Les Onze Mille Verges
| Les Onze Mille Verges ou les Amours d'un hospodar | |
| Auteur | Guillaume Apollinaire [G. A.] |
|---|---|
| Pays | |
| Genre | roman pornographique |
| Éditeur | Élias Gaucher [non mentionné] |
| Date de parution | 1907 |
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Les Onze Mille Verges ou les Amours d'un hospodar est un roman de pornographie extrême (plus proprement dit de violence sexuelle « érotisée ») de Guillaume Apollinaire (le plus connu de l'auteur), publié en 1907 et simplement signé de ses initiales (« G. A. »).
Résumé et analyse
[modifier | modifier le code]Le roman relate l'histoire fictive d'un hospodar moldovalaque, Mony Vibescu, dans un périple qui le mène de Bucarest à Paris, puis dans l'Europe entière et finalement à Port-Arthur (en Chine), où il meurt flagellé par un corps d'armée, accomplissant ainsi sa destinée pour avoir failli à son serment :
« Si je vous tenais dans un lit, vingt fois de suite je vous prouverais ma passion. Que les onze mille vierges ou même les onze mille verges me châtient si je mens ! »
Ce personnage est dépourvu de morale sexuelle, sa jouissance s'exprime par de nombreuses pratiques décrites au fil des chapitres, y compris la destruction, la soumission et la violence. L’ouvrage se distingue par sa volonté de repousser les limites de la littérature, à travers la description explicite :
- de rapports sexuels nombreux, tant homosexuels qu'hétérosexuels, entre partenaires multiples ;
- de violences sexuelles (viols collectifs, torture sexuelle, agressions sur adultes et enfants),
- d'actes de pédocriminalité,
- de meurtres à caractère sexuel, parfois combinés à de la mutilation ou de la strangulation,
- de scènes de vampirisme nécrophilie,
- de pratiques de coprophagie et de scatologie,
- d'allusions à la zoophilie,
- de scènes exotisant ou violentant des corps racisés.
Le roman est rédigé dans un style littéraire soutenu, ponctué d’humour noir et d’ironie, ce qui accentue le contraste entre la forme et la gravité des contenus décrits. Le narrateur adopte un ton détaché face aux actes qu’il décrit, sans distance critique apparente.
Longtemps diffusé sous le manteau, Les Onze Mille Verges suscite des débats : certains y voient une œuvre de transgression formelle, dans la lignée du Marquis de Sade, tandis que d’autres dénoncent son caractère profondément déviant en raison de la représentation de violences sexuelles, de la pédocriminalité et du racisme.
Historique
[modifier | modifier le code]Bien qu'Apollinaire soit connu comme l'auteur des Exploits d'un jeune don Juan, roman érotique paru en 1911, la paternité du texte a été longtemps discutée car il n'a jamais été revendiqué explicitement par son auteur. Si l'attribution à l'auteur d’Alcools ne fait aujourd'hui plus de doutes, en 2001 le libraire parisien Jean-Pierre Dutel a découvert que le chapitre « La Blanche Hermine » est composé à partir de deux extraits du roman Odor di femina, amours naturalistes d'Edmond Dumoulin (éd. Auguste Brancart, 1890) et que le reste de l'ouvrage est une traduction adaptée de Kinder-Geilheit (« Lubricités enfantines »), roman publié anonymement à Berlin vers 1900 (Laute's Volksbuchhandlung). Cette deuxième « source » apparaît précisément sous la plume d'Apollinaire dans son carnet de note à la date du [1].
Par ailleurs, de récentes recherches attribuent l'édition des deux romans érotiques d'Apollinaire à Élias Gaucher (pseudonyme de Julien Gauché, 1854-1922), imprimeur-éditeur à Malakoff[2].
En 1970, Régine Deforges fait paraître la première édition publique et, en 1975, Jean-Jacques Pauvert publie le texte de l’édition originale. Le roman figure parmi les oeuvres en prose complètes de Guillaume Apollinaire éditées dans la collection de la Bibliothèque de la Pléiade en 1993[3].
Affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme
[modifier | modifier le code]Le roman Les Onze Mille Verges est mentionnée dans une affaire portée devant la Cour européenne des droits de l'homme après la condamnation en Turquie de l'éditeur d'une traduction en langue turque et la saisie pour destruction de l'ensemble des exemplaires en circulation. Par la décision Akdas c. Turquie du 16 février 2010[4], la Cour européenne des droits de l'homme juge à l'unanimité que les mesures prises par les autorités turques portaient atteinte à la liberté d'expression de l'éditeur, protégée par l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cet arrêt marque une inflexion en faveur de la liberté artistique au regard de la morale et de la religion[5].
A cette occasion, la Cour a tenu compte de la circulation de cette oeuvre et de sa consécration par sa publication dans une collection de prestige, telle que “la Pléiade” en France, pour retenir que “la reconnaissance accordée aux singularités culturelles, historiques et religieuses des pays membres du Conseil de l'Europe, ne saurait aller jusqu'à empêcher l'accès du public d'une langue donnée, en l'occurrence le turc, à une œuvre figurant dans le patrimoine littéraire européen”.
Adaptations
[modifier | modifier le code]- En 1975, Éric Lipmann en fait une adaptation au cinéma, également titrée Les Onze Mille Verges.
- Les Onze Mille Verges, roman illustré par Tanino Liberatore, Drugstore, 2011 (ISBN 978-2723480635).
Références
[modifier | modifier le code]- ↑ Michel Decaudin, in: [Catalogue] Éros invaincu. La Bibliothèque Gérard Nordmann, Fondation Bodmer/Le Cercle d'art, 2004, notice 95, p. 228.
- ↑ (en) [PDF] Colette Colligan et Cécile Loyen, [translation.pdf Who Was The Mysterious Underground Publisher of Guillaume Apollinaire?], traduit par Patrick J. Kearney, Santa Rosa, Scissors & Paste Bibliographies, 2019.
- ↑ Guillaume Apollinaire, Pierre Caizergues et Michel Décaudin, Oeuvres en prose complètes, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », (ISBN 978-2-07-011321-7).
- ↑ « HUDOC - European Court of Human Rights », sur hudoc.echr.coe.int (consulté le )
- ↑ Céline Ruet, « L’EXPRESSION ARTISTIQUE AU REGARD DE L’ARTICLE 10 DE LA CONVENTION EUROPÉENNE DES DROITS DE L’HOMME : ANALYSE DE LA JURISPRUDENCE EUROPÉENNE. Cour européenne des droits de l’homme, Akdas c. Turquie, 16 février 2010. », Revue trimestrielle des droits de l’homme, (lire en ligne [PDF])
Voir aussi
[modifier | modifier le code]- Ô ma tendre putain, poème publié dans Les Onze Mille Verges