Controverse scientifique

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Une controverse scientifique peut être définie comme un débat amical ou non opposant des personnalités de la communauté scientifique ou ses observateurs (sociologues des sciences, journalistes…) sur un point de théorie scientifique ou sur les faits historiques ou philosophiques devant être associés à cette théorie. Toute controverse scientifique est par nature conflictuelle. Selon certains sociologues, elle peut résulter, au pire, en la création de faux espaces délibératifs occultant les points de vue véritablement dissidents et, au mieux, à des forums dits hybrides, où scientifiques et non-scientifiques interviennent.

"Une controverse scientifique se caractérise par la division persistante et publique de plusieurs membres d'une communauté scientifique, coalisés ou non, qui soutiennent des arguments contradictoires dans l'interprétation d'un phénomène donné" [1]. Selon cette définition, un débat sur les sciences ou les techniques dans l'espace public ne constituerait pas une controverse scientifique s'il ne pose pas de problème particulier du point de vue scientifique. Le débat doit naître dans l'univers scientifique, le forum constitutif, pour constituer une controverse scientifique au sens strict.

L'histoire des sciences est jalonnée de telles controverses, dont certaines sont restées célèbres.

Types de controverses scientifiques[modifier | modifier le code]

Controverses scientifiques pures[modifier | modifier le code]

C'est celle qui oppose des scientifiques pour déterminer l'admissibilité d'une théorie nouvelle ou quelle théorie doit être retenue parmi des théories concurrentes apparues à des moments proches.

Une controverse de ce type peut être tranchée par une expérience dont les deux parties sont d'accord avec la démonstration théorique prouvant qu'elle a bien différents résultats suivant quelle est la théorie juste.

Controverses sur l'interprétation d'une théorie[modifier | modifier le code]

Bohr et Einstein chez Paul Ehrenfest (11 décembre 1925)

Dans certains cas, c'est l'interprétation d'une théorie, en particulier d'un point de vue philosophique, qui crée le débat. Dans ce cas il peut se révéler impossible de trancher définitivement.

L'opposition entre Albert Einstein et Niels Bohr sur la mécanique quantique est un exemple célèbre; il s'agissait en fait d'une controverse mixte, car le paradoxe EPR permit de départager les protagonistes en partie, mais le réalisme d'Einstein n'est pas entièrement réfuté.

Article détaillé : Débats Bohr-Einstein.

Le sens prêté à une théorie scientifique d'un point de vue de la philosophie est également déterminant. André Metz dit avoir beaucoup peiné à convaincre les philosophes que la théorie de la relativité n'était pas absurde d'un point de vue philosophique. Certains chercheurs étaient en partie guidés dans leurs travaux par des considérations philosophiques: Paul Dirac par exemple recherchait en priorité l'élégance mathématique. Mais malgré toute sa beauté mathématique (aux yeux de Dirac) son équation ne pouvait s'imposer sur ce seul critère, mais parce qu'elle expliquait mieux les expériences que les précédentes équations[2].

Controverses sur les faits expérimentaux[modifier | modifier le code]

Selon Kuhn, l'activité scientifique normale (ou science normale) est fondée sur la présomption que la communauté scientifique sait comment est constitué le monde[3]. C'est pourquoi la communauté scientifique sera portée à occulter toute nouveauté, toute anomalie, propre à ébranler ses convictions de base.

Ce n'est que quand les spécialistes ne peuvent ignorer plus longtemps de telles anomalies que commencent les investigations extraordinaires (la science extraordinaire) qui les conduisent à un nouvel ensemble de convictions : un nouveau paradigme[4]. Les observations faites par Kuhn du comportement de la communauté scientifique montrent que, face à une anomalie, les savants préféreront élaborer de nouvelles versions et des remaniements ad hoc de leurs théories, si du moins ils acceptent l'existence même de l'anomalie comme telle[5].

Controverses sur l'histoire des sciences[modifier | modifier le code]

Les controverses sur l'histoire des science sont le plus souvent des disputes en paternité. L'histoire du calcul infinitésimal fournit un exemple de revendications opposées de deux savants. À l'inverse, la controverse sur la paternité de la relativité n'est pas l'œuvre des intéressés.

La pratique scientifique moderne, malgré sa transparence à tous les niveaux (les avancées sont systématiquement publiées, ou placées comme « prépublication »), n'a pas mis fin à ces controverses. L'énergie noire donne un exemple pour la fin du XXe siècle[6].

