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Ethos de la science

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L'éthos de la science est l'ensemble des caractères et des normes morales encadrant l'activité des membres de la communauté scientifique d'après le sociologue américain Robert King Merton.

L'éthos mertonien

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Signification

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En grec ancien, le terme ethos désigne régulièrement la « coutume, l'usage, la manière d'être [1]» d'une personne, d'une communauté ou d'un groupe social. Dans le cadre de la sociologie des sciences développée par Robert K. Merton, l’ethos scientifique est un concept qui renvoie à un ensemble de normes structurant les comportements attendus des chercheurs. Ces principes ont pour fonction de garantir la production et la diffusion de connaissances considérées comme fiables et légitimes au sein de l'institution scientifique. Merton défend principalement ce concept à partir d'une « analyse fonctionnelle » du développement de la science au-travers les activités et valeurs des « praticiens » de science dans l'Angleterre du XVIIe siècle[2].

Contexte de naissance de la notion

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Merton est l’une des figures majeures de la sociologie américaine du XXᵉ siècle. Ses travaux couvrent de nombreux domaines, notamment la sociologie des sciences, à laquelle il a apporté une contribution fondatrice. Son intérêt pour la sociologie des sciences s’est développé dans le contexte politique et intellectuel des années 1930, une période marquée par les tensions internationales et d’importants débats sur les rapports entre science, société et institutions[3].

Étudier la science comme institution

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Si la sociologie des sciences peut se réclamer de nombreux précurseurs, Robert K. Merton est généralement considéré comme le fondateur du premier grand courant de cette discipline, qualifié d'« institutionnaliste », en ce qu'il considère la science en tant qu'institution, c'est-à-dire en tant que « structure sociale normée ». Dans un article de 1942 passé à la postérité, d'abord intitulé « Science and Technology in a Democratic Order » puis connu sous le nom de « The Normative Structure of Science », Merton distingue trois sens du mot science, qui peut référer à :

  • un ensemble de méthodes permettant de produire et de valider la connaissance ;
  • le corpus de connaissances résultant de l'application de ces méthodes certifiées ;
  • un ensemble de valeurs culturelles et mœurs gouvernant l'activité scientifique ;

Avec ce dernier point, Merton pose les bases de sa thèse de l'ethos de la science, dont il éclaire les présupposées dans l'article, « Paradigm for the Sociology of Knowledge » publié en 1945. Dans le détail du « schème d'analyse » qu'il propose pour l'étude des aspects sociologiques de la connaissance, il propose de prendre appui sur les « fondations culturelles : valeurs, ethos, climat d'opinion, Volksgeist, Zeitgeist, type de culture, mentalité culturelle, Weltanschauimgen, etc. »[2] L'étude sociologique de Merton ne se concentre alors que sur ce dernier aspect de la science. Il le définit ainsi : « L'ethos de la science est l'ensemble des valeurs et de normes empreintes d'affectivité qui est réputé contraindre l'homme de science. »

Les 4 normes constituant l'ethos de la science

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Merton identifie un ensemble de quatre normes qui constituent l'éthos de la science :

