Aller au contenu

Expérience de hors-corps

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Vue d'artiste : un homme endormi quittant son enveloppe physique

L’expérience de hors-corps (out-of-body experience en anglais) ou sortie du corps est la sensation de flotter en dehors de son propre corps. À la différence de l'autoscopie où le sujet se voit lui-même sans aucune sensation de quitter son corps — que le phénomène soit ordinaire (miroir, photographie, etc.) ou hallucinatoire (expérience de dédoublement décrite par Goethe dans Poésie et Vérité) — le sujet d'une sortie du corps (appelé « expérienceur ») affirme avoir perçu le monde depuis une position située en dehors de son corps, à la manière d'un esprit immatériel se détachant provisoirement de l'enveloppe physique.

Plusieurs études britanniques ont montré que 5 à 10 % de la population aurait déjà vécu au moins une fois dans sa vie une telle expérience.

Selon le centre ISSNOE[1], fondation accusée de pratique pseudoscientifique[2], il s’agit d’une sortie de la conscience ; d’autres travaux comme ceux de Jason J. Braithwaite ou d’Olaf Blanke (en) appuient la thèse de l’hallucination visuelle et somesthésique. La question ne fait pour l'heure pas l'objet d'un consensus scientifique.

Origine de l'expression

[modifier | modifier le code]

L'expression moderne out-of-body experience, introduite par George N. M. Tyrrell dans son livre Apparitions[3] publié en 1943, a été adoptée par des auteurs tels que Celia Green (en)[4] et Robert Monroe[5] comme une alternative moins religiocentrique et paranormale aux expressions « voyage astral » et « voyage de l'âme ».

Description

[modifier | modifier le code]

Les expériences de hors-corps surviennent notamment lors de traumatismes crâniens, de privations sensorielles, d'expériences de mort imminente (EMI), de prises de psychotropes et autres substances, de déshydratation, lors du sommeil mais également par des stimulations électriques du cerveau.

Le médecin et parapsychologue brésilien Waldo Vieira décrit le phénomène comme une projection de la conscience[6],[7]. Selon le psychologue américain Stephen LaBerge, les expériences de hors-corps sont un type particulier de rêve lucide[8].

On trouve parfois aussi des témoignages de personnes ayant commencé à sortir de leurs corps ou y étant parvenues, et qui à la suite d'une prise de conscience de leur état ont eu peur, ce qui les a immédiatement ramenées dans leurs corps. Concernant le rôle des émotions, il n'y a pas de consensus puisqu'il s'agit d'un vécu subjectif. Un élément souvent rapporté en plus de l’émotion est la sensation d’être aspiré vers le haut alors que le corps est ressenti comme lourd pendant la sortie du corps, puis de retomber dans son corps à la fin de celle-ci. Les sorties du corps sont souvent des expériences involontaires bien que certains sujets rapportent pouvoir en faire de manière contrôlée et presque à la demande. Selon certains, il est alors possible de contrôler et d'apprendre à réaliser des sorties du corps notamment par des méthodes de méditation.

Relation avec le mysticisme et la métaphysique

[modifier | modifier le code]

Il est parfois affirmé que cette expérience prouve que l'âme ou l'esprit peut se détacher du corps et « visiter » différents lieux[9],[10], bien qu'il soit difficile de comprendre comment une substance immatérielle pourrait continuer à « voir » sans posséder de dispositifs de perception. De telles conceptions reposent sur des croyances rattachant l'identité personnelle à une substance immatérielle autonome, mais incitent à penser qu'une telle entité percevrait la réalité à la façon d'un corps, thèse incohérente malgré l'appui de témoignages.

Problème de la conscience

[modifier | modifier le code]

Pour la majorité des scientifiques, la conscience est un sous-produit secrété par le cerveau[11]. On parle de conscience localisée au cerveau ou locale. Cette dernière n'a pas le même statut que celui de la pensée [12].

Pour expliquer les expériences de hors-corps, la conception physico-chimique de la conscience rend toute explication par recoupement de témoignages impossible. En revanche, la conception d’une conscience plus large — non assujettie au cerveau et dite « non locale » — rend les études et tentatives d’explication possibles[13].

Recherches scientifiques

[modifier | modifier le code]

Les psychologues Susan Blackmore et Stephen LaBerge, spécialisés dans l'étude des rêves lucides, ont consacré une large part de leurs travaux à l’analyse d’expériences de hors-corps et de mort imminente (EMI). Un article de l'Observatoire zététique explique : « S’ils sont partis de postulats différents, leurs conclusions sont peu ou prou les mêmes. Une [expérience de hors-corps] se produit lorsque dans un état de conscience, la perception sensorielle du sujet est inhibée. Le cerveau n’étant plus renseigné sur son environnement par le biais des cinq sens, il aura tendance à recréer de mémoire un modèle de représentation connu : un corps et un lieu. [...] On sait, par exemple, que la perception de l’attraction terrestre est un des éléments permettant de se situer dans l’espace, notamment pendant le sommeil. La perte de cette information est à l’origine des sensations de " flottement " et de " sortie hors du corps " »[8].

