Histoire quantitative

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L’histoire quantitative est une forme d’écriture de l’histoire économique et sociale qui se distingue par ses modalités de recherche, c’est-à-dire l’utilisation de sources statistiques. Elle a pour objectif de découvrir les relations entre différentes structures économiques et/ou sociales grâce à l’utilisation de sources chiffrées.

Contexte historiographique[modifier | modifier le code]

L’histoire quantitative débute avec Fernand Braudel dans les années 1950. Cet historien a amené les thématiques économiques et sociales dans la discipline historique. En succédant à Lucien Febvre à la tête de la revue des Annales, il est libre d’imposer ses thèmes qui seront prépondérants sous sa direction. C’est ainsi qu’il est suivi dans cette approche de l’histoire par les historiens de la deuxième génération des Annales; à savoir Pierre Chaunu, Pierre Vilar, Ernest Labrousse et Jean Marczewski. La discipline gagne de plus en plus d’importance dans les années 1960 grâce à l’aura de ses porteurs, qui dominaient le courant historique français à l’époque; elle atteindra son apogée en 1973, notamment avec Emmanuel Le Roy Ladurie et son histoire du climat paru en 1968, ouvrage complètement nouveau par son thème. Les années 70 seront caractérisées par de plus en plus de collaboration avec d’autres sciences non historiques, comme des démographes, des informaticiens, des sociologues et des géographes[1].

Cet intérêt pour les thématiques économiques et sociales poussent les historiens à développer de nouvelles techniques et méthodes, permettant de mieux répondre à ces nouvelles problématiques. Ces problématiques captent l’intérêt des lecteurs qui y trouvent un écho au contexte des années de croissance en Europe Occidentale, avec l’augmentation accélérée de la démographie et de l’industrie[2].

L’histoire quantitative connaîtra un certain recul dans les années 1980 avec ses adversaires, comme Béaur ou Milo. Ceux-ci souhaitent revenir à l’histoire des individus avec leurs faits et leurs exceptions, considérant que l’histoire quantitative ne fait que décrire un “homme moyen”, minimise voire supprime les individualités, et que ses pratiques sont lourdes et complexes[1].

Pour ce qui est de l’histoire quantitative dans les pays anglo-saxons, l’intérêt pour la matière s’est portée dans les années 1960, notamment avec la création de grandes revues spécialisées: Historical Methods en 1967[3], Journal of Interdisciplinary History en 1968[4], et Social Science History en 1976[5].

Principes de l'histoire quantitative[modifier | modifier le code]

Le but traditionnel de l’histoire est de pouvoir expliquer des phénomènes situés dans l’espace et dans le temps. En matière d’histoire économique et sociale, cela signifie qu’on s’intéresse à l’évolution de structures, cela peut être l’évolution de la démographie, l’évolution des moyens de production, l’évolution des crimes dans une région, etc. Le phénomène étudié peut être exploré de façon synchronique ou bien de façon diachronique. L’histoire quantitative, par cette analyse d’évolutions dans le temps via des données chiffrées, permet de repérer pour une période précise de nombreux phénomènes, comme des crises cycliques (économiques ou démographiques), des relances, des croissances industrielles ou des baby-booms[2].

Une histoire économique qui se sert de statistiques n’est pas d’office une histoire quantitative. Un historien économiste peut se servir de statistiques pour étayer son propos, prouver ce qu’il avance. Quant à l’historien qui utilise une démarche quantitative, il enregistre un ensemble de données statistiques pour voir les interconnections que celles-ci peuvent avoir entre-elles. Il fait appel à un plus grand nombre de données statistiques, pour pouvoir les mettre en relations les unes aux autres. Cela lui permet de développer des modèles qui font appel à divers types de statistiques qui permettent d’apporter des informations sur un phénomène bien précis. Une fois qu’un modèle a été développé, il peut être utilisé pour des réalités d’un certain type[6].