Le comité Nobel norvégien joue un rôle très important dans les disputes en paternité. La remise d'un prix Nobel pour une découverte valide qu'il en est l'auteur selon le comité. Le comité peut d'ailleurs codécerner le prix aux différents acteurs, trois au maximum (ce qui pose régulièrement problème dans le cas d'un travail collaboratif). La remise du prix n'éteint pas systématiquement les controverses, les participants aux controverses n'hésitant pas à critiquer le comité lui-même. La controverse sur la paternité de la relativité est un exemple dans lequel le rôle du comité est assez difficile à interpréter, puisque le comité n'a tout simplement décerné aucun prix sur le sujet.

Pour un historien des sciences, les questions relatives à la vie des chercheurs peuvent également faire l'objet de débats. Récemment s'est ouvert celui sur le destin de Lieserl Einstein.

Le point de vue de l'épistémologie[modifier | modifier le code]

Pour les sociologues des sciences, l’étude d’une controverse scientifique permet d’ouvrir la « boîte noire » que tend à devenir tout contenu scientifique une fois construit et accepté.

La controverse, productrice de connaissances[modifier | modifier le code]

Les grands débats qui, de Galilée à nos jours, en passant par Darwin et Freud, ont jalonné l’histoire des sciences, ont suscité l’idée que la controverse permettrait, par l’échange raisonné entre des acteurs désintéressés, de faire émerger d’une situation problématique une réponse objective, parce que la meilleure possible.

Jürgen Habermas (1999) défend la position qu’une vérité est toujours de nature intersubjective. Une vérité est une prétention à la validité qui doit, non seulement affronter le monde objectif des choses, pour vérifier qu’elle y résiste, mais s’imposer au sein d’une communauté humaine. C’est pourquoi l’information qui résulte de la discussion et du débat est la plus décisive. La théorie de l'acteur-réseau, en accordant une importance centrale aux controverses comme processus de construction collective des savoirs, notamment à travers la figure des "forums hybrides", se situe dans le prolongement de cette tradition. L’intérêt de l’approche de Bruno Latour, Michel Callon, Pierre Lascoumes, pour ne citer que les plus connus des auteurs de ce courant, est d’avoir souligné que la controverse n’était pas à concevoir négativement, comme une irruption malvenue du politique dans la science, mais comme un processus positif de production collective, non seulement des décisions politico-économiques, mais également des connaissances, pouvant amener à des avancées scientifiques fondamentales, et en tout cas à l’émergence de paradigmes rendant possibles ces avancées.

Cette vision positive du rôle de la controverse implique une transformation dans la conception du mode de production et de validation des connaissances scientifiques. On passe d’un mode de production vertical, disciplinaire, planifié et piloté par l’État comme acteur central, à un mode transversal, transdisciplinaire, tiré par le marché et dans une moindre mesure par la société civile. Dans le premier, la production et la diffusion du savoir suit le modèle de l’instruction publique, dans lequel un groupe d’acteurs détient les formes légitimes de production et de validation des savoirs, qu’il diffuse à un autre groupe, qui ne peut qu’être éclairé par les premiers sans apport en retour. Dans le second, la mise en débat public démontre que chacun de ces acteurs détient des savoirs spécifiques (une capacité de diagnostic, une interprétation des faits, un éventail de solutions) qui s’enrichissent mutuellement. Helga Nowotny[7] donne l’exemple de la physique nucléaire, qui fut jusque dans les années 1970 la discipline exemplaire du premier modèle, imposant une centralisation et une programmation de la recherche sans discussion possible au sein de la société, tandis qu’aujourd’hui la mutation est symbolisée par des domaines comme la modélisation climatique globale, fortement transdisciplinaires, dépassant l’approche analytico-expérimentale et les espaces purifiés du laboratoire, et se développant en situation d’incertitude et de controverse, en conjonction étroite avec des mobilisations et demandes d’acteurs extra-scientifiques autrefois largement absents des débats.

L’une des thèses importantes de ce courant sociologique repose donc sur un recouvrement entre processus démocratique et processus d’élaboration des connaissances. Les controverses seraient un moyen démocratique de produire un savoir partagé. La nature de ce savoir pose cependant question. Parle-t-on toujours du savoir scientifique, ou simplement d’un modus vivendi entre des acteurs ayant chacun leur savoir spécifique sur l’objet, modus nécessaire à une prise de décision qui, elle, n’est pas scientifique, mais politique ? Et la "robustesse" du savoir ainsi produit, pour reprendre la terminologie de ces auteurs, suffit-elle à rétablir des certitudes communes ?