En 2002, un article de la revue Nature donne les premiers pas de la recherche d'un point de vue neurophysiologique : il est possible d’induire une expérience de hors-corps par stimulation électrique du gyrus angulaire[8].

Approche neuropsychologique

[modifier | modifier le code]

Selon Braithwaite et al., la conscience de soi résulte d'une intégration multisensorielle réussie. Ainsi, des ruptures dans l'intégration de ces informations multisensorielles provoquent des troubles de la propriété du corps (expérience corporelle atypique). Parmi ces expériences corporelles atypiques, il y a l'expérience de sortie du corps. Les expériences de sortie du corps peuvent se produire chez des personnes atteintes de troubles neurologiques, psychopathologiques ou chez des sujets sains. En 2011, des équipes de chercheurs ont démontré qu’un dysfonctionnement du traitement du soi corporel et du soi dans l’espace et la perspective étaient liés au phénomène de sortie du corps. (Braithwaite et Dente (2011) ; Braithwaite et al. (2011)). Diverses aires cérébrales sont mises en évidence au fil des recherches. On constate l’activation du gyrus angulaire, la jonction temporo-pariétale, le gyrus insulaire (ou gyrus de l'insula) postérieur (Blanke et al. 2004) mais aussi le gyrus supramarginal, le cortex temporal supérieur et le précunéus et d’une région partant du thalamus postérieur jusqu’au vermis supérieur cérébelleux (Raider et al. 2007).

En plus des aires cérébrales, diverses études ont aussi montré l’importance de la position du corps (Braithwaite et Dente 2011 ; Braithwaite et al. 2011 ; Blanke et al. 2004). Dès 2004, Blanke et son équipe ont en effet montré un lien significatif entre la position du corps et le phénomène de sortie du corps en démontrant que 75 % des patients réalisant une expérience de hors-corps étaient allongés alors que les patients assis ou debout réalisaient plutôt des autoscopies. Ces différentes études tendent donc à proposer une conception de la sortie du corps comme un trouble de l’intégration sensorielle et somesthésique.

Kétamine et sortie du corps

[modifier | modifier le code]

Sous l’effet de la kétamine, les patients rapportent souvent des expériences de sortie du corps. Cette substance va perturber l’intégration du soi-physique ce qui cause la sensation d’être décorporé et les conséquences visuelles (phénomène d’autoscopie extracorporelle). L’équipe de Wilkins (2011) a rapporté que dans le cas de consommation de kétamine, 91 % des sujets ont eu une expérience de mouvement illusoire, 83 % ont eu au moins une sensation de hors-corps et 48 % ont eu une expérience autoscopique de hors-corps. Leur étude rapporte aussi que l’âge précoce de la première exposition à la kétamine et la fréquence d’exposition augmentent le risque d’expérience corporelle atypique (expérience de sortie du corps complète ou non). Dans leur article Ketamine as a primary predictor of out-of-body experiences associated with multiple substance use, Wilkins et son équipe ont montré que la kétamine est la substance la plus à risque de provoquer ces expériences de sortie du corps et la seule à produire une sensation de mouvement vestibulaire associée à la sortie du corps. Ici encore, on constate que la recherche va dans le sens d’un trouble somesthésique plutôt que vers l'idée d’une âme sortant du corps physique.

Simulation de sortie du corps

[modifier | modifier le code]

Ridder et al (2007) sont parvenus à simuler une sortie du corps en stimulant via des électrodes la jonction temporo-pariétale droite. Dès 2002, Blanke et al. ont provoqué une sortie du corps en stimulant à de nombreuses reprises le gyrus angulaire droit d’une patiente épileptique. Par la suite, Blanke poursuit ses recherches et publie en 2004 un article portant sur six patients. Bien que les descriptions de l’expérience diffèrent d'un patient à l'autre, il y a des points communs tels que la place de l’émotion (peur, joie, curiosité), une altération rapide de la conscience (excepté chez le patient n°3). Par la suite, d’autres approches ont été utilisées pour induire des sorties du corps. En 2007, des sorties du corps ont été simulées via la réalité virtuelle (Blanke et al. 2007). Les auteurs rapportent que les patients s'identifiaient aux faux corps, ce qui implique que la conscience de soi ou de son corps peut être distinguée de la position physique du corps. Les patients rapportaient aussi ne pas se sentir désincarnés ou surincarnés dans cette expérience, ce qui suggère que la perturbation de l’intégration visuo-sensorielle n’est pas suffisante pour induire une sortie du corps même si l’attribution du corps et sa localisation repose en partie sur l’intégration visuo-somatosensorielle. « Nos résultats montrent que les humains font systématiquement l’expérience d’un corps virtuel comme s’il était le leur lorsqu’il est présenté visuellement dans leur espace extrapersonnel antérieur et qu’il est caressé de manière synchrone. » (Blanke et al. 2007).

