Cure de Sakel

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Séance de cure de Sakel à Helsinki dans les années 1950

La cure de Sakel, du nom du psychiatre Manfred Sakel (1900-1957) consistaient en des comas insuliniques provoqués par injection (réalisant une hypoglycémie profonde), suivis d'un resucrage progressif dans un contexte de maternage réalisé par un infirmier[1]. On espérait alors une guérison rapide de la schizophrénie avec un taux de succès élevé, entre 50 et 80%.

En réalité, la technique fut utilisée pendant des dizaines d'années sans jamais être testée scientifiquement. Lorsque cela fut fait, on se rendit compte que les comas insuliniques n'avaient absolument aucun effet spécifique par rapport à l'anesthésie, tandis qu'ils provoquaient des effets secondaires particulièrement graves, dont l'obésité, les lésions cérébrales et la mort. La cure de Sakel fut alors remplacée par les neuroleptiques[2].

Principalement utilisées entre les années 1930 et 1960, cette thérapie de choc n'est plus utilisée aujourd'hui[2].

Origine[modifier | modifier le code]

En 1927 Sakel, qui avait récemment obtenu son diplôme de médecin à Vienne et qui travaillait dans une clinique psychiatrique à Berlin, a commencé à utiliser de faibles doses d'insuline (ne provoquant pas de coma) pour traiter les toxicomanes et les psychopathes[3]. De retour à Vienne, il a traité les patients schizophrènes avec de plus grandes doses d'insuline afin de produire un coma et parfois des convulsions[3]. Sakel a rendu public ses résultats en 1933 et ses méthodes ont été rapidement reprises par d'autres psychiatres[3].

Joseph Wortis, après avoir observé Sakel en 1935, a introduit ses pratiques aux États-Unis. Des psychiatres britanniques de la Commission de Contrôle lui ont également rendu visite à Vienne en 1935 et 1936, et en 1938, trente-et-un hôpitaux en Angleterre et au Pays de Galles avaient des unités de traitement par l'insuline. En 1936 Sakel a déménagé à New York et a encouragé l'utilisation des comas insuliniques dans les hôpitaux psychiatriques américains[3]. À la fin des années 1940, la majorité des hôpitaux psychiatriques aux États-Unis utilisait les comas insuliniques comme traitement[4].

Effets[modifier | modifier le code]

Certains psychiatres (y compris Sakel) revendiquaient des taux de réussite de plus de 80 pour cent dans le traitement de la schizophrénie ; tandis que d'autres faisaient valoir que la thérapie accélérait simplement la rémission des patients, rémission qui se serait de toute façon produite. Le consensus était à l'époque quelque part entre les deux : on clamait des taux de réussite de l'ordre de 50% chez les patients qui avaient été malades pendant moins d'un an (environ le double du taux des rémissions spontanées), sans influence sur le taux de rechutes[3],[5].

Sakel a suggéré que la thérapie fonctionnait en "provoquant une intensification du tonus de la terminaison parasympathique du système nerveux autonome, en bloquant les cellules nerveuses, et en renforçant la force anabolisante qui permet la restauration du fonctionnement normale des cellules nerveuses et le rétablissement du patient"[3]. Généralement, les thérapies de choc étaient fondées sur une prémisse erronée, selon laquelle la schizophrénie se produit rarement chez une personne épileptique. Une autre théorie était que les patients étaient en quelque sorte "secoué" de leur maladie mentale[6].

L'hypoglycémie (taux de glucose pathologiquement bas) qui résulte de cette thérapie rend les patients extrêmement agités, en sueur, sujets à de nouvelles convulsions et d'autres "répliques sismiques". En outre, les patients traités sur de longue durée devenaient « scandaleusement obèses[7] ». Les risques les plus graves étaient des lésions cérébrales et la mort, résultant respectivement d'un coma prolongé ou irréversible[8],[9]. Une étude menée à l'époque prétendait que la plupart des cas de lésions cérébrales étaient en fait des améliorations thérapeutiques, puisqu'ils se traduisaient par « une perte de tension et d'hostilité » des patients[10]. On estimait le taux de mortalité de cette thérapie d'environ 1[11] à 4,9 pour cent[12].