Le rôle de la Nature[modifier | modifier le code]

Bruno Latour affirme que le règlement d'une controverse doit être expliqué sans faire intervenir la Nature (ici au sens des lois naturelles de l'univers, qui sont invariables par toute action humaine). Par exemple il intègre des questions circonstancielles, politiques ou sociales (appuis politiques, stratégie de communication et de démonstration, traduction entre résultats théoriques et intérêts des acteurs)[8] dans son explication du triomphe de Louis Pasteur. Pour Latour, c'est précisément ce que les scientifiques entendent par Nature qui est en jeu dans une controverse.

Alan Sokal et Jean Bricmont condamnent cette approche dans leur livre Impostures intellectuelles. Pour eux, il est évident que les expériences peuvent trancher les controverses scientifiques. Le cas pris pour exemple est le problème des neutrinos solaires, où Latour tourne en dérision l'idée selon laquelle la réponse pourrait venir du Soleil lui-même, alors que justement Sokal et Bricmont pensent que le problème sera résolu en vérifiant les modèles et en faisant de nouvelles expériences jusqu'à ce qu'ils concordent.

Ils admettent que tant que la controverse ne sera pas réglée, les physiciens étrangers à l'affaire se feront leur avis simplement en pesant les arguments des chercheurs des deux camps, ou même en se fiant au prestige de ceux-ci s'ils sont trop étrangers au domaine pour se faire une idée, mais pour eux nier le rôle des preuves empiriques d'une théorie pour expliquer son acceptation serait nier que la science décrive la réalité[9]. Même si ce problème scientifique particulier a été résolu, les explications du consensus par Latour et Sokal resteraient probablement les mêmes.

Dans ses études de controverses célèbres, Dominique Raynaud réintroduit le rôle de la Nature au point d'en faire le facteur capital du règlement des controverses. L'une de ces études est consacrée au débat sur la génération spontanée Pasteur vs Pouchet. Au lieu de mettre l'accent sur l'éloignement de Pouchet de la capitale, ou sur l'influence d'un lobby pastorien, l'analyse des correspondances montre que Pouchet avait des relations suivies avec des membres de l'Académie des Sciences et que son échec s'explique surtout par ses manoeuvres (manipulation des résultats, production de faux, appels à la presse)[10]. L'auteur défend sur cette base une approche rationaliste "incrémentaliste" des controverses scientifiques.

Épistémologie et sociologie des conflits[modifier | modifier le code]

Les controverses scientifiques peuvent faire intervenir la société civile. José Bové lors d'une manifestation contre les organismes génétiquement modifiés au Salon International de l'Agriculture de Paris (4 mars 2006)

La théorie de l'acteur-réseau se démarque de la vision habermassienne par la reconnaissance d’une dimension conflictuelle des controverses : Callon & al. (2001) ne croient pas que le développement d’une controverse peut être assimilé à un ensemble d’échanges entre des sujets raisonnables et désintéressés dont les interactions feraient émerger progressivement une objectivation parfaite d’une situation problème et déboucheraient spontanément sur la meilleure solution possible. Les travaux sur les controverses sociotechniques ont au contraire montré à quel point le déroulement des controverses repose sur des activités de sélection et d’évacuation d’acteurs et d’arguments, assorties de leurs retours plus ou moins efficaces. Il existe donc une dimension polémique reconnue. Le consensus n’existe pas toujours. Si une controverse développée ne tend pas vers le consensus, elle débouche sur un accord plus ou moins durable entre des majoritaires, accord qui n’est pas soutenu par les minoritaires mais bénéficie de leur renoncement à déstabiliser la coalition.

C’est cependant là une des raisons pour lesquelles beaucoup de critiques des démarches consultatives qui rythment le déroulement d’une controverse leur adressent le reproche de n’être que des facteurs de légitimation d’une décision déjà prise. Le modèle est donc bien obligé, à un moment donné du développement du débat, de faire retour sur la nécessité d’instaurer un espace de symétrie entre les acteurs. La théorie de l'acteur-réseau reconnaît l’approche polémique jusqu’à un point où il faut revenir à l’espace de discussion[11].