  1. L'universalisme, qui est une injonction méthodologique visant les considérations qui peuvent être retenues lors de la formulation d'un jugement. L'acceptation ou le rejet d'une proposition scientifique ne doit pas dépendre des attributs sociaux ou personnels de l'énonciateur. Le respect de cette norme, comme pour les suivantes, n'est pas tributaire d'une quelconque bonne volonté des scientifiques. Elle est inscrite au cœur du système de contrôle de la production de connaissance. Ainsi, dans un comité de lecture, les noms des personnes choisies pour évaluer un texte soumis à publication sont tenus secrets.
  2. Le communisme, encore appelé « communalisme » pour éviter les confusions, dérive de la reconnaissance par Merton du caractère de « bien public » des connaissances scientifiques. L'examen des propositions émises par les scientifiques étant un processus collectif, il ne doit pas être fait obstacle à leur libre circulation au sein de la communauté. En conséquence, l'appropriation privée doit être réduite au minimum.
  3. Le désintéressement, comme le souligne Merton, n'est certainement pas la traduction de qualités morales propres aux chercheurs (altruisme, honnêteté, etc.), mais la marque d'un système de contrôle récompensant les résultats scientifiquement valides. Le désintérêt du scientifique est une préoccupation de l'intérêt supérieur de la science telle qu'il est « dans l'intérêt des scientifiques de s'y conformer sous peine de sanctions et, dans la mesure où la norme a été internalisée, sous peine de conflit psychologique. »[4] Dans cette acception, le scientifique, même le moins scrupuleux, n'a aucun intérêt à faire circuler un résultat trompeur ou sujet à caution. Ce qui, selon Merton explique « la quasi-absence de fraudes dans les annales de la science »[5]. Cette troisième norme sera au cœur des plus vives critiques adressées à l'auteur[6].
  4. Le scepticisme organisé : les résultats sont soumis à un examen critique avant d'être acceptés et peuvent toujours être remis en cause. Cette norme n'est pas une forme de défiance instinctive du chercheur vis-à-vis des dogmes ou des actes de foi, mais bien plutôt l'institutionnalisation de la remise en question systématique des résultats des chercheurs, au travers de dispositifs tels que les revues à comité de lecture, qui conditionnent la publication d'un article à sa relecture critique par les pairs de l'auteur. C'est aussi une règle méthodologique qui consiste à ne pas respecter les clivages entre le sacré et le profane, entre ce qui requiert un respect aveugle et ce qui peut être objectivement analysé.

Ces quatre normes, qui sont intériorisées par les scientifiques pendant leur apprentissage et entretenues par leur insertion institutionnelle dans le système, font de la science un système social distinct et relativement autonome, qu'elles stabilisent et régulent en la protégeant d'abus internes et en lui permettant de résister aux influences et intrusions des acteurs politiques et économiques. Elles rendent possible l'exercice d'un libre examen rationnel.

L'éthos de la science et le puritanisme

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Cet ensemble de normes n'est pas livré par Merton sur la base de ses intuitions des réalités du monde scientifique. C'est le résultat de l'examen, d'un point de vue sociologique, de la révolution scientifique et technique que connut l'Angleterre à la fin du XVIIe siècle. D'abord influencé par Durkheim, puis découvrant les travaux d'Ernst Troeltsch et de Max Weber sur « l'affinité élective » (Wahlverwandtschaft) entre éthique protestante et esprit du capitalisme, Merton soutient que certaines valeurs issues du puritanisme ont contribué à accélérer le développement des activités scientifiques dans ce contexte. Si l'astronomie et la médecine étaient déjà investies par la bourgeoisie montante d'une forme d'utilitarisme — car présentant le « double intérêt de rendre raison des phénomènes de la nature et de présenter une utilité pratique » — c'est bien l'hypothèse d'une « corrélation »[7] entre le puritanisme anglais et l'activité scientifique qui retient son attention. Ainsi, à partir d'un corpus de déclarations de porte-paroles spirituels du puritanisme, Merton établit cette adéquation en soulignant l'adhésion des hommes de sciences croyants aux valeurs de labeur, rigueur, empirisme, libre examen et rationalisme[7]. Il écrit : « La science incarne des modèles de comportement qui conviennent aux goûts puritains. »[8] L'enjeu de la démonstration consiste à repérer comment l'activité scientifique s'institutionnalise en puisant dans les répertoires culturels disponibles de son époque.

L'éthos de la science et la démocratie

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De manière plus générale, d'après Merton, c'est dans une société démocratique que ces normes ont le plus de chance d'être respectées[réf. nécessaire], favorisant le développement de la science.

