Mine lunge

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Lunge mine, illustration tirée de l'U.S Intelligence bulletin de mars 1945
Illustration américaine (mars 1945) d'une Lunge mine et de son utilisation.

La mine lunge, en anglais lunge mine (du terme (en) d'escrime signifiant coup droit ou coup d'estoc[1]), en japonais 刺突爆雷, shitotsu bakurai (traduisible approximativement par mine-pique ou charge-poignardant, et littéralement épine-tonnerre), est une arme-suicide antichar japonaise de la Seconde Guerre mondiale. Elle se compose d'une charge creuse fixée au bout d'un pieu brandi par le soldat kamikaze, la pression sur le blindage ennemi entraînant la détonation par contact de la charge explosive ; s'ensuit probablement la perforation de la paroi blindée et la mort de l'assaillant. Son utilisation effective, début 1945 lors des combats de la guerre du Pacifique, tout au moins dans les Philippines, paraît certifiée mais est au mieux anecdotique. Elle aurait été employée ensuite par l'armée viêt-minh lors de la guerre d'Indochine et demeure l'arme antichar individuelle la plus risquée pour son utilisateur.

Composition et usage[modifier | modifier le code]

L'arme est décrite dans l'Intelligence bulletin de mars 1945[2] : sur une épaisse perche de bois (voire de bambou) d'environ 1,5[3] à 1,8 mètre[4],[5] est enchâssée une charge conique en tôle (5,3 kg) contenant 2,9 kg d'explosifs. Une goupille à la base du cône prévient les explosions et trois tiges métalliques de 13 cm surmontent la charge creuse, le dard explosif de l'effet Munroe devant se former en retrait de la paroi.

Après dégoupillage et à l'issue de son assaut, le soldat plaque les trois protubérances sur le blindage et exerce une dernière pression : le pieu force une sécurité dans le cône et enfonce le percuteur sur le détonateur. Sur une surface blindée plane, l'arme est créditée de 150 mm de pénétration, et encore 100 mm avec une inclinaison de 30°, ce qui en fait la munition antichar la plus performante de l'armée de terre japonaise.

La mine lunge est une réalisation induite par l'esprit militaire japonais d'offensive emphatique et de sacrifice de soi, ainsi que par le manque de réponse face à la puissance matérielle de l'adversaire. Un document japonais mentionne de « grimper volontairement sur un tank et y jeter des grenades ou poignarder l'équipage »[4]. Il s'agit bien ici de « poignarder » le blindé avec un explosif, le dard de la charge creuse correspondant au terme 刺. Aussi simple soit-elle, et en l'absence de lanceur type panzerfaust ou bazooka, cette arme peut répondre à une problématique tactique : l'infanterie d'accompagnement ennemie a des chances d'abattre un casseur de char avant qu'il ne parvienne à appliquer sa charge sur la paroi du char ; le détenteur d'une lunge mine, tapis sous la végétation ou dans un trou, dispose d'une allonge et peut bondir vers le char à deux ou trois mètres de lui pour le détruire dans la seconde.

Réalité historique[modifier | modifier le code]

Statue d'un soldat Viet-Minh empoignant une mine lunge.

Spectaculaire et radical autant que rudimentaire, l'engin est relativement surreprésenté dans la littérature de vulgarisation militaire[6]. L'arme semble bien avoir été imaginée et définie par l'Institut de Technologie de l'armée (ja), la réalisation étant confiée aux ateliers locaux[3] ; la fabrication est attestée pour les troupes stationnées dans l'archipel des Philippines, présumée à Okinawa, voire à Saipan, Iwo-Jima et en Chine. Des essais ont eu lieu à Manille[2], puis des mines lunge ont été capturés dans l'archipel philippin par les troupes américaines, en particulier lors des combats de Leyte. Le rapport de mars 1945[2], soit après la bataille, stipule bien qu'aucun blindé n'a été détruit par cette arme, qui n'a peut-être été construite artisanalement qu'en une poignée d’exemplaires. Toutefois, le témoignage dessiné d'un combattant dépeint la destruction par lunge mine d'un M7 Priest lors des combats de Luçon en janvier 1945[7].