Déclin[modifier | modifier le code]

Les comas insuliniques ont été pratiqués dans la plupart des hôpitaux aux États-Unis et au Royaume-Uni au cours des années 1940 et 1950, mais le nombre de patients a été restreint par les moyens importants qui devaient être mobilisés (installations de soins intensifs, surveillance permanente, durée du traitement...). Par exemple, dans un grand hôpital psychiatrique britannique typique, l'Hôpital Severalls dans l'Essex, les comas insuliniques ont été donnés à 39 patients en 1956. La même année, 18 patients ont reçu un traitement modifiés à l'insuline, alors que 432 patients ont reçu des électrochocs[13].

En 1953, le psychiatre britannique Harold Bourne a publié un article intitulé "Le mythe de l'insuline" dans le Lancet, dans lequel il a fait valoir qu'il n'y avait aucune base solide pour croire que les comas insuliniques contrecarraient le processus schizophrénique d'une manière spécifique. Si le traitement avait fonctionné, disait-il, c'était uniquement parce que les patients avaient été sélectionnés pour leur bon pronostic et ont reçu un traitement spécial : «les patients sous insuline ont tendance à être un groupe d'élite partageant privilèges et périls communs»[14].

En 1957, alors que l'utilisation des comas insuliniques était déjà en baisse, le Lancet a publié les résultats d'un essai clinique randomisé et contrôlé, où les patients étaient soumis soit à des comas insuliniques, soit à une anesthésie générale produite par des barbituriques. Il n'y avait aucune différence dans les résultats entre les deux groupes et les auteurs ont conclu que, quels que soient les avantages du coma, l'insuline n'était pas l'agent thérapeutique spécifique[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Manfred Sakel, « The Origin and Nature of the Hypoglycemic Therapy of the Psychoses », Bulletin of the New York Academy of Medicine, vol. 13, no 3,‎ , p. 97-109 (ISSN 0028-7091, PMID 19312018, lire en ligne)
  2. a et b (en) Michele Tansella, « The scientific evaluation of mental health treatments: an historical perspective », Evidence Based Mental Health, vol. 5, no 1,‎ , p. 4-5 (ISSN 1468-960X, PMID 11862689, DOI 10.1136/ebmh.5.1.4, lire en ligne)
  3. a, b, c, d, e et f MJ Sakel (1956) The classical Sakel shock treatment: a reappraisal. In F. Marti-Ibanez et al. (eds.) The great physiodynamic therapies in psychiatry: an historical reappraisal. New York: 13-75.
  4. GL Jones (1948) Psychiatric shock therapy: current uses and practices. Williamsburg: p17.
  5. (en) Mayer-Gross W, « Insulin coma therapy of schizophrenia: some critical remarks on Dr Sakel's report », Journal of Mental Science, vol. 96,‎ , p. 132–135
  6. Phil Fennell (1996) Treatment Without Consent: Law, Psychiatry and the Treatment of Mentally Disordered People Since 1845 Routledge, 1996 (ISBN 0-415-07787-7)
  7. D’après D.B. Doroshow, « Performing a cure for schizophrenia: insulin coma therapy on the wards », Journal of the History of Medicine and Allied Sciences, vol. 62, no 2,‎ , p. 213–43 (PMID 17105748, DOI 10.1093/jhmas/jrl044, lire en ligne)
  8. D’après W.L. Neustatter, Modern psychiatry in practice, Londres, J. & A Churchill Ltd., , 274 p., p. 224.
  9. D’après WS Maclay, « Death Due to Treatment », Proc. of the Royal Society of Medicine, vol. 46, no 1,‎ , p. 13–20 (PMID 13027286, PMCID 1918466)
  10. (en) « Observations on organic brain damage and clinical improvement following protracted insulin coma (1955) », Springerlink.com, (consulté le 15 avril 2014)
  11. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Jones.
  12. (en) FG Ebaugh, « A review of the drastic shock therapies in the treatment of the psychoses », Annals of Internal Medicine, vol. 18, no 3,‎ , p. 279–296 (DOI 10.7326/0003-4819-18-3-279)
  13. D Gittens (1998) Narratives of Severalls Hospital, 1913-1977. Oxford: 197-199.
  14. (en) H. Bourne, « The insulin myth. Lancet », Ii, vol. 265, no 6798,‎ , p. 964–8 (PMID 13110026)
  15. (en) B Ackner, A Harris et AJ Oldham, « Insulin treatment of schizophrenia; a controlled study », Lancet, vol. 272, no 6969,‎ , p. 607–11 (PMID 13407078, DOI 10.1016/s0140-6736(57)91070-x)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]