L'articulation entre ethos et récompense

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Dans la logique Mertonienne, un système de récompense est élaboré par la science en tant qu'institution pour ceux qui respectent ses normes et participent aux objectifs de cette institution[9]. La reconnaissance basée sur ce système de récompense est le moteur des changements scientifiques[10]. Ainsi, selon Merton, ce système donne une grande importance à l'originalité et à la priorité, ce qui aboutit à des problèmes récurrents de fraude, de plagiat et à des disputes de priorité[Passage contradictoire (Voir plus haut, au sujet du désintéressement.)]. Cela mène aussi à un phénomène de découverte multiple par des chercheurs indépendants[11].

Un des sujets qu'aborde Merton est l'évaluation par les pairs. Merton la définit comme une pratique systématique et présente dans toutes les sphères de l'institution. Le juge est chargé d'évaluer les performances d'un individu dans un système social, cette pratique vise à déterminer l'acceptabilité d'une publication[12].

La récompense par le brevet pose des questions relatives à la propriété intellectuelle qui va dans une certaine mesure à l'encontre de deux normes de l'ethos : le communisme et le désintéressement[13].

Notes et références

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  1. « ἦθος (ēthos) — Bailly.app », sur bailly.app (consulté le )
  2. a et b (en) Robert K. Merton, Edited and with an Introduction by Norman W. Storer, The Sociology of Science: Theoretical and Empirical Investigations, Chicago, The University of Chicago Press, , 630 p. (ISBN 0-226-52092-7), p. 12
  3. Camic, C., “The Making of a Method: A Historical Reinterpretation of the Early Merton.” Sociological Theory, vol. 5, no. 3, 1987, pp. 229–249.
  4. (en) Merton, R. K., « Science and democratic social structure. », Social theory and social structure, vol. 67, no 1,‎ , p. 604-615
  5. Merton 1973 [1942], p. 276
  6. S. B. Barnes et R. G. A. Dolby, « The Scientific Ethos : A deviant viewpoint », European Journal of Sociology, vol. 11, no 1,‎ , p. 3–25 (ISSN 0003-9756 et 1474-0583, DOI 10.1017/s0003975600001934, lire en ligne, consulté le )
  7. a et b Arnaud Saint-Martin, La sociologie de Robert K. Merton, La Découverte, coll. « Repères », (ISBN 978-2-7071-6887-0, lire en ligne), p. 34
  8. (en) Robert K. Merton, Science, Technology & Society in Seventeenth-Century England, New York, Howard Fertig, 1970 (1938), p. 90
  9. (en) « The reward system of science », Emeraldinsight.com (DOI 10.1108/ajim-07-2017-0168, consulté le )
  10. (en) Science of Science and Reflexivity, Polity, , 129 p. (ISBN 978-0-7456-3060-1, lire en ligne), page 297, paragraphe The reward of science : "Like other...be finished"
  11. (en) Robert K. Merton, The Sociology of Science : Theoretical and Empirical Investigations, University of Chicago Press, , 605 p. (ISBN 978-0-226-52092-6, lire en ligne), p 371 : "The pages of the history... to the science, or by both."
  12. (en) Robert K. Merton, The Sociology of Science : Theoretical and Empirical Investigations, University of Chicago Press, , 605 p. (ISBN 978-0-226-52092-6, lire en ligne), p 460 : "The referee system in science...in every institutional sphere."
  13. Thibault Schrepel, « Les brevets : un mal nécessaire ? », Contrepoints.org, (consulté le )

Bibliographie

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  • (en) Robert K. Merton, « The Normative Structure of Science » (1942) in Storer N.W. (ed.), The Sociology of Science, Chicago, University of Chicago Press, 1973, pp. 267-278.
  • B. Zarca, L'univers des mathématiciens : L'ethos professionnel des plus rigoureux des scientifiques, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012.
  • A. Saint-Martin, La sociologie de Robert K. Merton, Paris, La découverte, 2013.

Articles connexes

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