Certains amateurs d'histoire militaire sur la Toile cautionnent sa présence à Okinawa, et plus rarement en Chine et Mandchourie[8], soutenus en cela par l'article (en) anti-tank grenade :

« La deuxième grenade antichar japonaise - une arme suicide - a été surnommée la « lunge mine». Cette arme était une très grande ogive HEAT sur un bâton de cinq pieds. Le soldat chargeait le tank ou une autre cible, ce qui brisait un fil de cisaillement et permettait au percuteur d'avoir un impact sur l'amorce et de faire exploser la charge creuse, détruisant le soldat et la cible. Bien que rudimentaire, la mine japonaise avait six pouces (150 mm) de pénétration, la plus grande pénétration de toutes les grenades anti-char de la Deuxième Guerre mondiale.

L'armée des États-Unis a d'abord rencontré la grenade antichar lancée à la main en 1944, aux Philippines (certains pensent qu'elles ont été fabriquées localement). La «lunge mine» postérieure est apparue au cours de l'invasion américaine de Saipan et de l'invasion ultérieure d'Okinawa. Des dizaines de milliers de ces engins simples ont été produits et délivrés aux unités régulières et aux milices des îles nationales avant la fin de la guerre[9]. »

Malheureusement, il ne semble pas qu'il y ait de preuve, témoignage ou photographie, de sa présence sur le territoire japonais, ni d'unité Tokkōtai terrestre, et les directives japonaises n'en font pas explicitement mention[4]. Le rapport américain sur les explosifs japonais du 15 août 1945 ne signale qu'une mort accidentelle suite à une mauvaise manipulation de lunge mine[10] ; ceux sur les pertes en chars à Okinawa mettent en cause uniquement les mines, canons antichar, artillerie, et attaques avec mines magnétiques ou charges satchel[4]. D'autres études redoutent l'usage d'armes antichar improvisées, dont les mines lunge, en cas d'invasion du Japon[11]. Il était prévu en effet d'armer le Corps combattants des citoyens patriotiques de lances de bambou, éventuellement améliorées par une charge creuse.

Il demeure difficile de faire la part entre les mentions d'attaques individuelles à l'aide de charges classiques et celles accomplies avec une mine lunge. Malgré tout, elle a engendré bien plus de craintes et de fantasmes que de réelles pertes militaires.

Elle semble après-guerre avoir été récupérée (au moins un engin), mais sans doute non fabriquée, par les forces viêt-minh qui l'auraient utilisée lors des combats pour Hanoï en décembre 1946, selon le Musée d'Histoire militaire du Vietnam (en). Celui-ci présente en diorama un exemplaire de mine lunge, un cliché et une statue l'illustrant.

Lors de la guerre du Viêt Nam, des unités de sapeurs viet-cong ont aussi utilisé des charges-suicide, certaines à usage antipersonnel au bout de perches de bambou et surnommées pole mine (« mine-perche ») par les américains[12].

Mines humaines et autres antichar artisanaux[modifier | modifier le code]

A coté de nombreuses mines passives improvisées et « mines tortues » magnétiques Type 99 (en), l'Armée japonaise préconise de placer des mines sous les chenilles des blindés ennemis en les poussant à l'aide de perches à leur passage[13], imitant en cela une tactique allemande élaborée dès 1942[14],[15]. Trop aléatoires, une autre méthode plus radicale consistera en un volontaire portant sur son dos une charge explosive allant jusqu'à 9 kg[13],[16] : lors de l'approche d'un char ennemi, le soldat-kamikaze se précipite sous l'engin entre les chenilles et actionne le détonateur ; le faible blindage du plancher ne peut empêcher la destruction. Cette technique semble avoir connu quelques succès, en particulier en Birmanie[4],[13].

Similaire à la lunge mine et semblable là encore à des théories allemandes[14], la hook charge se compose d'une perche de bambou (voire d'une simple corde à lancer) dotée d'une charge explosive (pole charge) et de deux crochets (hook) en métal : le volontaire tente de suspendre l'explosif au canon ou à d'autres aspérités du blindé, il tire alors sur un cordon déclenchant le détonateur à retardement ; procédé à priori moins létal, l'infanterie ennemie et les armes de bord n'offrent que peu de chances de survie à son utilisateur[2],[13].