Braithwaite et al. (2017) ont montré, grâce à l'illusion de la main en caoutchouc, que les expérienceurs ont signalé significativement plus de perceptions anormales et d’illusions d’incarnation dans la condition asynchrone. Dans le groupe contrôle, les sujets avaient davantage tendance à rejeter les éléments incohérents dans la condition asynchrone. Cette méthode a permis de simuler certains aspects de l’expérience de sortie du corps en perturbant l’intégration des informations multisensorielles. Cette méthode fonctionne très bien car la vision prime sur les autres sens en cas de conflit sensoriel, même si la vision est incohérente.

Selon certaines recherches, la sortie du corps est une hallucination provoquée par de nombreux facteurs psychologiques et neurologiques[14],[15],[16].

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. [Dethiollaz, S., & Fourrier, C.-C. (2018). Voyage aux confins de la conscience—Dix années d’exploration scientifique des sorties hors du corps : Le cas Nicolas Fraisse.]
  2. « Qu’y a-t-il à penser dans l’au-delà ? / Afis Science - Association française pour l’information scientifique », sur Afis Science - Association française pour l’information scientifique (consulté le )
  3. (en) G.N.M. Tyrrell, Apparitions, Gerald Duckworth and Co. Ltd, London, 1943, p. 149.
  4. (en) C.E. Green, Out-of-the-body Experiences, Hamish Hamilton, Londres, 1968.
  5. (en) Journeys Out of the Body, 1971, Robert Monroe, (ISBN 0-385-00861-9).
  6. (en) Vieira, Waldo, Projections of the Consciousness, International Academy of Consciousness, , 286 p. (ISBN 1934079502 et 978-1934079508, lire en ligne).
  7. (en) Vieira, Waldo, Projectiology: A Panorama Of Experiences Of The Consciousness Outside The Human Body, International Academy of Consciousness, , 1248 p. (ISBN 8586019585 et 978-8586019586).
  8. a b et c Eric Bévillard, « OBE, Out of Body Experiences, Expériences de Sortie hors du Corps », Enquêtes Z n°17, (consulté le )
  9. (en) Muldoon, S. (1936). The case for astral projection. Chicago: Ariel Press.
  10. (en) Bruce, Robert (1999) Astral Dynamics: A NEW Approach to Out-of-Body Experiences (ISBN 1-57174-143-7), Chapters 15–22.
  11. À l'écoute du vivant. Christian De Duve. Éd. Odile Jacob, 2000, page 248. (ISBN 9782738111661)
  12. Cogito ergo sum (« Je pense, donc je suis »). Discours de la méthode (1637) de René Descartes.
  13. Pim van Lommel. Mort ou pas ?: Les dernières découvertes médicales sur les EMI. InterÉditions, Paris, 2012. (ISBN 978-2-7296-1227-6)
  14. (en) Capel, M. (1978). Las experiencias extracorporales: Revision de la casuistica y algunas aportaciones explicativas. Psi Comunicacion, 49-7 1.
  15. (en) Gabbard, G. O., & Twemlow, A. W. (1984). With the eyes of the mind: An empirical analysis of out-of-body states. New York: Praeger Scientific.
  16. (en) Zusne, L., & Jones, W. H. (1982). Anomalisticpsychology. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum.

