Canard-lapin

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La première illustration de l'image ambigüe canard-lapin. Auteur anonyme. Zeitschrift Fliegende Blätter, Nr. 2465, 23. X. 1892, S. 145.
Image ambiguë canard-lapin (Harper's Weekly, 1892. Source originelle : Zeitschrift Fliegende Blätter, 1892).
Le canard-lapin redessiné par Joseph Jastrow dans Fact and fable in psychology, Boston, Houghton, Mifflin and Co, 1900, The mind's eye, p. 295, fig. 19.

Le canard-lapin est une image ambiguë qui montre, selon le regard que l'on y porte, soit une tête de canard, soit celle d'un lapin. Cette figure est réversible et bistable[1] c'est-à-dire que l'on peut voir alternativement l'un ou l'autre animal mais jamais les deux simultanément[2].

Ce dessin d'un auteur inconnu a été publié le dans un journal satirique munichois, le Fliegende Blätter avec la légende: « Quels animaux se ressemblent le plus ? Le lapin et le canard. » Le dessin original a été republié le 19 novembre de la même année dans l'hebdomadaire new-yorkais Harper's Weekly.

Le psychologue américain Joseph Jastrow a repris et commenté cette image en 1900 dans Fact and Fable in Psychology (fig. 19) pour illustrer l'importance de la préconception dans la perception des images ambigües.

Le philosophe Ludwig Wittgenstein a montré dans ses Investigations philosophiques l'importance des associations dans la perception de ce motif.

Pour l'historien de l'art Ernst Gombrich, nous ne pouvons pas voir la forme en-dehors de son interprétation et il n’est pas possible d’avoir conscience ou de s’observer en train d’avoir une illusion[3].


Joseph Jastrow et la première analyse psychologique du canard-lapin[modifier | modifier le code]

En 1900, alors qu'il est président de l' Association américaine de psychologie, le psychologue américain Joseph Jastrow publie un ouvrage sur la perception, Fact and fable in psychology. Il y fait figurer une version redessinée par ses soins du canard-lapin qu'il classe parmi les images ambiguës :

« Toujours dans le groupe des figures ambigües, il y a le concept ingénieux du canard-lapin montré dans la figure 19. Lorsque c'est un lapin, sa tête regarde vers la droite et on voit une paire d'oreilles, lorsque c'est un canard, la tête regarde vers la gauche et les oreilles se changent en bec. La plupart des observateurs ont du mal à maintenir le regard sur l'une des interprétations, les fluctuations étant fréquentes et inattendues. »[4] »

Pour Jastrow, en présence d'une forme vague dans de mauvaises conditions de visibilité, nos schémas mentaux prennent le dessus sur la perception objective pour interpréter les formes selon nos présupposés.

Wittgenstein et le canard-lapin[modifier | modifier le code]

Alors que la théorie de la psychologie de la forme considérait que les perceptions des objets n'étaient que des représentations innées, Wittgenstein a développé, à partir du dessin du canard-lapin, la notion d'« aspects » déterminés par des pensées et des associations :

« La question que je veux poser est la suivante : en quoi consiste le fait de voir la figure tantôt d’une façon, tantôt de l’autre ? Est-ce que je vois effectivement chaque fois quelque chose d’autre, ou ne fais-je qu’interpréter de façon différente ce que je vois ? Je pencherais pour la première réponse. [5]»

L'analyse wittgensteinienne de cette illusion s'inscrit dans une réflexion plus large sur la notion d'expérience préconceptuelle[6]. L'auteur des Recherches philosophiques fait observer que quelqu'un qui n'aurait jamais vu de lapin ni n'aurait la moindre idée de ce qu'est un lapin ne serait pas en mesure de voir l'aspect du lapin dans cette image. La reconnaissance de la forme demande une familiarité avec une grammaire linguistique des éléments représentés :

« Seul voit les aspects canard et lapin celui qui connaît les formes de chacun de ces deux animaux.[7] »

Un énoncé comme « Il y a bien un second aspect dans cette image, mais je ne saurais dire ce que c'est » est un non-sens. Quelqu'un qui n'aurait jamais vu ni lapin ni canard serait un extra-terrestre.

Annexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) G. A. Rodríguez-Martínez, H. Castillo-Parra, Bistable perception: neural bases and usefulness in psychological research, International journal of psychological research vol. 11,2 (2018): 63-76. doi:10.21500/20112084.3375
  2. (en) Peterson, M. A., Kihlstrom, J. F., Rose, P. M., & Glisky, M. L., « Mental images can be ambiguous: Reconstruals and reference-frame reversals. », Memory & Cognition,‎ , p. 107-123
  3. Ernst H. Gombrich, Art and Illusion – A Study in the Psychology of Pictorial Representation, Pantheon Books, 1e ed. 1960; L'Art et l'illusion. Psychologie de la représentation picturale, Gallimard, 1e ed. 1971.
  4. (en) Joseph Jastrow, Fact and fable in psychology, Boston, Houghton, Mifflin and Co, 1900, The mind's eye, p. 292 et 295, fig. 19.
  5. L. Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie, Vol 1, Éditions T.E.R., 1989, §1.
  6. Chiara Pastorini, Le sens de la perception chez Wittgenstein, Dogma, 2020, p. 8.
  7. L. Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie, Vol 2, ref : Éditions T.E.R., 2000, § 702.