Sources et liens[modifier | modifier le code]

Représentations actuelles[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. glossaire de l'escrime
  2. a b c d et e U.S. Army Intelligence bulletin, march 1945, un numéro essentiellement consacré aux armes antichar ennemies. En voici la traduction : Peut-être la plus étrange de ces charges antitank est la dite "Lunge Mine" rencontrée sur l'île de Leyte. Cette arme - une charge-creuse à l'extrémité d'un manche - tire son nom de la manière dont elle doit être poussée contre le côté d'un char pour détoner. La mine est un cône en tôle d'acier rempli d'explosifs, d'environ 12 pouces de long et 8 pouces de diamètre à la base. Comme dans toutes les charges creuses, la cavité dans le fond du cône tend à guider la force de l'explosion hors du fond du cône et contre la plaque de blindage de la cible. [...] Pendant le transport, cependant, le détonateur est maintenu immobile dans le manchon par une simple goupille de sécurité insérée à travers le manchon et la base. Une autre caractéristique de sécurité est une broche de maintien mince, ou un fil de cisaillement, installé de manière similaire à travers la douille et la poignée. Trois protubérances, de 5 pouces un quart de long, sont fixées au bout du cône; Les Japonais affirment que ces piques augmentent la puissance pénétrante de l'arme. L'effet pénétrant de la charge est plus grand lorsque l'explosion se produit à quelques centimètres de l'armure. Le soldat-suicide japonais a appris à manipuler cette arme comme il le ferait avec un fusil et une baïonnette. Le mode de fonctionnement prescrit est que le soldat retire la goupille de sûreté en s'approchant du tank à attaquer, et saisisse le centre de la poignée de sa main gauche, et la goupille avec sa droite. Ensuite, tenant le bâton à niveau, avec la mine à l'avant, il se précipite en avant comme dans une attaque à la baïonnette, poussant les trois protubérances à la base de la mine contre la paroi du char. Le choc de contact rompra le fil de cisaillement et le percuteur sera enfoncé dans le capuchon de détonateur, faisant détoner la mine. À ce stade, la mission du soldat japonais prend fin pour toujours. D'après des expériences conduites à Manille, les Japonais affirment que les 6 1/2 livres d'explosif dans la mine sont capables de pénétrer 6 pouces d'armure, à condition que la mine entre en contact direct avec la plaque. Cependant, si le contact est fait à un angle de 60 degrés, la mine pourrait pénétrer 4 pouces de blindage. À ce jour, toutes les tentatives ennemies d'utiliser la mine lunge contre nos chars ont rencontré un échec. Document original en ligne.
  3. a et b épine-tonnerre
  4. a b c d et e (en) World War II Infantry anti-tank tactics, op.cit.
  5. Liliane et Fred Funcken, L'uniforme et les armes des soldats de la guerre 1939-1945, Casterman, op. cit.
  6. Voir par exemple l'iconographie des éditions Osprey mise sur ce site, ou encore chez Liliane et Fred Funcken, op. cit.
  7. Le soldat William De Jarnette Rutherford a dessiné sa campagne des Philippines dans 165 Days, A Story of the 25th Division On Luzon (1945) ; page 30, il illustre l'attaque-suicide d'un sapeur contre un char du 161e Infantry Regiment de la 25e division d'infanterie, le 27 janvier 1945 à San Manuel. Sa légende note :

    « Lors d'une des nombreuses contre-attaques, un 'Nip' a réussi à placer une mine lunge sur l'un de nos M7, mais ce qui restait du Japonais est demeuré à côté de l'épave et nos doughboys ont détruit des dizaines de chars ennemis. »

    Croquis et photographies du canon automoteur détruit sont visibles sur cette page.

  8. (ru) « lunge mine ni05 »
  9. edited by W.H. Tantum and E.J. Hoffschmidt "Second World War COMBAT WEAPONS - JAPANESE" page 174 and 184
  10. (en) Handbook of japanese explosive ordnance, (lire en ligne), p. 214
  11. (en) D. Giangreco, Hell to pay (lire en ligne), appendice X, p.221 et 224
  12. (en) Robert J. Bunker et Christopher Flaherty, Body Cavity Bombers: The New Martyrs: A Terrorism Research Center Book, iUniverse LLC, (lire en ligne), p. 4
  13. a b c et d Laurent Tirone, « Les tactiques antichars japonaises », Ligne de front,‎ , p.59 (ISSN 1953-0544)
  14. a et b « Panzerknacker - histoire du combat antichar allemand 1939-1945 », Batailles & blindés, H.S. no 21,‎ , p. 43 (ISSN 1950-8751)
  15. (de) O.K.W., heer.dv.4694 - panzernahbekampfung, (lire en ligne), p. 26
  16. (en) « Intelligence bulletin no 8 »,