Patrick Schmoll critique le caractère idéaliste du modèle "symétrique" de la controverse : les protagonistes ne partent pas à armes égales et n’ont pas forcément l’intention de laisser s’exprimer d’autres opinions que la leur. Une controverse ne touche pas qu’aux seules questions qu’elle pose dans l’ordre des connaissances : elle implique des manières différentes de penser la réalité, le monde, la société, l’être humain, elle mobilise et menace des intérêts et des valeurs divergents. Les exemples récents de controverses (sur le nucléaire, sur les OGM, sur les nouvelles pandémies…) ont montré qu’elles naissent de situations combinant une incertitude des connaissances scientifiques, une mobilisation (souvent chargée affectivement) de l’opinion publique, et un antagonisme entre des acteurs politiques, religieux, économiques et sociaux, dont les discours (de soutien ou critiques) et/ou les pratiques (circuits de financement de la recherche) mettent par ailleurs en cause la neutralité des scientifiques et la prétention de la science à surplomber le débat de société. La controverse n’est donc pas qu’un processus d’élaboration du vrai, relevant de l’épistémologie, elle est aussi un processus conflictuel, qui relève non seulement de la sociologie des sciences, mais d’une sociologie des conflits.

Les "forums hybrides" se situent de ce point de vue dans la continuité du dispositif habermassien d’une production de la vérité par la discussion raisonnée. Une approche plus polémologique implique au contraire de reconnaître leur part aux calculs intéressés des acteurs, aux stratégies, aux ruses, aux évitements, aux perversions, qui conduisent notamment certains de ces acteurs à n’avoir jamais accès à l’espace de la discussion, ou à y accéder avec des mots qui ne sont pas les leurs. Les forces économiques et politiques, l’organisation de la recherche scientifique, les paradigmes dominants, conduisent à écarter de nombreuses pistes de recherche au terme de débats non symétriques, et à en ignorer un nombre incalculable d’autres, qui n’arriveront même jamais à l’étape du débat, par incapacité à seulement les penser. Il existerait donc dans la structure même du savoir une zone d’ombre, d’impureté du point de vue épistémologique, qui lui serait irréductible, liée à ce qu’une connaissance certaine est toujours le résultat d’un conflit qui n’est jamais uniquement un conflit d’idées.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Callon, Pierre Lascoumes & Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001.
  • Harry Collins & Trevor Pinch, Tout ce que vous devriez savoir sur la science, Paris, Seuil, 1994.
  • Jürgen Habermas, Warheit und Rechtfertigung. Philosophische Aufsätze, 1999, trad. fr., Vérité et justification, Paris, Gallimard, 2001.
  • Bruno Latour, Science in Action. How to Follow Scientists and Engineers through Society, Cambridge Mass., Harvard University Press, 1987. Tr. fr., La science en action. Introduction à la sociologie des sciences, Paris, La Découverte, 1989.
  • Dominique Raynaud, Sociologie des controverses scientifiques, Paris, PUF, 2003.
  • Patrick Schmoll (dir.), Matières à controverses, Strasbourg, Néothèque, 2008.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. D. Raynaud, Sociologie des controverses scientifiques, Paris, PUF, 2003, p. 8.
  2. Il était sept fois la révolution, Albert Einstein et les autres, Étienne Klein
  3. Thomas Samuel Kuhn La structure des révolutions scientifiques Trad. fr. Laure Meyer, Flammarion 1983 ISBN 2-08-081115-0 p. 22
  4. Thomas Samuel Kuhn La structure des révolutions scientifiques Trad. fr. Laure Meyer, Flammarion 1983 ISBN 2-08-081115-0 p. 23
  5. Thomas Samuel Kuhn La structure des révolutions scientifiques Trad. fr. Laure Meyer, Flammarion 1983 ISBN 2-08-081115-0 p. 115
  6. http://physicsworld.com/cws/article/indepth/41321
  7. Nowotny H., Re-thinking Science. Knowledge and the Public in an Age of Uncertainty, Intervention au séminaire "Penser les sciences, les techniques et l’expertise aujourd’hui", Paris, MSH, 14 juin 2001
  8. controverse scientifique - MSN Encarta
  9. Les mystifications philosophiques du professeur Latour
  10. D. Raynaud, Sociologie des controverses scientifiques, Paris, PUF, 2003, p. 45-80, en paticulierr p. 64-67. Voir aussi: "La correspondance de F.A. Pouchet avec les membres de l'Académie des sciences: une réévaluation du débat sur la génération spontanée", European Journal of Sociology 40: 257-276. doi 10.1017/S0003975600007475 (version pdf).
  11. Lascoumes P., La productivité sociale des controverses, Intervention au séminaire "Penser les sciences, les techniques et l’expertise aujourd’hui", Paris, MSH, 25 janvier 2001

Voir aussi[modifier | modifier le code]