiers et journalistes y patientent, une centaine de prostituées investissent l'église Saint-Nizier, située à quelques centaines de mètres, où le curé Antonin Béal accepte de leur prêter refuge. Elles y déploient rapidement une banderole : « Nos enfants ne veulent pas de leur mère en prison ». Les effectifs monteront jusqu'à près de 200 occupantes[4],[7].
À l'intérieur de l'église, la vie s'organise. Des dortoirs sont installés dans le chœur et un réfectoire dans la sacristie. Deux figures émergent comme porte-parole, Ulla et Barbara, qui enchaînent les interviews pour relayer leurs exigences. Elles réclament la suppression immédiate des peines de prison, la fin de l'arbitraire des verbalisations policières et le respect de leurs personnes, tout en refusant la réouverture des maisons closes, fermées par la loi Marthe Richard de 1946[7],[8]. Le mouvement bénéficie de l'aide de commerçants locaux pour le ravitaillement[9].
Echo national et international
[modifier | modifier le code]Parallèlement, la médiatisation de l'événement lyonnais entraîne une propagation du mouvement à l'échelle nationale, avec l'occupation d'églises dans d'autres villes comme Marseille, Paris, Grenoble ou Montpellier[8]. L'action inspire également des mouvements à l'étranger, comme à Londres où leur initiative inspire le English Collective of Prostitutes (en).
Expulsion
[modifier | modifier le code]Le gouvernement, par la voix de la secrétaire d'État à la Condition féminine Françoise Giroud, refuse la négociation et se déclare incompétent sur le sujet[10]. Le 10 juin 1975 à l'aube, vers 6 heures du matin, sous l'impulsion du ministre de l'Intérieur Michel Poniatowski, les forces de l'ordre évacuent l'église Saint-Nizier ainsi que les autres lieux de culte occupés en France[11]. L'intervention, menée par des policiers casqués accompagnés de chiens, s'effectue sans l'autorisation préalable des autorités religieuses. Lors de cette expulsion brutale, plusieurs occupantes sont frappées ; les porte-parole du mouvement, Barbara et Ulla, sont violentées, cette dernière devant être évacuée sur une civière vers l'hôpital[12],[13].
Le mouvement de lutte se poursuit au cours de l'année 1975 avec des rassemblements inédits : les « États généraux de la prostitution » à la Bourse du travail de Lyon fin juin, puis les « Assises nationales » à la Mutualité de Paris en novembre[14],[15].
Enjeux et débats idéologiques
[modifier | modifier le code]L'événement a par ailleurs mis en lumière de profondes fractures au sein du mouvement féministe, durablement divisé entre un courant abolitionniste et un courant réglementariste. L'un considère la prostitution comme une violence faites aux femmes et une exploitation patriarcale, tandis que l'autre soutient que les prostituées doivent être reconnues en tant que travailleuses du sexe[16],[17].
Conséquences et postérité
[modifier | modifier le code]Le rapport Pinot
[modifier | modifier le code]À court terme, la mobilisation permet l'amnistie des peines de prison pour récidive de racolage qui avaient déclenché la révolte, et la répression policière est temporairement suspendue à Lyon. En réponse à cette crise, le président de la République Valéry Giscard d'Estaing mandate le magistrat Guy Pinot pour mener une mission d'information sur la prostitution[14],[15].
Remis en décembre 1975, le document s'ouvre sur une citation de Lao Tseu : « Le conflit du bien et du mal est une maladie de l'esprit », qui fait écho à plusieurs revendications portées par les manifestantes. Selon Jacques Solé[18], le « rapport Pinot » préconise d'accorder une plus grande sécurité juridique et sociale aux prostituées, tout en concentrant la répression sur le proxénétisme. Sur le long terme, le magistrat envisage une politique de prévention sociale impliquant une libération des femmes à l'égard de leurs rôles stéréotypés, ainsi qu'une meilleure intégration de la sexualité au sein du couple.
Cependant, cette démarche est perçue comme allant trop loin dans la critique sociétale. Toujours selon Jacques Solé, le conservatisme de l'exécutif, alors mené par Valéry Giscard d'Estaing et son Premier ministre, Jacques Chirac, conduit au rejet de ces propositions, maintenant de fait ces femmes sous l'influence du Milieu[18]. En conséquence, le rapport n'est jamais examiné en Conseil des ministres, ni publié officiellement[12],[10],[19].
Fin du mouvement et héritage militant
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Malgré son ampleur initiale, la mobilisation s'essouffle et s'éteint au printemps 1976[10]. Ce déclin s'explique par l'incapacité à se doter d'une organisation autonome stable, l'apparition de dissensions internes, et le désengagement de certains soutiens extérieurs (féministes et militants de gauche) tournés vers d'autres causes[16]. Le mouvement subit également le départ de ses principales meneuses, Ulla et Barbara, qui choisissent de quitter la prostitution pour se réinsérer et publier des témoignages autobiographiques[20].
Sur le long terme, l'occupation de l'église Saint-Nizier marque un tournant historique majeur. Pour la première fois, les femmes prostituées prennent la parole publiquement, de voix directe et sans intermédiaire, forçant la société et les médias à les prendre au sérieux et brisant la loi du silence qui entourait leur condition[13],[12]. L'opinion publique prend alors conscience de la réalité de ces femmes, souvent des mères élevant seules leurs enfants[15].
Cette révolte fondatrice a ouvert la voie à des mobilisations contemporaines et à la création d'associations et de syndicats de travailleuses et travailleurs du sexe. En mémoire de ce rassemblement pionnier, la date du 2 juin a été décrétée Journée internationale des luttes des travailleuses et travailleurs du sexe[21].
