Suspense

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Le suspense (ou suspens) est une émotion qui se caractérise par une incertitude liée au développement anticipé d'un évènement inachevé.

Quand le suspense se manifeste en relation avec une expérience personnelle, cet effet est généralement jugé désagréable car il souligne le caractère imprévisible du futur et la relative passivité du sujet par rapport au cours de son existence.

Par contre quand le suspense fait l'objet d'un spectacle ou d'une représentation sociale, sa valeur négative est généralement inversée et l'émotion devient plaisante : par exemple dans une compétition sportive, dans un feuilleton médiatique ou dans une fiction littéraire, filmique ou dessinée. Dans ce contexte, le suspense remplit une « fonction thymique » (Baroni 2007), ou une catharsis, c'est-à-dire qu'il accomplit une épuration de la passion (en dehors de tout sens moral que l'on pourrait rattacher à cette notion).

L'attente d'un dénouement incertain produit une implication du sujet vis-à-vis de l'histoire (qui se déroule effectivement ou qui est seulement racontée), elle peut donc être exploitée sur un plan esthétique (production de l'intérêt romanesque, cf. Grivel 1973) et/ou économique (fidéliser le lecteur d'un feuilleton littéraire, médiatique ou sportif). Dans une fiction, le suspense apparaît comme une modalité de la tension narrative respectant la chronologie des événements et il peut être opposé à la curiosité (incertitude portant sur un événement mystérieux présent ou passé) et à la surprise (contradiction avérée d'une attente déterminée). Dans la logique de distinction propre au champ artistique (cf. Pierre Bourdieu), les récits à suspense sont généralement considérés comme « commerciaux » et associés à la littérature ou au cinéma populaire. Il est toutefois possible d'élargir la portée de cet effet esthétique pour définir l'un des constituants essentiels de la narrativité (cf. Sternberg 2001) voire pour définir sa fonction anthropologique et l'une des formes élémentaires de l'expérience temporelle la plus authentique (Baroni 2009).

Suspense paradoxal[modifier | modifier le code]

Le « paradoxe du suspense » désigne la résistance de cet effet malgré la réitération du récit, c'est-à-dire malgré la disparition de l'incertitude pour le relecteur ou pour le spectateur qui revoit un film à de nombreuses reprises sans s'en lasser et sans cesser de trembler pour le héros. Robert Yanal expose le paradoxe du suspense de la manière suivante :

  1. les répétiteurs ressentent du suspense lié à un résultat attendu dans le récit ;
  2. les répétiteurs sont certains de ce que sera le résultat ;
  3. le suspense requiert l'incertitude.
(Yanal 1996: 148, Baroni 2007: 279)

Plusieurs explications contradictoires ont été avancées pour expliquer ce phénomène qui est encore loin de faire l'objet d'un consensus (voir par exemple la polémique entre Gerrig 1989; 1997 et Yanal 1996; cf. aussi Baroni 2007: 279-295). Pour certains (Walton 1990), la rémanence du suspense s'expliquerait par un phénomène d'immersion qui ferait oublier au lecteur sur un plan fictif ce qu'il saurait sur un plan factuel. D'autres affirment que le relecteur s'attend à ce que le monde fictionnel fonctionne selon les mêmes lois que le monde réel, dans lequel aucun événement ne se reproduit deux fois à l'identique (Gerrig 1989). Selon Robert Yanal (1996), les vrais répétiteurs seraient en fait très rares et la rémanence du suspense s'expliquerait essentiellement par l'oubli des détails de l'intrigue entre deux actualisations. Yanal ajoute que si une forme d'émotion anticipatrice continuait à se manifester au contact d'une œuvre culte connue dans ses moindres détails, sa définition étant contradictoire avec celle du suspense, elle devrait être considérée comme distincte. Baroni propose d'appeler cette émotion le «rappel» et il souligne que ce plaisir que l'on tire de la répétition d'une forme narrative bien connue joue un rôle identitaire et concerne particulièrement les enfants qui apprécient qu'on leur raconte fréquemment la même histoire. À la suite du Prieto-Pablos (1998), Baroni ajoute qu'en dehors du rappel, il peut y avoir malgré tout une rémanence du suspense en l'absence d'incertitude par empathie envers le sort du héros, notamment dans un contexte tragique. Dans ce dernier cas, appelé «suspense par contradiction», la tension reposerait sur une opposition entre le savoir et le vouloir (Baroni 2007: 286).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Baroni, R. (2007). La Tension narrative. Suspense, curiosité, surprise, Paris, Seuil.
  • Baroni, R. (2009). L'Œuvre du temps. Poétique de la discordance narrative, Paris, Seuil.
  • Gerrig, R. (1989). « Suspense in the Absence of Uncertainty », Journal of Memory and Language, no28, p. 633-648.
  • Gerrig, R. (1997). « Is There a Paradox of Suspense? A Reply to Yanal », British Journal of Aesthetic, no37, p. 168-174.
  • Grivel, C. (1973). Production de l'intérêt romanesque, Paris et La Haye, Mouton.
  • Prieto-Pablos, J. (1998). « The Paradox of Suspense », Poetics, no26, p. 99-113.
  • Schaper, E. (1968), « Aristotle's Catharsis and Aesthetic Pleasure », The Philosophical Quarterly, vol. 18, no71, p. 131-143.
  • Sternberg, M. (2001), « How Narrativity Makes a Difference », Narrative, no9 (2), p. 115-122.
  • Vorderer, P., H. Wulff & M. Friedrichsen (éd.) (1996). Suspense. Conceptualizations, Theoretical Analyses, and Empirical Explorations, Mahwah: Lawrence Erlbaum Associates.
  • Yanal, R. (1996). « The Paradox of Suspense », British Journal of Aesthetics, no36 (2), p. 146-158.
  • Walton, K. (1990). Mimesis as Make-Believe, Cambridge: Harvard University Press.

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