Types de bases de données utilisées[modifier | modifier le code]

Sources économiques[modifier | modifier le code]

Elles sont les plus importantes car même les archéologues peuvent les utiliser, par exemple en ce qui concerne la distribution du commerce dans l’espace méditerranéen: on analysera alors les chiffres pour les mettre en relation avec les découvertes archéologiques, surtout les amphores largement utilisées pour le transport des biens dans l’Antiquité. Ces sources restent toutefois inabouties car lointaines et parfois manquantes pour certaines périodes; ces absences de sources auront tendance à diminuer au fil des époques, jusqu’à disparaître vers les 18ème et 19ème siècles, lorsque les États et les entreprises prendront de l’ampleur et commenceront à noter scrupuleusement leurs chiffres pour rester à jour. De nos jours, les sources économiques sont disponibles facilement grâce au développement de l’informatique, comme la comptabilité d’un État par exemple[7].

Sources démographiques[modifier | modifier le code]

De nombreuses sources permettent à l’historien de poser des bases démographiques à ses travaux: il existe bien sûr les registres paroissiaux enregistrant les baptêmes, pratiques pour les périodes plus anciennes en Europe chrétienne, et utilisables donc par les historiens médiévistes. Par la suite apparaît les recensements de population au 19ème siècle, notamment en France. Une source importante et spécialisée concerne les registres de matricules, apparus en France à partir de 1872: ne concernant que la population masculine apte à effectuer son service militaire, ces registres détiennent nombre d’informations relativement intéressantes: nom, prénom, date et lieu de naissance mais aussi religion, profession, couleur de cheveux et des yeux, grade, appartenance à telle division, ainsi que des observations sur le comportement de l’individu enregistré envers sa hiérarchie[7].

Sources relevant du domaine politique[modifier | modifier le code]

La méthode quantitative peut également être utilisée pour des sources concernant la politique. Cela peut être la mise en relation de résultat électoraux en fonction des profits sociaux des électeurs. Cela peut aussi être l’analyse des résultats de votes de chaque partis pour des propositions de lois.

Les critiques sur l'histoire quantitative[modifier | modifier le code]