Dans la culture
[modifier | modifier le code]L'événement fait l'objet de plusieurs documentations et adaptations culturelles. Le journaliste de Libération Claude Jaget, qui a suivi l'occupation de l'intérieur, publie en 1975 Une vie de putain !. Cet ouvrage rassemble six témoignages recueillis auprès des prostituées ayant participé au mouvement[22].
En 2016, le livre est adapté au théâtre par Anne Buffet et Yann Dacosta sous le titre Loveless[23]. La pièce est d'abord créée au Centre dramatique national de Normandie-Rouen[22], puis représentée en 2018 au théâtre des Célestins[24].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Sandra Laffont (journaliste AFP), « Prostitution : 40 ans après l'occupation de l'église Saint-Nizier, rien n'a changé »
, Le Point, .
- ↑ Michelle Zancarini, « Il y a 20 ans, le conflit des prostituées de Saint-Nizier », avec un extrait de l'édition Rhône-Alpes du 19/20 de FR3 du
, Lumières sur Rhône-Alpes, sur fresques.ina.fr, INA.
- ↑ Lilian Mathieu 1999, p. 478.
- « En juin 1975, des prostituées se soulèvent contre la répression policière à Lyon en occupant une église », sur La Vie.fr (consulté le )
- ↑ Lilian Mathieu 1999, p. 476–478.
- Lilian Mathieu 1999, p. 480–481.
- « Il y a cinquante ans, les prostituées se révoltaient à Lyon : «Pour la première fois, elles étaient prises au sérieux» », Libération, (lire en ligne [archive], consulté le )
- « En images. Il y a 50 ans, les prostituées lyonnaises occupaient l'église Saint-Nizier », sur www.lejsl.com, (consulté le )
- ↑ Lilian Mathieu 1999, p. 493.
- Lilian Mathieu, « Débat d'étudiants avec des prostituées à l'université de Lyon II en avril 1976 », Clio. Histoire, femmes et sociétés, vol. 17, no 1, , p. 10 (ISSN 1252-7017, DOI 10.4000/clio.588, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Roussopoulos 1975.
- « Il y a 50 ans, les prostituées de Lyon trouvaient «refuge» dans une église pour dénoncer la répression », sur Le Figaro, (consulté le )
- « Histoire. Comment la prostitution est devenue, il y a 50 ans, un sujet de société lors d'une révolte inédite », sur www.ledauphine.com, (consulté le )
- Elise Victor, « A Lyon, la rébellion des prostituées face au « harcèlement policier » », Le Monde,
- Cassandre Leray, « Récit Il y a cinquante ans, les prostituées se révoltaient à Lyon : «Pour la première fois, elles étaient prises au sérieux» », Libération, (lire en ligne)
- Charles Tilly, Sidney G. Tarrow et Rachel Bouyssou, Politique(s) du conflit: de la grève à la révolution, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, coll. « Références », (ISBN 978-2-7246-1800-6), p. 163
- ↑ Lilian Mathieu 1999, p. 494.
- Camille Cousin, La brûlure, le corps des femmes, Paris, Fayard, , 254 p. (ISBN 2-213-62290-6), p. 208–209 et 213–214.
- ↑ « Dates clefs de la prostitution en France », sur mouvementdunid.org, Mouvement du Nid (version du sur Internet Archive).
- ↑ Johanna Luyssen, « Des maisons closes au racolage passif, «Libé» aux côtés des prostituées », Libération, (lire en ligne [archive du ], consulté le )
- ↑ « 50 ans de l'occupation de l'église de Saint-Nizier - STRASS », (consulté le )
- Michel Perdrial, « Loveless, d'après Une vie de putain, au Théâtre des Deux Rives »
, sur limprimante.com, (consulté le ).
- ↑ Antonio Mafra, « Putains de vie ! »
, Le Progrès, (consulté le ).
- ↑ Stéphane Caruana (journaliste à Hétéroclite), « Le spectacle « Loveless » revient sur la révolte des prostituées lyonnaises en »
, Rue89 Lyon, .
Annexes
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Christine de Coninck et Barbara, La partagée, Les Éditions de Minuit, , 202 p. (ISBN 978-2707333384)
- Claude Jaget, Une vie de putain !, Paris, Éditions Les presses d'aujourd'hui, coll. « La France sauvage », , 212 p. (BNF 34549107, présentation en ligne)
- Lilian Mathieu, « Une mobilisation improbable : L'occupation de l'église Saint-Nizier par les prostituées lyonnaises », Revue française de sociologie, vol. 40, no 3, juillet–septembre 1999, p. 475–499 (DOI 10.2307/3322825, JSTOR 3322825, lire en ligne
). - Lilian Mathieu, Mobilisations de prostituées (texte remanié de L'action collective des prostituées : le cheminement incertain de la constitution d'un groupe, thèse de doctorat en science politique, Paris 10, , 657 p., no 1998PA100047), Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », , 333 p. (ISBN 2-7011-2960-5).
- Ulla, L'amour amer, Paris, Fammarion, , 259 p. (lire en ligne)
- Ulla, L'humiliation, Garnier frères, , 288 p. (ISBN 978-2705004170)
Documentaire
[modifier | modifier le code]- Carole Roussopoulos (réalisatrice), Les prostituées de Lyon parlent, prod. Video Out, , 46 min (EAN 3700301014634) [présentation sur Images de la Culture, CNC].
Revue
[modifier | modifier le code]- Prostitution et société, Le Mouvement du Nid, no 225 « 50 ans de combat depuis Saint-Nizier », [texte intégral (page consultée le 06 mars 2026)]
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- Eurydice Aroney et Julie Beressi, « La révolte des prostituées de Saint-Nizier », documentaire radio [52 min], Sur les docks, sur radiofrance.fr, France Culture, .