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • Ardema, Frederick (2012). Explorations in Consciousness: A New Approach to Out-of-Body Experiences. Town of Mount Royal, Mount Royal Publishing. (ISBN 978-0987911902)
  • Blanke, O., Landis, T., Spinelli, L., et Seeck, M. (2004). Out-of-body experience and autoscopy of neurological origin. Brain : a journal of neurology, 127, 243‑258. https://doi.org/10.1093/brain/awh040
  • Blanke, O., Ortigue, S., Landis, T., et Seeck, M. (2002). Stimulating illusory own-body perceptions. Nature, 419(6904), 269‑270. https://doi.org/10.1038/419269a
  • Braithwaite, J. J., et Dent, K. (2011). New perspectives on perspective-taking mechanisms and the out-of-body experience. Cortex, 47(5), 628‑632. https://doi.org/10.1016/j.cortex.2010.11.008
  • Braithwaite, J. J., Samson, D., Apperly, I., Broglia, E., et Hulleman, J. (2011). Cognitive correlates of the spontaneous out-of-body experience (OBE) in the psychologically normal population : Evidence for an increased role of temporal-lobe instability, body-distortion processing, and impairments in own-body transformations. Cortex, 47(7), 839‑853. https://doi.org/10.1016/j.cortex.2010.05.002
  • Braithwaite, J. J., Watson, D. G., et Dewe, H. (2017). Predisposition to out-of-body experience (OBE) is associated with aberrations in multisensory integration : Psychophysiological support from a « rubber hand illusion » study. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 43(6), 1125‑1143. https://doi.org/10.1037/xhp0000406
  • Buhlman, William. Adventures Beyond the Body: How to experience out-of-body travel. (ISBN 0-06-251371-0)
  • De Ridder, D., Van Laere, K., Dupont, P., Menovsky, T., et Van de Heyning, P. (2007). Visualizing Out-of-Body Experience in the Brain. New England Journal of Medicine, 357(18), 1829‑1833. https://doi.org/10.1056/NEJMoa070010
  • Jones, Zakary et al. (2009). Filters and Reflections: Perspectives on Reality. « Out-of-Body Experiences: An Exploration of Non-Local Filters » (Contributed chapter by Nelson Abreu, International Academy of Consciousness). ICRL Press.
  • Leland, Kurt. (2001). Otherwhere: A Field Guide to Nonphysical Reality for the Out-of-Body Traveler. Hampton Roads Publishing. (ISBN 978-1-57174-241-4)
  • Leland, Kurt. (2002). The Unanswered Question: Death, Near-Death, and the Afterlife. Hampton Roads Publishing. (ISBN 978-1-57174-299-5)
  • Lenggenhager, B., Tadi, T., Metzinger, T., et Blanke, O. (2007). Video Ergo Sum : Manipulating Bodily Self-Consciousness. Science, 317(5841), 1096‑1099. https://doi.org/10.1126/science.1143439
  • Lopez, C., et Blanke, O. (2010). Quand l’esprit met le corps à distance. La Recherche, 439(1), 48‑51.
  • Maléfan, P. L. (2017). Être decorporé sous kétamine : Clinique et coïncidences. Cliniques mediterraneennes, n° 96(2), 205‑217.
  • Monroe, Robert. (1971). Doubleday Journeys Out of the Body. reprinted (1989) Souvenir Press Ltd. (ISBN 978-0-285-62753-6)
  • Monroe, Robert. (1985). Far Journeys. Doubleday. reprinted (1992) Main Street Books. (ISBN 978-0-385-23182-4)
  • Monroe, Robert. (1994). Ultimate Journey. Doubleday. reprinted (1996) Main Street Books. (ISBN 978-0-385-47208-1)
  • Pritchard, Mark H (2004). A Course in Astral Travel and Dreams. Absolute Publishing Press. (ISBN 0-9740560-1-4)
  • Raduga, Michael. (2009). School of Out-of-Body Travel. A Practical Guidebook. (ISBN 978-1-4457-6671-3)
  • Raduga, Michael. (2009). Ultimate Yoga 2012
  • Tart, C. T. (1967). A second psychophysiological study of out-of-body experiences in a gifed subject. Journal of the American Society for Psychical Research, 62(1), 8.
  • Tart, Charles (1997). « Six Studies of Out-of-the-Body Experiences » [archive] Journal of Near Death Studies. DOI 10.1023/A:1022932505993

Van Eersel, Patrice (1986). La source noire. Révélations aux sources de la mort. Editions Grasset et Fasquelle

  • Vieira, Waldo (2002). Projectiology: A Panorama of Experiences of the Consciousness Outside the Human Body. (ISBN 978-85-86019-58-6)
  • Vieira, Waldo (2007). Projections of the Consciousness: A Diary of Out-of-Body Experiences. International Academy of Consciousness.
  • Wilkins, L. K., Girard, T. A., et Cheyne, J. A. (2011). Ketamine as a primary predictor of out-of-body experiences associated with multiple substance use. Consciousness and Cognition, 20(3), 943‑950. https://doi.org/10.1016/j.concog.2011.01.005
  • Wilkins, LeanneK., Girard, ToddA., et Cheyne, J. A. (2012). Anomalous bodily-self experiences among recreational ketamine users. Cognitive Neuropsychiatry, 17(5), 415‑430. https://doi.org/10.1080/13546805.2012.663162

Sur les autres projets Wikimedia :

Articles connexes

[modifier | modifier le code]