L’histoire quantitative a permis aux historiens de dégager des tendances, de mettre en évidence des phénomènes qui n’auraient pas pu être décelé sans la vue d’ensemble qu’apporte la méthode quantitative. Seulement cette démarche apporte également quelques difficultés. Dès l’avènement de la discipline, certaines critiques sont apparues. Pour les périodes les plus contemporaines, le nombre de sources statistiques est énorme, ce qui signifie qu’il faut pouvoir gérer cette quantité d’information. Certaines statistiques doivent faire l’objet d’une critique de source. Certains termes utilisé dans les statistiques peuvent comprendre des significations différentes[8]. D’autres critiques mettent en avant le fait que l’histoire quantitative a tendance à simplifier la réalité historique, elle masque la diversité de l’expérience humaine. A cela, les défenseurs de la discipline répondent que l’histoire quantitative n’a pas pour ambition de remplacer les autres modalités d’écritures de l’histoire, mais qu’elle est plutôt complémentaire de ce que les historiens anglais appellent the qualitative history.  Ils défendent également le fait que le cerveau humain tend forcément à faire des comparaisons entre différents faits et phénomènes. Avec la méthode quantitative, l’historien est obligé de reconnaître qu’il y a une simplification puisque cela fait partie de sa démarche, il est donc forcé de prendre un certains recul par rapport à ses conclusions[9].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bleton Paul, Ça se lit comme un roman policier… : comprendre la lecture sérielle, Québec, Nota Bene, 1999, 287 p. (Etudes culturelles Nota Bene).
  • BOUVIER Jean, Jean Marczewski : Introduction à l'histoire quantitative (1965), dans Revue du Nord, tome 49, n°192, Janvier-mars 1967, p. 228-237.
  • BRAUDEL Fernand, Pour une histoire sérielle : Séville et l'Atlantique (1504-1650), dans: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 18ᵉ année, n° 3, 1963, p. 541-553.
  • Chaunu Pierre, Histoire quantitative, Histoire sérielle, Paris, Armand Colin, 1978, 304 p.
  • CHAUNU Pierre, Les dépassements de l'histoire quantitative: retrospective et perspective, dans Mélanges de la Casa de Velázquez, tome 8, 1972, p. 647-685.
  • Floud Roderick, An introduction to quantitative methods for historians, London, Methuen, 1973, XI-220 p.
  • Floud Roderick, Essays in quantitative economic history, Oxford, Clarendon, 1974, VIII-250 p.
  • FURET François, Histoire quantitative et construction du fait historique, dans Annales : Économies, Sociétés, Civilisations, 26ᵉ année, n° 1, 1971, p. 63-75.
  • Hollingsworth T.H., Historical Demography. Hodder & Stoughton , London, 1969, 448 p.
  • Hudson Pat., History by Numbers: An Introduction to Quantitative Approaches, London, Arnold, 2000, 278 p.
  • Konrad Hugo Jarausch, Quantitative Methods for Historians: A Guide to Research, Data, and Statistics,  Chapel Hill, UNC Press Books, 1991, 247 p.
  • LEE C. H., The quantitative approach to economic history, London, Robertson, 1977, vii-117 p.
  • LEMERCIER Claire et ZALC Claire, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, La Découverte, 2008, 128 p. (Repères).
  • LEPETIT Bernard, L'histoire quantitative : deux ou trois choses que je sais d'elle, dans Histoire & Mesure, 1989, vol. 4, n°3-4 : Varia, p. 191-199.
  • LE ROY LADURIE Emmanuel, Une histoire sérielle du livre 1452-1970, dans Histoire, économie et société, 1995, 14ᵉ année, n°1, p. 3-24.
  • MARCZEWSKI Jean, Introduction à l'histoire quantitative, Genève, Droz, 1965, 183 p. (Travaux de droit, d'économie, de sociologie et de sciences politiques ; 35)
  • Nilson Sten Sparre, Histoire et sciences politiques : essai sur la méthode quantitative, Bergen, J. Griegs boktr., 1950, 162 p. (Chr. Michelsens institutt. 8.).
  • ROBERT, Jean-Louis, L'histoire quantitative: reflexions epistemologiques, dans Historical Social Research 8, n° 1, 1983, p. 24-33.
  • Pasleau Suzy, Comprendre et utiliser les systèmes experts dans la recherche en sciences humaines : le couplage automatique des données en histoire, Liège, Université de Liège. Centre informatique de philosophie et lettres. Laboratoire d'informatique documentaire et d'histoire quantitative, 1996, 174 p.
  • PASLEAU Suzy, Legia II : la gestion automatique des données en histoire, Liège, CIPL, 1987, 110 p.
  • Rousseau Frédéric, Manuel d'initiation à l'histoire quantitative : histoire contemporaine, Gap, Ophrys, 1994, 159 p.
  • Rowney, D.K., (ed.) Quantitative History: Selected Readings in the Quantitative Analysis of Historical Data, 1969, 488 p., (The Dorsey series in American history).
  • Swierenga Robert P. (éd.), Quantification in American History: Theory and Research, New York, Atheneum, 1970, 417 p.
  • William O. Aydelotte e.a., The dimensions of quantitative research in history, Princeton (N.J.) : Princeton university press, 1972, XI, 435 p.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Claire Lemercier et Claire Zalc, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, La Découverte, , 128 p.
  2. a et b Pierre Chaunu, Histoire quantitative, Histoire sérielle, Paris, Armand Colin, , 304 p.
  3. (en) « heldref.org »
  4. (en) « Project MUSE - Journal of Interdisciplinary History », sur muse.jhu.edu (consulté le 22 décembre 2017)
  5. (en) « http://ssh.dukejournals.org/ »
  6. Jean Marczewski, Introduction à l'histoire quantitative, Genève, Droz, , 183 p.
  7. a et b Frédéric Rousseau, Manuel d'initiation à l'histoire quantitative : histoire contemporaine, Paris, Ophrys, , 159 p.
  8. Ginette Kurgan et Philippe Moureaux, La quantification en histoire, Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, , 181 p.
  9. Roderick Floud, An Introduction to Quantitative Methods for Historians, Oxford, Clarendon, , VIII-250 p., p. 1-7